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Billet de blog 23 janv. 2023

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Comment comprendre « Vaincre ou Mourir ». L’incroyable épopée de Charette

Ce mercredi 25 janvier 2023, le film « Vaincre ou Mourir » produit par le Puy du Fou sera présenté en France dans de nombreuses salles. L’objet de ces pages est de discuter du « dossier pédagogique » qui l’accompagne et qui est destiné aux « professeurs d’histoire au collège et au lycée ». Je plaide pour que l'histoire ne soit pas posés en antagonismes : révolutionnaires/contre-révolutionnaires, surtout pas Vendée/Paris ou Vendéens/Révolution.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comment comprendre Vaincre ou Mourir. L’incroyable épopée de Charette.

A propos d’un dossier pédagogique 

Ce mercredi 25 Janvier 2023, le film Vaincre ou Mourir. L’incroyable épopée de Charette, produit par le Puy du Fou sera présenté en France dans de nombreuses salles. Je n’ai pas vu ce film, je n’en dirai rien. En revanche, l’objet de ces pages est de discuter du « dossier pédagogique » qui l’accompagne et qui est destiné aux « professeurs d’histoire au collège et au lycée »[1].

Un mot préliminaire pour expliquer mon intervention sur ce sujet. Non seulement mon implication dans l’histoire de la guerre de Vendée n’a pas cessé depuis plus de quarante ans, mais surtout elle a toujours été liée à la nécessité de réfléchir sur les méthodes de l’histoire et sur les dénominations employées. Elle a toujours été motivée par la conviction que cet épisode était un des points essentiels de notre histoire et de notre mémoire, justifiant mes multiples publications[2].

En ce qui concerne ce film, présenté dans le dossier comme « docufiction », j’avais, en 2021, accepté d’être interviewé en laissant les réalisateurs monter mes propos à leur guise et bâtir la trame du film avec les autres interviews et la fiction en elle-même. Lorsque j’ai appris que le film, tel qu’il va être présenté, n’allait être précédé que d’une très courte séquence présentant les quatre intervenants, chacun parlant moins d’une minute, j’ai refusé de participer à ce changement radical de présentation. Le réalisateur Vincent Mottez en a pris acte et je l’en remercie.

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Je me sens donc particulièrement libre de mes propos sur ce dossier pédagogique très bien fait, répondant aux demandes ministérielles pour l’enseignement de l’Histoire et de la spécialité Histoire Géographie Géopolitique Sciences Politiques (HGGSP) en lycée. En 18 pages, il propose une analyse de la guerre et de la Révolution, pose des questions essentielles sur les notions de « peuple », de « légitimité politique », de « massacre » et de « génocide », souligne l’actualité de cette guerre avec les interrogations présentes autour de la place des femmes dans l’histoire, de l’attention aux vaincus de l’histoire, de la nécessité de faire l’histoire d’en bas, et justifie l’insertion indéniable de la guerre de Vendée dans la global history.  

Son objectif est de fournir « un cas d’étude intéressant pour initier les élèves à la déontologie du métier d’historien, et susciter une réflexion autour des usages mémoriels et politiques de l’histoire »[3]. Je partage d’autant plus ce point de vue que je n’ai jamais cessé d’attirer l’attention de mes collègues d’abord, des responsables politiques ensuite et du public sur cette guerre, regrettant qu’elle n’ait pas la place qu’elle mérite dans l’enseignement de l’histoire de la Révolution, ou plus exactement qu’elle n’ait pas été intégrée correctement dans l’histoire de la Révolution française et de l’histoire nationale. C’est sur ce point précis que j’insiste ici dans les cinq pages qui suivent. Pour les plus curieux, j’ajoute ensuite à ma démonstration des critiques factuelles à des éléments précis du dossier, critiques qui s’inscrivent dans la pratique ordinaire de l’écriture de l’histoire mais qui peuvent paraître réservées aux spécialistes. 

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D’emblée le dossier s’ouvre ainsi sur les Vendéens « porteurs d’une vision populaire et traditionnelle de la Nation française, ils revendiquaient leur liberté de conscience et de culte et leur attachement au roi, et refusaient de rejoindre l’armée révolutionnaire ». Avant toute discussion historiographique, il convient de rappeler, encore une fois, que « la guerre de Vendée » est d’abord et avant tout une dénomination inventée par les révolutionnaires eux-mêmes qui crée une situation catastrophique.

