Et si le 14 juillet 1789 n’avait été qu’un leurre!

A propos du livre: Momcilo Markovic, Paris brûle! L’incendie des barrières de l’octroi en juillet 1789, ou si l’on veut comprendre comment une révolution se fait, il faut revenir aux mécanismes sociaux et éviter de ressasser les vieilles lunes mémorielles, tout juste bonnes à faire de mauvais romans.

Et si le 14 juillet n’avait été qu’un leurre ! mais quand arrêterons-nous d’être toujours aussi pieux ?

 A propos du livre : Momcilo Markovic, Paris brûle ! L’incendie des barrières de l’octroi en juillet 1789, préfaces de Pierre Serna et Bruno Collin, Paris, L’Harmattan, 2019, 421 pages.

 

Saura-t-on vraiment quand la Révolution française a commencé ? C’est la question qui court dans ce livre très érudit dédié à un événement connu mais jamais étudié systématiquement : l’incendie des barrières de l’octroi de Paris en juillet 1789, juste avant la prise de la Bastille. A côté de cet événement phare, ces incendies apparaissent de peu d’ampleur, or ils montrent comment les droits du « peuple » sont réclamés et refoulés par des élites qui imposent finalement leur politique que nous continuons à voir comme l’entrée en révolution.

Pour en arriver là, l’Auteur n’a pas ménagé sa peine et son ouvrage rapporte toutes les étapes parcourues avec parfois un luxe de détails surprenant mais convaincant. D’emblée, il insiste, à bon droit, sur le fait que tous les historiens précédents n’accordèrent pas vraiment d’attention à ces faits sauf à les mentionner comme signe avant-coureur d’insurrection. Puis, la démonstration va son bonhomme de chemin en commençant par la construction du mur des Fermiers généraux, ce « mur murant Paris », pensé à partir de 1782 et commencé deux ans plus tard pour empêcher la fraude sur les redevances prélevées sur les matériaux, les boissons ou les aliments lors du passage des barrières qui ceinturaient la ville. Le paiement était réalisé pour les Fermiers généraux qui avaient conclu un contrat avec l’Etat et avancé l’argent. Des équipes d’employés de la Ferme, soutenues par les gardes françaises et par les commissaires de police, contrôlaient les entrées et verbalisaient les fraudeurs, envoyés devant les juges voire en prison dans les cas les plus graves. L’opposition violente de juillet 1789 ne se réduit pas au refus des contrôles. Parce que le mur est jalonné de bâtiments luxueux, parce qu’il enferme littéralement la population soumise à des opérations de police jour et nuit, les barrières posent un problème social et politique, au moment où les réflexions politiques agitent l’opinion.

La deuxième partie du livre, véritablement passionnante, raconte comment à Paris, du 10 au 13 juillet, le mur d’octroi a été attaqué et quarante barrières (sur cinquante-quatre) incendiées. Recourant aux archives, l’Auteur met en scène les émeutes. Le premier assaut a lieu, le 10 à une heure du matin. Le 11 juillet, en réaction à l’arrestation d’un fraudeur, une manifestation aux cris de vive le Tiers Etat, envahit un bureau de l’octroi et des barrières sont brûlées sans que les gardes françaises n’interviennent ! Les passages en fraude augmentent dans la nuit du 12 au 13, comme les incendies des baraques et des bureaux, détruits par des groupes d’une cinquantaine de personnes. La ville est entourée par des feux, notamment sur 800 m de largeur et 4 km de long au nord de Paris, sans qu’il y ait eu mort d’homme, les employés, les policiers et les soldats ne résistant pas et les voisins des bâtiments incendiés intervenant pour limiter les dégâts. On sait que le bilan de la prise de la Bastille le 14 sera beaucoup plus lourd et aura beaucoup plus de conséquences. Reste à comprendre la différence. 

Dès le 14, le payement des taxes est abandonné. Les employés dénoncent des « particuliers », la multitude et les brigands, voire des complots, notamment du duc d’Orléans ou des vengeances personnelles. A l’évidence, une partie de la population approuve les attaques, d’autant que ces mouvements sont placés sous l’invocation du Tiers-Etat ! Mais si les forces de l’ordre n’ont pas réprimé et ont plutôt servi de tampon, il fallait revenir au calme pour toucher les taxes et éviter tout heurt avec les troupes étrangères. Le 16 juillet, le contrôle de l’octroi est rétabli avec l’appui de la garde nationale renforcée par la création du corps des « chasseurs aux barrières », ce jusqu’à la suppression de l’octroi en 1791, après un heurt sanglant avec les chasseurs aux barrières – il sera remis en place en 1798 et dure tout le XIXe siècle.

