L’épouvantail du terrorisme, de Robespierre à Coupat ou de la tragédie à la farce ?

On connaît la phrase de Marx comparant le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte au Brumaire de Napoléon : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Ne risque-t-on pas de se draper dans les habits trop larges des postures à l’antique ?

L’épouvantail du terrorisme, de Robespierre à Coupat ou de la tragédie à la farce ?

 

On connaît la phrase de Marx comparant le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte au Brumaire de Napoléon : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

L’historien des idées, François Cusset, aurait pu la citer, le samedi 17 mars 2018, quand vers 8 heures 15, il parlait sur les ondes de France Culture du procès Tarnac avec Caroline Broué. Reprenant le qualificatif de « farce » pour parler de cette procédure, comme l’avait fait le collectif qui avait signé la tribune : « Pourquoi nous continuons de soutenir les inculpés de Tarnac » dans Le Monde du 15 mars, p. 20, il voyait à l’œuvre la fabrication par le pouvoir de « l’ennemi invisible » ou « l’ennemi symbolique » destiné à justifier la lutte « anti-terroriste ». Il dénonçait la volonté d’utiliser le spectre de la « terreur » - et de la « violence » comme il le dira ensuite – pour dissuader les contestataires et notamment « les jeunes » de s’engager dans cette voie par peur des représailles ou pour éviter d’être accusés d’exercer une violence « aveugle ».

Il n’aurait pas été inutile de remonter à l’origine historique de cette dénonciation du « terrorisme », nommément à partir d’août 1794 quand les députés de la Convention qui avaient envoyé Robespierre et une centaine de ses « amis » à la guillotine, un mois plus tôt, l’accusèrent d’avoir voulu instaurer « la Terreur ». Il y a une certaine ironie à rappeler que la même assemblée, la Convention (en accord avec le même Robespierre) avait, de septembre 1793 à juillet 1794, refusé à plusieurs reprises que « la Terreur soit mise à l’ordre du jour » et que le même Robespierre avait, le 8 thermidor, 26 juillet 1794, dans son dernier discours, dénoncé ceux qui voulaient recourir au « système de la Terreur ». Un mois après pourtant, les mêmes députés soutenaient Tallien pour fixer l’image de Robespierre comme inventeur de la Terreur – nous léguant une interprétation de la Révolution toujours vivante.

Le procédé correspond en tous points à celui que F. Cusset décrivait à propos de Tarnac : des protagonistes sont identifiés comme dangereux dans tous les aspects de leurs vies, y compris dans ce qui paraît le plus ingénu. Ils sont punis et tous ceux qui voudront les imiter risquent la même punition. Le message est clair. Car rien n’est plus redoutable qu’un individu banal, que rien ne distingue. Ainsi vouloir vivre à la campagne, en communauté, est-il l’indice d’une dangerosité possible au XXIe siècle comme on reprochait (et on reproche encore) à Robespierre d’avoir préféré boire du vin coupé d’eau, manger des oranges et de ne pas avoir eu de vie sentimentale ! C’est précisément en insistant sur cette insignifiance que Robespierre apparaîtra comme un « monstre », rien ne laissant présager chez cet homme myope et bien mis qu’il eut pu diriger les pires assassins, faire mourir des milliers de Français, voire imaginer des supplices abominables !

C’est dans la foulée qu’apparaît, à partir de septembre 1794, le mot « terroriste » pour nommer ceux qui sont accusés de « robespierrisme » ou de « jacobinisme », et que l’on reconnaîtra dans la rue à leurs chevelures flottants ou à leurs vêtements sans apprêts ! « Terroriste » change de sens quelques décennies plus tard quand il s’applique à ceux qui, souterrainement, entreprennent des actions subversives contre l’ordre public et l’Etat, que ce soit dans les mouvements de la charbonnerie, dans les courants socialistes ou à la fin du XIXe siècle dans les groupes anarchistes. Ce sera contre eux que la IIIe République met en place une répression judiciaire et policière et alerte l’opinion sur les risques courus dès les années 1890. C’est enfin contre eux que Clemenceau invente les Brigades mobiles de la police judiciaire, les Brigades du Tigre, chargées de supprimer les menaces à l’incertaine réalité factuelle.

La Révolution n’avait rien inventé. La pratique politicienne est vieille comme le monde, enfin comme le monde politique. En 63-62 avant J.-C., Cicéron s’était lancé dans la dénonciation de la conjuration de Catilina jusqu’à provoquer la mort de son ennemi ! En mars 1794, Robespierre s’était inspiré des « catilinaires » pour éliminer les meneurs sans-culottes. Quelques mois plus tard, c’était sur lui qu’un piège identique se refermait. A côté de ces vraies tragédies le procès Tarnac fait partie des répétitions historiques que Marx relevait. Si ce rappel n’enlève rien au caractère tendancieux du procès en cours, ni aux conséquences encourues par les accusés, faut-il se draper dans les habits trop larges des postures à l’antique ?

Reste à se demander comment interpréter l’usage de l’épouvantail terroriste tel qu’il est à l’œuvre depuis le 11 septembre 2001.

Jean-Clément Martin

 

- Voir notre La Terreur, Perrin, Vérités et Légendes, 2017.

- Voir l’article de Jean-Marc Berlière sur le commissaire Célestin Hennion dans le livre dirigé par Dominique Kalifa et Pierre Karila-Cohen, Les commissaires de police au XIXe siècle, Presses universitaires de la Sorbonne, 2008 (du même La police des mœurs, Perrin, 2016).

-Voir enfin Jacques Derrida, « Qu’est-ce que le terrorisme international ? », Le Monde diplomatique, février 2004, p. 16 et son échange avec J. Habermas dans Giovanna Borradori, Philosophy in a Time of Terror, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 2003.

 

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