En février-mars 1793 de nombreuses communautés rurales refusent d’envoyer des jeunes gens dans les armées aux frontières, elles s’opposent en bloc aux mesures religieuses, politiques et économiques qui ont été prises depuis 1790-1791 par les différentes assemblées nationales. Il n’y a rien là d’inédit, déjà en 1791, des paysans des département de la Vendée et du Maine-et-Loire avaient protesté contre la Constitution civile du clergé, et en 1792, des affrontements armés avaient eu lieu près de Bressuire (Deux-Sèvres) ou en Bretagne. L’embrasement de février-mars 1793 concerne un quart de la France, dont l’Ouest, l’Alsace, des zones du Massif central, des Vosges, du Nord...

Attachement à la monarchie, à la religion traditionnelle, refus de l’Etat qui a rompu les pactes traditionnels, défenses communautaires... quelles que soient les raisons, des ruraux prennent les armes et s’affrontent aux représentants de la République. Partout ces révoltes populaires – le terme est amplement justifié – trouvent en face d’elles des troupes qui les contiennent d’abord avant de les réprimer brutalement dans les mois qui suivent, notamment en Bretagne. Partout la répression sévit sauf au sud de la Loire, et surtout dans le département de la Vendée, où le 19 mars 1793, une petite armée partie de La Rochelle est défaite par une bande d’insurgés qui la met en fuite. L’épisode aurait pu – aurait dû surement – demeurer ce qu’il était : une émeute locale brisée par une contre-offensive bien organisée et bien encadrée, comme ce qui s’est passé ailleurs. Il n’en fut rien parce que la nouvelle de la bataille fut lue par les Conventionnels, à Paris, comme la preuve supplémentaire de l’incapacité des Girondins à gouverner, et même comme l’exemple de leur trahison.

Il n’est pas question ici de développer ce point sauf à montrer les conséquences de cette lecture. Les Montagnards, alors en minorité, ne se contentèrent pas de dénoncer leurs rivaux, ils parlèrent de « la guerre de Vendée et des départements circumvoisins » expression abrégée en « guerre de Vendée » - ce qui ne désignait pas une population particulière mais reprenait la localisation où le choc eut lieu ; ils en firent une question nationale. La chose est d’autant plus remarquable qu’aucune autre opposition ne fut appelée « guerre » : ni les Méridionaux pourtant engagés dans la Contre-Révolution active dès 1790 mettant la vallée du Rhône à feu et à sang jusqu’en 1799, ni les Bretons, révoltés dès 1791, « chouans » après 1794 et ce jusqu’au moins 1804 – voire 1815 – ne furent ainsi désignés. Disons-le autrement, ce n’était pas l’intensité de la révolte qui donne l’explication de cette dénomination, c’est la rivalité entre députés qui transforme des révoltes en « guerre » et la dénomination provoque une catastrophe.

Dire cela n’enlève rien aux insurgés qui n’ont pas encore de nom avant de devenir « les armées catholiques et royales ». Ils n’ont pas d’unité et n’en auront jamais vraiment. Ils sont bien mus par des oppositions profondes et authentiques. Ils se sont bien donné des chefs connus pour leur militantisme (Cathelineau) ou pour leur professionnalisme (Charette) dans le droit fil de toutes les révoltes rurales de la nuit des temps, quand les paysans mettaient à leur tête les seigneurs et les curés !

Ce que l’appellation « guerre » change c’est que l’enjeu casse toute la logistique militaire. Des troupes sont envoyées de toute la France contre « la Vendée », mêlant des officiers qualifiés et inaptes, des soldats valeureux et des « planches pourries » comme des généraux les appellent, sans parler de la rencontre obligée entre partisans des Girondins, des Montagnards et de la Sans-Culotterie qui se détestent et se nuisent mutuellement. S’ensuivent logiquement les défaites de ces armées mal préparées, mal encadrées, et des déclarations de plus en plus radicales, réclamant que l’on extermine les brigands de la Vendée, enfin et c’est le pire, des règlements de compte scandaleux, quand notamment en septembre 1793 les armées dirigées par les sans-culottes laissent celles qui sont sous le commandement des Montagnards se faire battre. Les échecs entraînent le passage de la totalité des armées de l’Ouest sous commandement sans-culotte - unité qui se rompt éventuellement lorsque plus d’un millier de soldats républicains sont tués par les Vendéens, après avoir été abandonnés par un général sans-culotte, Ronsin, près de Beaulieu-sous-Layon.

