Populisme et Révolution française

Le populisme n’est pas une chose neuve. Il est important d’en comprendre l’établissement et le développement en le traquant dans les épisodes de notre histoire, et ici dans le cours même de la Révolution française. Il s'agit bien d'explorer les facettes de ce "roman national" dont nous sommes accablés pour mettre à jour ce qui s'est effectivement passé. D'autres textes suivront.

Pour participer àu « roman national », élements de reflexion 

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1- Populisme et Révolution française

Le populisme n’est pas une chose neuve. Il est important d’en comprendre l’établissement et le développement en le traquant dans les épisodes de notre histoire, et ici dans le cours même de la Révolution française.

Traditionnellement comprise, pour les uns, comme le moment de la découverte de la politique, de la mobilisation, tandis que d’autres insistent sur le déchaînement des instincts et l’exploitation des jalousies, la période révolutionnaire mérite d’être appréciée comme n’importe quelle autre dans sa complexité et son fonctionnement indépendamment des jugements a priori.

Le texte, intégral, qui est proposé ici, vise à engager une réflexion sur les modalités par lesquelles la vie politique a été conduite à partir de 1792. Son auteur, Jérôme Pétion, a aujourd’hui une image très négative. Girondin, poursuivi à partir de juin 1793, il est mort dans la clandestinité en juin 1794, ce qui le classe parmi les opposants à la Convention et à la Révolution. Pourtant Pétion, avocat très tôt engagé dans la critique de la monarchie et auteur d’un véritable programme de réforme, avait été avec Robespierre l’un des « incorruptibles » fêtés par les Parisiens en juillet 1791 et porté à la mairie de Paris. La réputation qu’il a laissée gomme sa détermination à changer le cours de la vie et son courage, qu’il a montré à plusieurs reprises face à des conflits. 

La réflexion qu’il tient en novembre 1792, alors qu’il a perdu la mairie, chassé par l’insurrection d’août 1792 et avant que le pays ne s’engage dans la confection de la constitution, vaut qu’on en tienne compte.

Pour en permettre une lecture rapide, les paragraphes les plus importants ont été mis en gras.

Sur Pétion, on lira Pierre Casselle, Jérôme Pétion, l’anti-Robespierre, Paris, Editions Vendémiaire, 2016.

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UN PETIT MOT SUR UNE VÉRITÉ IMPORTANTE, PAR JÉRÔME PETION.

Dans le moment où nous allons donner un nouveau gouvernement à la France, fondé sur les bases éternelles de la morale et de la philosophie, les lumières semblent s'éloigner au lieu d'avancer. On ne fait pas assez d'attention à ces pas rétrogrades et à l'empire que prend insensiblement l'ignorance; mais l'observateur qui suit avec soin tous les mouvements, toutes les fluctuations de la raison publique, en est frappé.

Je ne parle pas du sommeil léthargique qui s'est emparé des arts. Ces enfants du loisir et du luxe ne peuvent croître et se développer qu'au sein de la paix et de l'abondance. Les orages des révolutions leur sont contraires, mais lorsque le calme renaîtra, il faut espérer qu'à leur réveil ils prospéreront et prendront un plus grand caractère.

Je parle de ces ténèbres qui se répandent, qui s'épaississent, qui chaque jour semblent obscurcir de plus en plus l'horizon de nos connaissances morales et politiques, et envelopper, dans leur étendue, et les sciences de goût et les sciences utiles.

Ce triomphe de l'ignorance tient à plusieurs causes; mais il en est une principale qui mérite d'occuper toute l'attention.

Depuis quatre années tous les éléments qui composent la société sont dans un état d'agitation perpétuelle. Les événements se sont accumulés, le temps s'est pressé avec rapidité. On a senti la nécessité de préparer promptement les esprits à la liberté, en répandant les lumières: les papiers, les journaux, les écrits de toute espèce ont circulé jusque dans le fond des campagnes; chacun a été comme forcé de prendre part à la chose publique; chacun a éprouvé l'influence des lois, les a considérées, soit sous le rapport de son intérêt particulier, soit sous le rapport de l'intérêt général. L'homme, qui recevait aveuglément les volontés du pouvoir despotique, a été appelé à penser et à raisonner. Des sociétés d'instruction se sont ouvertes sur tous les points de la Fiance; des apôtres de la liberté ont prêché en tout lieu ; les assemblées politiques ont réuni fréquemment les hommes, tantôt pour les élections, tantôt pour des objets administratifs et municipaux: une partie des Français était écartée de ces assemblées et privée du droit de citoyen; aujourd'hui tous en jouissent également.

