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Billet de blog 19 oct. 2020

Hommage à Samuel Paty. Comment enseigner la violence de l’histoire de France

Parce que notre collègue a été tué pour avoir présenté des caricatures et avoir appelé à la liberté d’opinion à propos de croyances et de violences, nous nous devons, nous lui devons, de réfléchir ensemble sur la façon dont nous enseignons les épisodes violents de l’histoire de France.

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Hommage à Samuel Paty

Comment enseigner la violence de l’histoire de France.

La mort abominable de Samuel Paty est un choc pour la communauté nationale. Pour la communauté des enseignants d’histoire elle a une dimension particulière : parce que notre collègue a été tué pour avoir présenté des caricatures et avoir appelé à la liberté d’opinion à propos de croyances et de violences, nous nous devons, nous lui devons, de réfléchir ensemble sur la façon dont nous enseignons les épisodes violents de l’histoire de France.

Nous devons d’autant plus affirmer nos principes et nos positions quand ces moments fondent les bases mêmes de notre mémoire collective. Jusqu’à aujourd’hui les opinions comptent plus que les savoirs lorsqu’il faut parler de la Saint-Barthélemy ou des massacres de septembre 1792. S’il est hors de question de vouloir établir une quelconque « histoire officielle », il est nécessaire d’engager une réflexion pédagogique sur ces événements sans recourir aux idéologies et aux polémiques pour dégager des orientations collectives, pour proposer à l’ensemble des professeurs directement concernés des indications synthétiques qui leur permettent de décrire simplement ces faits, de les expliquer et de les comparer avec d’autres violences contemporaines.

Ce sentiment est né de mon insatisfaction devant les hommages qui ont été rendus hier dans le pays. Les divisions et les embarras sont trop sensibles pour qu’on puisse s’en satisfaire. A Poitiers, près de 2 000 personnes étaient présentes devant le lycée Victor-Hugo à l’appel de représentants syndicaux qui n’ont su, après une demi-heure, que balbutier quelques phrases inaudibles dans un mégaphone ; la minute de silence ne fut obtenue que sous l’effet d’un appel puissant lancé par un enseignant à l’évidence habitué à réclamer le silence dans une cour de récréation. Nous ne pouvons pas nous contenter de formules convenues et embarrassées pour traiter de la violence religieuse et politique, comme nous ne pouvons pas laisser les professionnels de la polémique instrumentaliser nos confrontations et nos contradictions. Je laisse de côté toutes les dimensions administratives, policières et juridiques de ce meurtre pour lesquelles je n’ai aucune compétence.

Inutile de dire que je n’ai pas de recettes toutes faites à proposer, mais des pistes pour y réfléchir. Je ne m’engagerai pas dans des discussions, sans doute nécessaires mais d’une ampleur excédant le champ de l’enseignement de l’histoire, sur les rapports entre croyances et savoirs, sur l’articulation entre les méthodes scientifiques et les engagements personnels et collectifs, pas plus que sur les approches du sacré par les sciences humaines. Je me contenterai de quelques exemples précis, à l’image même de ce qui est requis dans l’enseignement de tous les jours.

                                                             ***

Ainsi, il n’est pas possible, en classe, de passer par pertes et profits les massacres des années 1590, d’évoquer la participation des enfants aux pires atrocités comme une sorte d’habitude à ce moment-là. Il convient également de remettre en cause nos approximations courantes dès lors qu’on dénombre les victimes de septembre 1792 et les décapitations des années suivantes. Il n’est pas envisageable de réduire ces brutalités à des comportements ordinaires, propres à des populations frustres et manipulées (même si ce jugement est assurément vrai) ou à un régime de « terreur » mot employé par conformisme pour éviter de penser les luttes politiciennes entre 1792 et 1794 ainsi que pour charger Robespierre de tous les maux ou de l’audace qui était indispensable pour éliminer les ennemis.

Sans doute dira-t-on que cela fait des décennies qu'on discute des guerres de religion, de la révolution ou encore de la violence coloniale (et qu'on s'écharpe là-dessus, ce dont mes souvenirs personnels témoignent à l’envi) ; tout cela est vrai mais il faut sortir de nos petites histoires franco-françaises, inter-universitaires, étroitement idéologiques (ou/et familiales, voire ego contre ego) pour tenir (et faire passer aux élèves mais aussi et surtout à leurs professeurs) des discours clairs, synthétiques et fondés sur ces événements qui demeurent notre passé qui ne passe pas et qui va de plus en plus mal passer.