Ce rappel est long mais indispensable. Dans cette situation, Charette prend vraiment toute sa place après décembre 1793 quand les autres chefs « vendéens » sont morts ou hors d’état de combattre et quand, avec Stofflet notamment, il prend la tête des troupes résistant aux « colonnes infernales » lancées sur l’ordre du général républicain Turreau. Pour faire bref, la Convention qui venait de mettre fin à la suprématie des sans-culottes – avant de guillotiner leurs chefs -, et qui rappelait Carrier à Paris, couvre cependant Turreau qui lance des « colonnes infernales », opération qui se révèle rapidement catastrophique.

A partir d’avril 1794 la Convention se met à parler de « frères égarés » au lieu de « brigands » avant de signer une paix inouïe avec Charette en février 1795. Il ne s’agit pas d’un paradoxe mais d’entériner un état de fait. La guerre née des rivalités entre révolutionnaires qui ont utilisé la « guerre de Vendée » pour permettre à quelques groupes de prendre le pouvoir, est une impasse. Ceux qui ont pris le pouvoir, les « Thermidoriens », n’ont pas d’autre solution. Quand quelques mois plus tard, la guerre reprend, Hoche adopte une logique toute militaire, évite d’unir les populations à leurs chefs, qu’il peut capturer et faire fusiller.

Est-il utile de dire que je n’excuse personne ? Je plaide, encore une fois, pour que ce qui s’est passé ne soit pas posé en antagonismes : révolutionnaires/contre-révolutionnaires, surtout pas Vendée/Paris ou Vendéens/Révolution. Je refuse que l’on fige la pensée, en s’enfermant dans les conflits de mémoire qui se sont emparés de cette « guerre » tout au long du XIXe et du XXe siècle. J’espère que l’on puisse intégrer dans les raisonnements les dissensions – essentielles – entre « révolutionnaires » (comme entre Vendéens, qui ne furent pas moindres), que l’on se demande, sans tabou, pourquoi les revendications des « peuples » furent rejetées, qu’il s’agisse du peuple des campagnes qui, dans plus de la moitié de la France, était désireux de garder ses curés, ou des plus pauvres habitants des villes, ces sans-culottes, qui furent requis comme chair à canon mais exclus de la vie politique dès mars 1794. C’est bien sur ce constat que le dossier pédagogique met le doigt sur la question qui blesse le plus. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut en accepter les prémisses et idéaliser la Vendée.

Reconnaissons sans problème que Charette a bien été un grand chef militaire mais n’en tirons pas la conclusion que son épopée soit la condamnation définitive de la Révolution. L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée, n’est pas partie des révoltes rurales dans la France de 1793.

La Vendée est devenue l’exemple de la France contre-révolutionnaire du fait des républicains en 1793 avec les conséquences tragiques déjà dites, mais surtout au XIXe siècle quand l’opinion se divisa peu à peu jusqu’au duo catholiques-partisans de la monarchie et laïcs-partisans de la République après 1880. Ne soyons pas prisonniers de cette dichotomie qui a provoqué cette avalanche d’ouvrages, de tableaux, de statues et de discours dont nous sommes toujours tributaires.

La fascination, compréhensible, devant le sort des héros malheureux ne doit pas entraver la compréhension de la complexité des faits et des contextes historiques.

C’est le premier devoir de la déontologie en histoire que de se livrer à des analyses claires et fondées sur des faits attestés. Il serait dommageable que des lectures géopolitiques se développent sur des argumentaires qui ne tiendraient pas compte des contextes de 1793-1794, tels que je viens de les exposer. C’est dans ce cadre que l’importance de la « guerre de Vendée » doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’exemple de la faiblesse d’un Etat en constitution dans une situation de guerre totale. Reconnaître cette faiblesse plutôt que de magnifier à tout prix l’unité nationale des « soldats de l’an II » permettrait de vider l’abcès. C’est cela qui me guide constamment, en espérant que l’on sorte de cette « guerre interminable » qui n’est pas à notre honneur.

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 Ceci étant posé, revenons pour les plus curieux à ce qui est proposé dans le dossier pédagogique plus précisément, sur quelques points.

1 – Le début :

« 10 mars 1793 : …C’est le début des guerres de Vendée » suivi de

« 27 mars 1793 : Charette accepte de prendre la tête des insurgés ».

