Hétérodoxie, déviations populaires, Révolution et sacré, à propos de deux livres

A propos de Serge Maury, Une secte janséniste convulsionnaire sous la Révolution française. Les Fareinistes (1783-1805), Paris, L’Harmattan, 2019 et de Marie-Paule Farina, Essai de sadothérapie joyeuse, L’Harmattan, 2019. Quelle culture du sacré au moment de la Révolution?

Hétérodoxie, déviations populaires, Révolution et sacré, à propos de deux livres

 

A propos de Serge Maury, Une secte janséniste convulsionnaire sous la Révolution française. Les Fareinistes (1783-1805), Paris, L’Harmattan, 2019 et de Marie-Paule Farina, Essai de sadothérapie joyeuse, L’Harmattan, 2019.

 

Au-delà de leur éditeur commun, ce qui n’est qu’une coïncidence, c’est une réflexion de S. Maury décrivant une séance de « secours » et surtout un crucifiement d’une janséniste comme une scène sadienne qui justifie que ces deux livres soient présentés ensemble : ils incitent, en effet, à lire autrement le XVIIIe siècle, à comprendre autrement le rapport des révolutionnaires à la violence, aux aspirations millénaristes et plus largement au sacré.

Le livre de Serge Maury est issu d’une thèse soutenue en 2015, sous la direction de Yves Krumenacker, et nombre de passage sont directement pris dans le texte initial complété par de nouvelles recherches. Il traite de deux épisodes connus de l’histoire des jansénistes convulsionnaires : la constitution d’une « secte » janséniste à Fareins (Ain) autour des frères Bonjour et les prophéties de la « sœur » Elisée à Paris. L’unité entre les deux tient à l’appartenance initiale de la prophétesse au groupe conduit par les Bonjour.

Les Fareinistes sont des vedettes dans ce monde de convulsionnaires, puisque le crucifiement qu’ils réalisent en 1787 est l’un des derniers et qu’il entraîne des poursuites judiciaires. Ils ont été étudiés notamment par Catherine Maire, De la cause de Dieu à la cause de la nation. Le jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998 et par Jean-Pierre Chantin, Les Amis de l'Œuvre de la Vérité ; Jansénisme, miracles et fin du monde au xixe siècle, Presses universitaires de Lyon, 1998.

Les deux frères Bonjour, tous les deux prêtres, se réfugient à Paris, où naissent les deux fils de l’un d’eux, de deux jeunes femmes qui l’ont suivi, un enfant est considéré comme Elie, sauveur du monde, chargé d’accomplir les prophéties de l’Apocalypse, l’autre est son disciple. Dans les années 1792-1794, ils sont proches de la sans-culotterie et de la Révolution la plus radicale, qui est vue comme l’occasion de la régénération du pays et de l’Eglise. Par la suite, ils vont s’en éloigner et sombrer dans l’anonymat, les enfants perdent de leurs côtés leurs dimensions apocalyptiques et occupent des professions tout à fait ordinaires.

Quelques années plus tard, que la « sœur » Elisée entament des prophéties qui vont couvrir 18 000 pages manuscrites. Si sa destinée demeure inconnue, ses textes montrent son engagement dans des prédications de plus en plus ésotériques et radicales, l’isolant peu à peu.

L’intérêt du livre de Serge Maury tient notamment au fait qu’il a dépouillé un tiers des prophéties pour en donner une analyse originale, recoupant son point de vue personnel sur ce courant et qu’il entreprend une réflexion sur la combinaison de pratiques de résistances culturelles populaires ordinaires avec le temps extraordinaire de la Révolution.

Fareins se range en effet parmi toutes les communautés nées autour d’un pasteur particulièrement charismatique, aux attitudes parfois ambiguës, ou autour de prophétesses « exaltées » que ce soit dans les Cévennes ou dans le Paris du faubourg Saint-Marcel, sans parler de toutes les mystiques bien connues de la France du XVIIe siècle. L’entrée dans la Révolution permet évidemment une mutation inattendue, quoique désormais sans surprise. En insistant, avec raison, sur les millénarismes et les attentes eschatologiques, l’Auteur permet de mettre en valeur ce qui a été un des éléments essentiels de la réussite de la Révolution, la dimension religieuse ou littéralement sacrée attribuée aux événements par une large partie de la population plus ancrée dans ce type de rapport au monde que dans la compréhension rationnelle. Le choc conduit les frères Bonjour à se ranger du côté des autorités qui les favorisent, alors que la plupart des populations catholiques partageant le même univers spirituel vont, non moins logiquement, se retrouver du côté de la Contre-Révolution – sans le vouloir davantage.  Il dresse un panorama impressionnant de tous les courants engagés dans des recherches spirituelles qui répondent aux inquiétudes et aux angoisses des Français de la fin du XVIIIe siècle.

Surtout, il insiste sur l’obligation de redéfinir les catégories de pensée. La théologie « figuriste » mise en langue par « sœur » Elisée est plus qu’un trait de mentalité ou un élément de culture, mais bien un « cadre cognitif » pour elle et ses auditeurs, menant une « vie fragile » pour citer Arlette Farge et permettant de penser leur façon d’agir dans le monde. Autour de ces personnes, gravitent en effet des petits groupes, mais parfois jusqu’à quelques centaines d’individus qui se distinguent de la société par leur habillement, leur façon de vivre et par l’affichage de croyances. Il est paradoxal de voir ces proliférations d’engagements – qui voisinent parfois avec le militantisme contre-révolutionnaire – à côté des mobilisations politiques, qui sont régulièrement les seules prises en compte. Il est impossible de vouloir réduire les prophétesses à n’être que folles, mystiques, débiles, hystériques, psychiatrisables… et nécessaire de comprendre leur « parler en transe », « l’extraordinaire psychosomatique » religieux dont parlait Michel de Certeau qui déborde les démarches historiennes classiques. L’objectif poursuivi est de débusquer « la part de vérité » que possèdent ces discours, parce qu’ils témoignent des réalités du XVIIIe siècle, mais aussi des nôtres en ce début de XXIe siècle comme le conclut l’Auteur.

