Quand la parole se libère sur les viols: l’exemple de la Vendée vers 1840

La libération de la parole qui se manifeste depuis quelques années est incontestablement une rupture. Elle n'est pas totalement inédite puisque, dans les années 1840, dans le département de la Vendée, les dénonciations d'agressions sexuelles avaient pris une ampleur marquée, en lien évident avec les mutations sociales et politiques. Retour sur un mécanisme social.

Quand la parole se libère sur les viols : l’exemple de la Vendée vers 1840

 

L'étude qui suit a été menée à partir des dossiers de la cour d'Assises du département de la Vendée, établis pendant les trois premiers quarts du XIXe siècle, et traitant d'affaires sexuelles : attentats et outrages à la pudeur, viols[1]. Si, depuis 1791, des sanctions sont prévues pour des agressions sexuelles, le Code pénal ne protège les femmes que jusqu'à l'âge de 16 ans, et il fallut attendre 1832 pour que l'inceste entre clairement dans la liste des délits punissables. Le respect des familles, la crainte de la dénonciation et la peur du pouvoir de séduction des jeunes filles et des femmes sont postulés implicitement par la loi, contribuant à orienter l'investigation et à rejeter des plaintes. Ainsi, appliquant l’adage, testis unus, testis nullus, la pratique judiciaire a été tentée de disqualifier les plaintes qui ne pouvaient pas produire le moindre témoignage étranger aux protagonistes et les accusations portées par les femmes ont été parfois vues comme l'effet d'un retournement de situation. Le viol est alors compris comme la conséquence, grave mais non criminelle, d'un jeu de séduction qui aurait mal tourné.

La mutation des années 1840

Or on constate une montée brutale du nombre des affaires jugées à partir des années 1845-1850. Plus que l’augmentation en nombre des agressions, l’explication tient au changement du rapport des populations rurales, et surtout des femmes, à la loi et à la justice. Même si les dossiers ne sont pas très explicites on peut, cependant, relever les signes manifestant une prise de conscience collective. La volonté des femmes d'accéder à la justice est en effet manifeste et essentielle. Elles ne sont plus seulement ces êtres mus par la colère ou par la jalousie, excusés d'office en quelque sorte pour leurs actes ; elles interviennent à égalité avec les hommes, sur le terrain de l'honneur individuel et collectif, puisqu'elles ne défendent pas seulement leur propre corps, mais aussi une certaine conception des relations entre les hommes et les femmes. Ce mouvement entraîne la mise en accusation d'individus qui avaient échappé aux poursuites pendant des années et qui sont, en quelque sorte, rattrapés par leurs actes.

Si, auparavant, la « rumeur publique » était souvent invoquée pour justifier l'action du maire ou des gendarmes, ou si, plus fréquemment, le père venait, après quelques jours ou quelques semaines, déposer plainte, dans les années 1850 les femmes agissent de plus en plus clairement, poussent mari ou père, interviennent auprès de leurs voisines, voire se mettent en embuscade dans les jardins ou derrière les fenêtres pour prendre le fautif sur le fait[2]. Les filles violées font connaître leurs malheurs par leur mère, ou mieux encore par leurs tantes et leurs voisines, voire par les mères de leurs camarades, créant ainsi une solidarité féminine qui finit par avoir raison de la résistance que la communauté leur oppose[3]. Un cas particulier atteste que, tandis que les hommes s'injurient mais sont prêts au compromis, les femmes, parentes et voisines d'une servante victime d'un séducteur brutal organisent une résistance efficace[4].

Les notabilités contestées

Les effets sont notables : le jardinier[5] d'un important notable légitimiste se retrouve sur le banc des accusés pour un viol, qui n'est que la suite d'une longue litanie d'actes analogues pratiqués jusque-là sur les filles et femmes de La Gaubretière. Dans un bourg de la plaine, un buraliste, ami de l'ancien maire, est lui aussi envoyé en prison pour les mêmes raisons, ainsi qu’un gros propriétaire et homme d'affaires nantais qui avait pratiqué sans aucune retenue un droit de cuissage sur la population féminine de Torfou depuis des décennies[6].

Dans ces trois cas, aucune agression sexuelle particulière ne justifie spécifiquement ces inculpations, qui auraient bien pu avoir lieu une dizaine, voire une vingtaine d'années plus tôt. La procédure contre ces hommes a été déclenchée parce qu’ils ne sont plus protégés par le pouvoir et que la justice est plus accessible. Les élections ont donné la mairie à de nouveaux clans ; le verrou municipal qui empêchait les gendarmes de procéder et les populations (surtout les femmes) de se plaindre a sauté. Même si les rapports de forces politiques restent apparemment sans changement, de nouveaux venus remplacent d'anciens notables, permettant par contrecoup une libération de la parole. De petits chefs paient manifestement pour les mêmes raisons, lorsqu'un garde-dune, odieux vis-à-vis des femmes de ses subordonnés, est lui aussi poursuivi par une de ses victimes qui rompt le silence[7]. Un journalier de 61 ans se retrouve en prison pour avoir commis des attouchements, qui font suite aux actes délictueux qu'il avait perpétrés sur la sœur de sa victime, un an avant, et sur leur mère 35 ans auparavant[8].