Mais, il faut l'avouer, la liberté, s'il est permis de parler ainsi, a été mûrie en serre chaude. Il est impossible d'avoir dissipé entièrement en un si court espace les erreurs de tant de siècles; il est impossible d'avoir amené tout-à-coup des hommes qui languissaient dans la fange des préjugés et dans l'avilissement, à un état de lumière et à la hauteur de nos destinées actuelles.

Avant notre immortelle révolution, quelques hommes instruits, quelques philosophes méditaient sur la science des gouvernements, sur les principes de la liberté, sur les grands objets d'économie politique; mais la masse de la nation était inerte, livrée à des travaux pénibles qui ne lui laissaient pas le moment de s'instruire, et restait courbée sous le joug de la superstition et de l'erreur.

Cette masse est aujourd'hui en activité et - ouvre les yeux à la lumière; elle veut le bien et cherche à s'éclairer. Mais qu'arrive-t-il? Elle prend ses premières idées pour des connaissances, ses premiers aperçus pour des résultats de l'expérience; sa présomption est d'autant plus grande qu'elle sait moins. Plus les sujets sur lesquels elle s'essaye sont importants, plus ses fautes sont graves et ses écarts sont funestes.

L'homme qui a le moins cultivé sa raison, se met à haranguer, parle avec assurance sur les matières les plus difficiles, les entrevoit à peine, les envisage sous de faux rapports. Ceux qui l'entendent, n'étant ordinairement pas plus instruits que lui, l'applaudissent, recueil lent l'erreur avec avidité, la propagent; et, comme mille endroits s'ouvrent chaque jour à des partages de cette espèce, insensiblement l'opinion publique se corrompt et prend une fausse direction. Cette opinion égarée vient ensuite presser de son poids toutes les autorités et les entraîne dans son cours.

Qu'on examine depuis quelques temps les pensées dominantes sur les points de la plus haute importance ? Elles sont le fruit des préjugés; elles retracent l'enfance des principes; et on voit qu'elles sont produites par une multitude d'hommes, qui commence à exercer son intelligence. S'il est des cas où le peuple a un instinct qui le conduit mieux que la raison, ce n'est pas lorsqu'il s'agit d'objets qui demandent une suite d'idées, de combinaisons, et les leçons du passé. Est-il question de commerce : il croit plus obtenir par lesentraves et par les taxes que par la liberté. Est-il question de propriétés, d'égalité sociale : il n'en a que des notions vagues et erronées. Est-il question de l'ensemble de lois d'où doit résulter le bonheur ou le malheur des hommes réunis en société : ses conceptions ne lui permettent pas de saisir d'aussi grands rapports; et il se perd dans des idées de détail qu'il ne peut attacher à aucun principe.

Qu'on examine les discussions qui ont lieu; elles n'ont aucune dignité; elles ne sont jamais à la hauteur du sujet: c'est du bavardage, ce sont des criailleries, quelques idées communes, présentées en mauvais termes le bon goût et la raison en sont également offensés.

Qu'on examine ceux qui aspirent avec le plus d'empressement aux places? ce sont des hommes qui ont quelque jargon populaire, mais sans capacité, que le besoin commande, ou qui mettent leur ambition à être quelque chose, et à qui rien ne paraît au-dessus de leurs forces.

L'envie et la précipitation de paraître font aussi avorter beaucoup de talents. Un homme qui n'a point de fonds amassés pour alimenter son esprit, ou qui ne s'est pas donné le temps d'élaborer ses idées par la réflexion, fût-il bien doué de la nature, ne peut donner que des productions faibles et presque toujours de mauvaise qualité.