L'objectif est de dire en deux phrases (pas plus) ce qu'il faut retenir des massacres de septembre 1792 par exemple, et d’arrêter de finasser jusqu'à ne plus savoir ce qu'on en dit. Il n’est pas difficile d’expliquer que la décapitation du gouverneur de la Bastille, de Launay, fut l’acte d’un homme isolé, aussitôt effrayé lui-même de ce qu’il avait commis parce qu’il avait été pris dans le paroxysme de la journée. Il n’est pas non plus difficile de montrer comment les massacres de septembre ont été permis par une ambiance de violences politiques, mais aussi par un calcul politicien des élites au pouvoir (Danton et les montagnards, mais certainement aussi les girondins qui virent disparaître des proches du roi qui auraient pu les compromettre). Il n’est pas difficile d’expliquer comment ces tueries (et je passe sur celle du 10 août 1792 toujours oubliée) ont été réalisées parce que les rivalités politiques ont primé sur les principes, parce que des « violents » ont été utilisés pour la conquête du pouvoir – comme dans tellement d’autres cas – avant d’être désavoués et rejetés dans les poubelles de l’histoire.

Dans tous ces cas, il est impossible de justifier de pareils faits en invoquant des idéaux magnifiques comme s’ils absolvaient tous les actes que n’importe quel illuminé ou allumé se met en tête de faire. On comprendra sans peine que je pense d’abord à la guerre de Vendée qui ne fut pas une destruction génocidaire mais, bien pire en définitive, le résultat de concurrences politiques laissant la voie libre à des troupes mal commandées, laissées à leurs peurs et à leurs instincts les plus bas, avant qu’une fois la menace vendéenne contenue, le pouvoir central se débarrasse de ces hommes d’une façon ou d’une autre. Je dois avouer que, hier, je n’ai pas pu chanter la fin du premier couplet de La Marseillaise (le seul connu et chanté) quand arrive le fameux « sang impur » dont on se réjouit qu’il coule.

                                                             ***

Je ne fais acte ni de sensiblerie mal placée, ni d’erreur d’interprétation – le sang impur est bien celui des ennemis qu’il faut faire couler dans les sillons – et je ne suis pas un « déboulonneur » qui réclamerait l’abandon de notre hymne national. Il suffit seulement de convenir que cet appel à la destruction de l’adversaire peut entraîner tellement de dérives qu’on ne peut pas l’avaliser sans réserve et qu’on ne pas l’expliquer sans retenue.

Dans cet ordre d’esprit, je ne peux pas accepter que l’exécution du roi, le 21 janvier 1793, soit considérée comme un baptême du « peuple » avec des spectateurs se couvrant du sang. Cette image-là est d’abord fausse, s’il y eut collecte de mouchoirs trempés dans le sang de Louis XVI cela renvoie à des pratiques parfaitement barbares et cela ne peut pas passer pour une libération quelconque, mais elle est surtout extrêmement dangereuse, comme s’il fallait un sacrifice pour souder une nation.

Si nous en sommes là alors nous avons régressé jusqu’avant même la cité grecque et nous méritons tous ce qui nous arrive. Cette crainte pourrait être renforcée par la série consacrée à la Révolution par Netflix jouant sur la violence la plus extravagante en la liant aux forces obscures voire sataniques. Si la mort de Samuel Paty a du sens pour nous, réagissons contre ces amalgames effroyables et dangereux pour notre société, pour la démocratie et pour l’intelligence.

Il faut alors abandonner des idées convenues, en commençant par ne pas dire que la France est le pays des Lumières ou des Droits de l’homme (j’oublie les querelles sur les droits de la femme) comme si cela expliquait tout. Les choses ont été (et sont) tellement complexes qu'il faut, par principe, refuser toute explication rapide, tout cliché qui ne veut rien dire et qui encombre même la réflexion. Nous devons avoir des analyses « politiques » et pas « mystiques » ou idéalistes.

Rien des Lumières n'a été acquis directement pendant la Révolution, ceux qui se réclamaient des Lumières ont aussi trahi les idéaux (parfois irréalistes faut-il le dire) des « philosophes » (pour rappel aucun philosophe n'a trouvé grâce pendant la révolution, voir Raynal, Condorcet...). Mes propos n’ont aucune intention polémique, ils sont là pour rappeler l’intérêt de l’histoire, cette véritable science qui n’avance qu’en exposant ses incertitudes et ses avancées, qui oblige à exposer ses convictions autant que ses connaissances et qui n’a aucun pouvoir de surplomb sur la société et les élites qui nous gouvernent, ou nous encadrent.

Revenons aux fondamentaux de l’enseignement de l’histoire, établir les faits, refuser les idées reçues et participer aux combats pour la vérité historique, qui est ce qu’elle est, fragile, modeste mais fondée sur l’essentiel : la libre discussion en pratiquant le recours à la logique et à la vérification, le respect des opinions en exigeant leur totale transparence.  

C’est pour avoir exercé cette tâche souvent si mal comprise que Samuel Paty est mort, c’est en continuant cette pratique que nous lui rendrons justice et que nous pourrons garantir notre propre existence.

Jean-Clément Martin

19 octobre 2020

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