La transformation des mœurs

La prise de parole correspond à un changement de sensibilité qui fait que les ruraux ne trouvent plus « normal » de voir tel propriétaire, pourtant jugé « brave homme », pervertir tous les garçons de son entourage[9]. Les gendarmes, qui se sentent manifestement investis par la loi, prennent des initiatives malgré les maires et les autorités locales, portant directement à la connaissance du juge d'instruction les faits graves qui leur ont été signalés, ou demeurent inflexibles, arguant, par exemple, du devoir qu'ils doivent remplir, face à un curé coupable d'attouchements sur une enfant[10]. Les familles ne se contentent plus de compensations financières, pas plus qu’elles ne se maintiennent dans une subordination liée à leur condition matérielle. Le recours à la justice passe avant toute autre considération, au point de rompre violemment les solidarités locales[11].

Il est frappant de constater que la majorité des affaires portées devant la Cour d'Assises se sont déroulées dans le sud et l'ouest du département de la Vendée, non qu'il faille a priori incriminer l'esprit particulièrement « libertin » de ces deux zones, mais plutôt penser que le Haut Bocage (le nord-est du département), avec sa société communautaire et hiérarchisée, soumise à l'autorité patriarcale, hostile à l'Etat et à la ville, a sans doute moins autorisé les relations sociales à se libérer des liens traditionnels et des règlements intra-communautaires. Ce recours à la justice contre les puissances locales se vé­rifie dans ces mêmes années lorsque des familles de braconniers poursuivent des gardes-champêtres qui leur ont extorqué des amendes, au nom des grands propriétaires, sans respect des lois[12]. Même pour Raboliot, celle-ci est devenue un recours et une protection contre les prétentions tutélaires locales. Il a fallu pour cela que les juges se rangent, véritable paradoxe, du côté des braconniers !

 Du rôle de la loi

La dénonciation des crimes sexuels participe ainsi de l'accès aux lois de la nation par toutes les couches  de la population, montrant que les mécanismes politiques n'ont pas été diffusés d'un seul coup dans les relations sociales, mais lentement, par à-coups, selon l'intervention progressive des in­dividus, prolongeant ainsi sur un autre plan, selon d'autres équilibres, les mutations qui avaient eu lieu pendant la Révolution française. Il aura fallu cinquante ans pour qu’un autre pan de la vie sociale bascule. Cette retombée de la mutation engendrée par la Révolution mérite l'attention d'historiens souvent enclins à mesurer les changements à l'aune des pensées politiques ou des élites intellectuelles et vaguement dédaigneux de l'incarnation des idées dans les masses, qui pourtant font l'histoire. Reste cependant que la loi du silence accable toujours familles et voisins témoins d'un inceste[13].

Dans ce processus de sociabilisation qui fait que la violence se dit, se reconnaît, s'assume et est réglementée par la loi commune, l'action des in­dividus est évidente[14]. A côté des gendarmes, qui recueillent les rumeurs et parfois suscitent des in­terrogatoires, rompant les tractations financières, les juges d'instruction se révèlent souvent d'une grande sévérité à l'encontre des hommes considérés comme agresseurs, adoptant d'emblée le point de vue des victimes[15]. De la même façon, les curés jouent un rôle dans l'évolution des mentalités. Des petites filles sont convaincues d'avoir commis un péché grave lors­qu'elles apprennent le catéchisme préparatoire à la première communion, ce qui les conduit à faire éclater au grand jour des attouchements jusque-là restés inconnus, donc impunis[16]. L'une d'elles estime qu'elle « ne peut parler qu'à M. Le Curé » de ce qu'elle a subi[17]; un autre curé fait pression sur la famille pour qu'elle dénonce le crime sexuel commis, en privant une jeune parois­sienne de communion pendant trois ans, jusqu'à ce que justice soit rendue. Des ruraux osent s'affranchir de la peur qu'ils ressentent devant leurs voisins, et finissent par les traduire en justice, bravant les coups ou les pouvoirs de sorcellerie[18].

A maints égards, ce sont les maires qui demeurent le plus en retrait sur ce processus, soucieux de régler les affaires délicates à l'intérieur de la communauté et poussant les parties à trouver des arrangements financiers sans aller devant le tri­bunal qui introduit des principes extra-communautaires[19]. L'histoire du rôle de ces couches intermédiaires est toujours à faire, pour comprendre comment les processus de socialisation se réalisent, ou échouent[20].

Extrait de « Violences sexuelles : la voix étouffée des archives », tiré de La machine à fantasmes, Paris, Vendémiaire, 2014, p. 225-251.

 

[1] Les dossiers utilisés se trouvent aux Archives départementales de Vendée, 2 U, correspondant aux années 1817-1873.

[2]ADV 2U167, Gauducheau par exemple.

[3] ADV 2U 195, Biraud par exemple.

[4]ADV 2U 1684, Morrisset.

[5]ADV 2U 1853, Loiseau.

[6] ADV 2U168, Ribouleau. ADV 2U en 1862, Toulmouche.

[7] ADV 2U184, Mouneau.

[8] ADV 2U178, Poirier, ADV 2U 174 Babin par exemple.

[9] ADV 2U160, Audonnet.

[10] ADV 2U 169, Babu.

[11] ADV 2U173, Pairaudeau.

[12] ADV 2U 173 Thomas, Beignon par exemple.

[13] ADV 2U160 Soulard.

[14] A. Fillon, « La Culture villageoise dans le Haut-Maine (1750-1780) », ABPO, n°4, 1993, pp. 609-620 et A. Bruguière « Les transformations de la culture familiale… », ABPO, 1993, pp. 395-410., 1993, p. 395-410.

[15] ADV 2U177, Migué.

[16] ADV 2U208, Clisson par exemple.

[17] ADV 2U161 Artus, fille Gautron.

[18]ADV 2U182, Favreau, Boisson par exemple.

[19] ADV 2U177, Bareil par exemple.

[20] Voir R. Muchembled, L'Invention de l'Homme moderne, Paris, Fayard, 1988.

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