Ceux qui ne sont pas beaucoup plus avancés en connaissances que la multitude, qui n'ont que le premier aperçu des choses, prennent beaucoup d'ascendant sur elle, pour peu qu'ils aient la moindre habileté et qu'ils sachent la flatter. Ils sont naturellement à sa portée, ont des idées plus analogues aux siennes et des formes, précisément celles qui lui conviennent le mieux.

On paraît quelquefois surpris qu'un hommeignare, et qui n'a aucun acquis, jouisse d'une certaine réputation; mais il en doit nécessairement être ainsi dans de semblables circonstances: tel bavard est en crédit qui ne pourrait pas dire deux mots, s'il n'avait à parler que des choses. Laissez de côté personnalités, injures, calomnies, dénonciations, quelques phrases banales et considérez de sang-froid ce que certains personnages cités dans certains journaux ont dit et fait. Ont-ils découvert ou perfectionné une seule idée? Non…. Ont-ils fait faire un pas aux principes? Non…. Ont-ils fait un ouvrage, un discours utile? Non….

Ces petits coryphées d'un jour ont néanmoins une présomption plus forte encore que leur ignorance; ils tranchent avec despotisme, jugent en dernier ressort les questions les plus importantes. Celui qui n'est pas de leur avis est tout au moins un sot, s'il n'est pas un fripon. Ils font et défont à leur gré les réputations, et toutes ces impertinences ont des preneurs.

Ce qu'il y a de plus cruel et de plus dangereux, c'est qu'ils réduisent au silence, c'est qu'ils éloignent l'homme de sens, tout à la fois modeste et fier, qui, ne pouvant pas tenir contre le mauvais genre, au mauvais ton, aux mauvais raisonnements, les insolences de ces messieurs, se retire en gémissant, attendant tout du temps, et espérant que l'excès du mal amènera le. bien

On ne remarque pas assez que les luttes actuelles sont entre les lumières et les ténèbres, entre l'ignorance et le savoir. La jalousie est la passion principale qui dévore les hommes médiocres, et la cause la plus active de toutes les divisions, de tous les désordres. Ces hommes, qui craignent de laisser entrevoir cette passion honteuse, la cachent sous des dehors séduisants; ils supposent des cabales, des partis à ceux dont le mérite les offusque et blesse leur amour propre ; ils les proclament intrigants, ennemis de la liberté, afin d'avoir un prétexte honorable de les haïr et de les calomnier ; en les attaquant, ils paraissent combattre pour la chose publique, tandis qu'il ne combattent réellement que pour leur vanité. La nullité ne sait jamais pardonner au talent.

Rien, je l'avoue, n'est plus alarmant, rien ne menace plus prochainement, plus imminemment le salut de la patrie, que cet ascendant de la médiocrité. La masse de ces hommes ignorants ou, ce qui est pis, à demi-savoir, étant énorme, se répandant partout, dominant l'opinion, déprave l'esprit public au lieu d'en accélérer les progrès, elle sape par cela même, jusque dans ses fondements, le nouveau gouvernement que nous voulons établir, puisqu'il doit avoir nécessairement pour base, la raison, la sagesse, et la justice.

Il n'y a pas un moment à perdre pour arrêter ce fléau, pour empêcher ces barbares de détruire ce pays des arts et de la liberté, comme ces hordes du nord qui inondèrent autrefois le midi. Il faut que les hommes vraiment libres, et dignes de l'être, qui ont perfectionné leur raison, qui ont réfléchi sur les institutions humaines, qui ont acquis des connaissances utiles, se réunissent et montrent un zèle infatigable pour éclairer leurs concitoyens. Il est nécessaire et pressant qu'ils composent des livres élémentaires et classiques sur les différentes parties du régime social, qu'ils mettent, à la portée de tous, les vérités que tous ont intérêt de connaître.

La très-grande majorité des hommes qu'on abuse est de bonne foi, et ne pèche que par ignorance : instruisez-la, et le règne des hypocrites, des charlatans et des fripons sera bientôt passé.

 

Jérôme Pétion, Œuvres, Tome IV, Paris, Garnery, an II de la Liberté. Réimpression de l’Ancien Moniteur, Paris, 1854, T. XIV, p. 602, du 29 novembre 2017.

 

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