Et si nous n’existions que dans le regard (et le désir) des autres

Reprise de ma lecture de Thierry Froger, Et pourtant ils existent, en la complétant, en estimant que le sens du livre n'avait pas été tiré jusqu'au bout...

Et si nous n’existions que dans le regard (et le désir) des autres

 A propos de Thierry Froger, Et pourtant ils existent, Arles, Actes Sud, 2021, 334 p.

Je n’en reviendrai jamais d’avoir entendu, le 10 mai 1968, Léo Ferré chanter « les anarchistes » dans la salle, surexcitée, de la Mutualité. Je ne dirai pas que j’étais à l’unisson, j’étais là parce qu’il fallait que j’épate quelqu’une, même si c’est moi qui était le plus épaté. Et qu’il le redevient en lisant le livre de Thierry Froger titré avec la phrase célèbre de la chanson : « Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent la plupart Espagnols allez savoir pourquoi » pour parler des anarchistes, invisibles et présents. Sans cette expérience, facilitée par les billets de la SNCF gratuits dont je disposais alors, comment aurais-je compris tout le sel de ce livre, labyrinthique, déconcertant mais essentiel puisqu’il pose la seule bonne question qu’il faut poser : « et qui peut dire que nous sommes bien les vivants que nous croyons être ? »

A vrai dire la tête nous tourne. La mort de Jaurès suivie de l’assassinat de l’assassin, Raoul Villain sur une plage d’Ibiza en 1936 lance le lecteur sur les traces d’un anarchiste qui n’en est peut-être pas un, peut-être un communiste infiltré dans l’entourage de Durutti pendant la guerre d’Espagne, qui est devenu, plus tard, un héros pour sa petite-fille, au point qu’elle va prolonger la révolte jusqu’à s’engager dans le terrorisme des années de plomb, avant que l’arrière-petite-fille finisse par douter de tout, y compris du sens de sa vie, de la vie de sa mère et de celle de l’arrière-grand-père.

Autour de ce trio fragile et fascinant vibrionnent la veuve de Jaurès, le gardien de Raoul Villain à la Santé, les anarchistes espagnols, les voisins et voisines de Villain à Ibiza, dont Walter Benjamin et le petit-fils de Gauguin, jusqu’aux romanciers qui ont déjà inventé toutes les histoires possibles pour expliquer la vie tragique de l’assassin de Jaurès et j’en passe. On comprend alors pourquoi l’auteur a suivi un découpage en petits chapitres, chacun exprimant le point de vue d’un personnage, chacun ajoutant sa petite pierre à un édifice qui s’effondre au fur et à mesure qu’il s’élève. Mais sommes-nous vraiment sûrs d’avoir vécu que ce que l’on croit ? L’historien que je reste évite de trop penser à l’impossibilité des biographies ; il est vrai que je ne m’y suis jamais essayé. On ne connaît quelqu’un que par les échos renvoyés par les autres.

Thierry Froger est, pour moi, en quelque sorte un « pays ». Quelqu’un qui connaît la Loire, la Vendée, la rue du Boccage à Nantes et la Révolution m’est proche. Son gros roman, qui n’eut pas le succès qu’il méritait parce qu’il fallait prendre le temps pour le lire - à la différence d’autres aussitôt oubliés que lus - Sauve qui peut (la Révolution) entraînait le lecteur de Chalonnes-sur-Loire à l’île d’Elbe en suivant Jacques et Ariane, sans oublier Rose, la fameuse petite-fille et sa fille ainsi que son mari, historien, amoureux d’Ava Gardner - qui est, au passage, le sujet de l’autre roman de Froger.

On a donc affaire à un récidiviste de l’invention loufoque et de la réflexion sérieuse, mais surtout à un virtuose du shaker mêlant les personnes historiques les plus authentiques à ses fantasmes et à ses clones récurrents en pimentant le tout de détours improbables. Il n’a pas osé, comme dans Sauve qui peut (la Révolution), toutes les audaces, comme d’embarquer Danton et Robespierre quasi centenaires dans des aventures picaresques ; ici il se contente d’une pérégrination chaotique et jubilatoire qui est aussi une leçon de vie et une lecture attentive, désabusée et roborative de l’histoire, vécue, racontée, imaginée.

Parce que finalement tout aurait pu se résumer à la mise à jour du petit tas de secrets qui constitue toute la vie d’un bourlingueur, bagarreur et baiseur embarqué dans les règlements de compte entre révolutionnaires encadrés par le Komintern et anars de toutes obédiences. Il aura laissé sa femme et ses filles se dépatouiller avant de revenir vivre le reste de son âge auréolé d’une image d’anar entretenue par une petite-fille déçue par la réalité, avant d’en être victime. Il aura fallu l’arrière-petite-fille, un peu cabossée par tous ces mensonges, pour dénouer tout cela, le désir et le regard ayant épuisé leurs pouvoirs d’invention. Enfin telle est l’histoire dans une des îles du roman, en France ; dans l’île d’Espagne, où le nettoyeur programmé avait liquidé un minable assassin, qui n’avait pas eu la chance d’être guillotiné pour devenir le frère de Jeanne d’Arc qu’il avait voulu être, l’invention prend le dessus. Bizarrement, le pauvre diable méprisé de son vivant par ses voisins finit par être source de légendes, de mirages et de revenus touristiques et éditoriaux par la grâce de l’histoire quand elle se contente de la fiction. Mais avons-nous envie de savoir tout cela, ainsi brutalement, en détricotant les contes de grand-mère – ou de grand-père ? Il faut lire Thierry Froger.

 

Jean-Clément Martin

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