Non seulement les émeutes ont commencé avant, mais si deux dates sont essentielles ce sont bien le 19 mars, bataille du Pont-Charrault et le 23 mars, dénomination à la Convention. Charette ne joue pas de rôle aussi important à ce moment-là. La constitution de trois corps autour de 40 000 hommes en armes est une vue de l’esprit. Il n’est pas possible que l’Anglais Burke ait pu parler des Vendéens en 1790, comme il est dit. Il faudrait même rappeler que le gouvernement anglais et les émigrés ne tinrent pas compte de la guerre de Vendée avant 1794.

2- Le paroxysme de 1793

« Août 1793 : un décret de la Convention ordonne la destruction de la Vendée rebelle »

Il s’agit très exactement du décret du 1er août proposé par Barère demandant la destruction des « repaires des rebelles » de la Vendée, tandis que « Les femmes, les enfants, les vieillards seront conduits dans l'intérieur ; il sera pourvu à leur subsistance & à leur sûreté, avec tous les égards dus à l'humanité. » Il est hors de question de se bercer d’illusion sur l’efficacité constante de ce VIIIe article du décret, mais il est attesté que, au moins, 20 000 voire le double de « réfugiés de la Vendée » furent pris en charge pendant deux ans parfois par les caisses de l’Etat. Nulle part on ne voit un décret décidant l’extermination de « Vendéens » en tant que tels.

3- Les colonnes infernales

« 19 janvier au 13 mai 1794 : les « colonnes infernales », conduites par le général Turreau, sont envoyées en Vendée et procèdent à l’extermination des populations civiles de Vendée. »

Ces « colonnes infernales » commettent effectivement des massacres et des incendies parfois au détriment des populations « républicaines » conduites par les maires, portant leurs écharpes. Pour Anne Rolland-Boulestreau, ces colonnes auraient été responsables de la mort de 17 000 personnes, ceci établi en citant les généraux qui tiennent des comptabilités quotidiennes, ne serait-ce que pour éviter de passer eux-mêmes pour des contre-révolutionnaires. Les estimations globales des pertes humaines de la « guerre de Vendée » sont actuellement couramment établies autour de 170 000 Vendéens et 30 000 républicains.

Turreau décide de cette opération sans obtenir le soutien clair de la Convention. Ses indécisions sont manifestement liées à son isolement et à ses mauvaises relations avec le Comité de salut public notamment avec Carnot, qui un jeu politique personnel. Là encore les rivalités, les calculs et les règlements de compte entre politiques et officiers sont essentielles, expliquant les pratiques différentes des différentes colonnes, les unes plus violentes que les autres.

4 – La fin de la guerre

« 29 mars 1796 : Charette est fusillé à Nantes. La Vendée connaîtra encore des troubles sporadiques jusqu’en 1822 ».

A l’évidence il s’agit d’une coquille, il faut lire 1832 quand la duchesse de Berry veut lever la Vendée contre la monarchie de Juillet et échoue. Les troubles durent encore au moins jusqu’en 1840.  

5 - La question du peuple

« Dès 1789, la question du rôle du peuple dans la Révolution française se pose ».

Le grand débat sur la légitimité de la violence du « peuple » est lancé depuis l’été 1789 et reste sans solution en 2023. Il faut se demander, en effet, pourquoi la Révolution n’a pas légué une définition claire du « peuple » ? Aucune des Assemblées qui gouvernent le pays ne veut de démocratie directe, ne veut reconnaître le rôle des femmes et limite autant que possible les politiques sociales. Les socialistes allemands du XIXe siècle et les bolcheviques considérèrent, à juste titre, la Révolution française comme une révolution bourgeoise.

Mais on peut pas suivre le dossier qui ne retient que la journée des tuiles à Grenoble, en 1788, la Grande Peur en 1789 et la guerre de Vendée, comme exemples de la politique menée sans – ou contre - le peuple pendant la Révolution.

L’essentiel est de comprendre quand le peuple est « révolutionnaire » et quand il devient « contre-révolutionnaire ».

Les ruraux, puisque ce sont eux les plus concernés, qui se révoltent jusqu’en 1791 ne sont pas systématiquement rangés dans la Contre-Révolution et punis comme tels. Après 1794, les ruraux soulevés sont réprimés souvent violemment comme « brigands », « chauffeurs », sans être non plus déclarés contre-révolutionnaires. En revanche, c’est le climat politique qui, entre 1792 et 1794, fait juger comme contre-révolutionnaire toute personne qui s’insurge contre le pouvoir en place. La violence de la guerre de Vendée a été permise par ce moment particulier, qui a concerné partiellement les chouanneries sans cependant aller dans de telles extrémités.  