 

                                                             ****

Le livre change, mais un point de vue demeure : celui qui remet en cause les jugements tout fait. C’est l’objectif de Marie-Paule Farina qui entend bien mettre cul par-dessus tête, si on peut dire, les habitudes de lire Sade. Elle récuse les « discours boursouflés des pédants » pour inviter à une approche libérée de l’œuvre de Sade (sans s’arrêter à sa vie ou ce qui en est dit) et pratiquer ainsi une « sadothérapie joyeuse ». Le propos est loin, assurément, de l’étude des jansénistes convulsionnaires sauf sur quatre points. Le premier est, comme l’avait évoqué rapidement S. Maury, que les « grands secours », coups de poing, de bûches, d’épée sur le corps des pénitentes souffrant pour prendre à leur charge la souffrance de l’Eglise jusqu’à accepter – revendiquer – le crucifiement rappelle furieusement les pratiques inventées et racontées par Sade. Le second est que tous ces actes, ces faits et ces discours sont tenus au même moment, en cette fin de siècle, qui voit cette acceptation de la violence dans toute la société, car ce qu’il faut bien avoir en tête est que la violence de la Révolution (la soi-disant « Terreur ») est moins une innovation dans ce qui se passe effectivement que dans le fait qu’on en parle, qu’on ne la cache plus ou qu’on ne l’exhibe pas tout le temps, et qu’elle semble « normale ». Troisièmement, peut-être l’essentiel est que les personnes concernées sont de petites gens ou des artisans, commerçants établis qui approuvent, par leur présence, les coups donnés aux femmes convulsionnaires, comme ils entourent l’échafaud, ou au moins montent la garde, font le dos rond éventuellement. Ce sont ainsi, quatrièmement, des attitudes « populaires » qui sont ici en cause et qui sont recouvertes par des analyses savantes, sérieuses et précisément pas « joyeuses ».

Or ce que relève M.-P. Farina c’est leur accorder toute l’attention possible c’est reconnaître qu’au XVIIIe siècle, « en plein siècles des Lumières » comme on le rabâche, tout un imaginaire circule qui  est partagé entre les juges qui poursuivent Sade, ses victimes qui décrivent des scènes répétées par les gazettes, les manuels de jurisprudence ou encore les condamnations cléricales, et tout le monde ressasse les hosties crachées, les profanations de crucifix ou d’autel… à croire que l’on est en train de lire L’histoire de l’œil de Georges Bataille. L’objectif de l’auteur (on me pardonnera, j’espère, de ne pas employer « autrice » que je trouve bien laid) est de montrer comment Sade transforme, par son écriture, les « passions tristes » en « lumières et en flammes ». Ce qui lui importe est de démarquer les textes de Sade de sa vie, d’insister sur le « mentir-vrai » qu’il utilise, comme Aragon. En inscrivant Sade dans la tradition carnavalesque, festive, elle l’oppose à tous les croyants de l’Eglise ou de la Raison.
Aux exégètes de la question posée par les Goncourt dans leur journal, le 9 avril 1861, « A examiner si de Sade n'est pas, comme Marat, un produit de 93 ? », elle renvoie au « rire » de Sade se moquant des rapprochements entre Sade et Saint-Just, auteur d’un roman pornographique avant de faire entrer l’horreur dans l’Histoire, et notamment en Vendée, point de fuite ordinaire des jugements sur la période ! Les écrits de Sade sont la caricature des courants qui traversent l’époque. Il n’en est pas la dupe.

On peut regretter que l’auteur ne cède malgré tout à la déploration facile à propos de discours de Saint-Just, les prenant au pied de la lettre, quand elle prend précisément du recul pour lire Sade. La révolution ne peut pas se réduire à n’avoir été qu’une utopie, désastreuse par définition. Sade montre la limite des prétentions révolutionnaires, mais celles-ci doivent être comprises dans leur effectivité, c’est-à-dire pour ce qu’elles furent : des outils dans les jeux de pouvoir, valant d’abord pour ce qu’elles permettaient de faire au cœur des rivalités politiciennes, éventuellement sans rapport avec ce qui était énoncé. Que la guillotine ait sévi est incontestable, mais son action aura été inscrite clairement dans le débat politique, quand les violences de l’Empire vont se révéler bien pires, moment qui est rapidement évoqué à la fin du livre en même temps que Justine subit un sort qui fait écho au crucifiement cité plus haut.

Mais insistons enfin sur l’écriture en tant que femme qui court dans le livre qui introduit indiscutablement un déplacement du point de vue, manifeste quand l’auteur (décidément je persiste) met en lumière ce qui est accepté, sans réflexion, par le lecteur quand il (là c’est clairement un homme) lit la formule de Brecht parlant du « ventre fécond de la bête immonde ». On pardonnera à l’auteur son plan parfois déroutant et on gardera son enthousiasme.

Reste enfin la leçon essentielle de ces deux livres, alors que nous sommes confrontés à de nombreux ouvrages traitant de l’histoire « d’en bas », du « peuple », les auteurs rappellent qu’il convient de se méfier des catégories toutes faites et que les formes des « cultures populaires » gardent leur autonomie, leur capacité d’imagination et surtout leur faculté de rassembler un groupe d’adhérents, indépendamment de nos habitudes qu’ils remettent en cause.

 

Jean-Clément Martin

Juillet 2019

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.