Des enquêtes sont lancées en 1790 qui accusent 94 personnes, mais douze seulement sont arrêtés à la mi-juin 1790 pour être jugés - leurs arrestations ont lieu de nuit, avec un déploiement important de force publique, sans que cela suscite trop d’émotion. Il s’agit de dix hommes et deux femmes connus pour leur passé de fraudeur et leur refus de la loi, qui sont bien connus dans leurs quartiers. L’un retient plus particulièrement l’attention, Mulquinet de Saint-Félix, agitateur connu pour son hostilité à la Ferme et plus largement à l’Etat monarchique. Après 1791, il sera une figure de la sans-culotterie parisienne, se retrouvera en Vendée présidant une des commissions militaires les plus féroces de 1793, avant de se lier à Babeuf. Or avant tout procès, l’Assemblée nationale arrête la procédure et fait relâcher tous les prévenus tandis que le périmètre de l’octroi est agrandi ! Les fraudeurs ne doivent pas être confondus avec le peuple qui a lutté à la Bastille : telle est bien la conclusion essentielle qu’il faut tirer de ce livre.

Alors que l’Auteur n’apporte pas vraiment de réponse à la question initiale, rappelant seulement que la politisation des incendies des barrières est indéniable mais que l’événement n’a pas obtenu une reconnaissance, tout en accusant la « bourgeoisie » de gommer l’épisode, le lecteur que je suis a plutôt envie de conclure plus largement.

Ainsi ce sont les mêmes insatisfactions qui ont motivé les incendiaires des barrières et les assaillants de la Bastille, comme elles avaient poussé, en avril, les émeutiers qui avaient mis à sac les bâtiments de Réveillon. Mais seule la prise de la Bastille est « entrée dans l’agenda » des élites parisiennes hostiles à Louis XVI.

Parler « des élites parisiennes hostiles à Louis XVI » est une formule compliquée, mais

 1) elle est ici employée à dessein et par précaution pour mettre avec « la bourgeoisie » toujours accusée de vouloir changer de régime, les partisans du duc d’Orléans ou de tout autre prétendant ! et pour ne pas faire croire qu’il y avait un groupe organisé luttant contre « l’absolutisme »

2) elle rappelle aussi qu’il n’y avait aucunement, en juillet 1789, de programme « révolutionnaire », et

3) que les violences « populaires » furent plus tolérées que célébrées – que l’on pense à la mort de Launay et de Flesselles. Il faut rappeler que « le peuple » et les élites ne partagent pas tout à fait les mêmes attentes et les mêmes sensibilités et que leurs intérêts divergent régulièrement.

4) Elle oblige à penser qu’en juillet 1790, décidemment année charnière, la fête de la Fédération célébra moins le 14 juillet 1789 qu’elle empêcha l’extension du mouvement lancé par les fédérations provinciales qui concurrençait le pouvoir et la légitimité de l’Assemblée constituante.  Non, la prise de la Bastille n’a pas été l’unité de la Révolution – encore inexistante – et non surtout la fête de 1790 n’en a pas été la célébration ! Pour finir, cette formule dit

5) à tous ceux qui ont imprudemment cru que la révolution populaire était faite en juillet 1789 et qui, depuis, en ont inondé les librairies ou les salles de spectacles, qu’ils ont simplement été les dupes des politiques de 1789, mais aussi les dupes des commémorateurs de la IIIe République inventant en 1880 la fête nationale pour éviter la Révolution. Les républicains au pouvoir ne voulaient pas, en effet, voir revenir les violences de la Commune ! Entre toutes les dates possibles, le 14 juillet, 1789 et 1790, ne jamais oublier que cette hésitation permettait de commémorer une date pas trop délicate, comme pouvait l’être le 10 août 1792, voire le 21 janvier 1793 ! Alors…

6) si l’on veut comprendre comment une révolution se fait, il faut revenir aux mécanismes sociaux et éviter de ressasser les vieilles lunes mémorielles, tout juste bonnes à faire de mauvais romans. 

Jean-Clément Martin

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