Il faut ajouter, et ce n’est pas une anecdote, le fait que tous les groupes politiques, sans-culottes, « robespierristes » compris qui furent exécutés en 1793-1794 le furent tous comme « contre-révolutionnaires ».

6- Paris-province

A propos du « décrochage progressif des populations provinciales, en rupture avec le jacobinisme parisien, centralisateur et universaliste. L’universalité des principes de la Révolution, et en particulier le principe de laïcité, étaient difficiles à comprendre dans des territoires où l’on est attaché avant tout à son décalage existant entre un Peuple idéal, censé exprimer une volonté générale, et le peuple réel, divers, multiple, contradictoire »

Cette proposition est trop systématique et simpliste. Les girondins n’étaient pas moins centralisateurs que les jacobins, tous luttaient contre leurs rivaux de gauche comme de droite dans un temps de guerre où il fallait lutter sur tous les fronts. Il s’agit moins de principes théoriques que de réalités pratiques qui doivent être affrontées et résolues sur le champ.

La laïcité n’a de sens qu’au XIXe siècle. Au XVIIIe siècle, s’il existe des groupes de « déchristianisateurs », ils sont minoritaires dans l’opinion. La majorité des révolutionnaires était, par ailleurs, attachée à la nécessité d’une religion éventuellement autour de l’Être suprême. Comment oublier que Robespierre fit voter en décembre 1793 la liberté des cultes !

6- La Terreur

« Le film montre aussi les excès et la radicalité de la Terreur, qui justifie ses actions extrêmes par le principe supérieur de l’unité Nationale. »

Il est nécessaire de dire fermement que la Convention n’institua jamais un « système de la Terreur » comme cela fut dit après août 1794 quand les députés, qui avaient envoyé Robespierre et ses proches à la guillotine, les accusèrent d’avoir organisé « la Terreur » en France.

Robespierre, qui avait soutenu les sans-culottes jusqu’en décembre 1793, s’était prononcé à plusieurs reprises contre « la Terreur ». Il est certain que la Convention a bien laissé des individus (députés, généraux...) « terroriser » des populations, l’exemple peut être donné par Carrier et les noyades à Nantes. Le tournant est pris en janvier 1794 quand la même Convention estima nécessaire de réprimer ces excès avant de profiter de l’écrasement des émeutes, des rébellions et des mécontentements qui affaiblissaient la République assiégée.

 Ces observations, qu’il faut faire quoi que l’on en pense, ne permettent pas de répéter inlassablement les mensonges des Thermidoriens. Car cette invention de « La Terreur » accompagnée de multiples exemples d’atrocités, pour partie inventées également, est une composante essentielle de notre mémoire et le restera tant que les luttes mortelles entre révolutionnaires ne seront pas intégrées dans notre explication de la Révolution. C’est pourquoi je rejette continuellement le fait d’être cantonné dans une analyse qui ne repose que sur le duel révolutionnaires/contre-révolutionnaires.

Il faut aussi abandonner l’idée que « La Terreur » représente le tournant inévitable d’une révolution tombant dans les excès de la liberté. Même quand on ignore Hegel qui a théorisé cette idée, celle-ci structure nos modes de raisonnements, au point que nous ne nous interrogeons même pas sur le fait pourtant inexcusable que des millions de morts aient pu être provoquées par l’ambition d’un seul homme !

Alors que conclure de la phrase de Saint-Just, il n’y a « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » si l’on veut se rappeler que la France était alors en guerre et admettre que l’état de guerre ne nous est pas inconnu, à nous, en ce moment, en 2023 en Europe – sans parler d’autres théâtres d’opération où les troupes françaises sont actuellement présentes ? Je laisse chacun devant ses choix.

7 – « Génocide »…

« L’historien Reynald Secher utilisa l’expression de « génocide vendéen » pour désigner ces massacres perpétrés en Vendée par les colonnes infernales, durant l’hiver 1794-1795, qui sortent du cadre d’une guerre classique. Aujourd’hui, la plupart des historiens rejettent ce terme, considéré comme anachronique et connoté. »

Je conteste effectivement ce terme depuis près de 40 ans, n’ayant pas trouvé de preuves renvoyant à une décision d’exterminer une population « vendéenne ». J’ai toujours dit qu’il y avait eu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Vendée. Il fallait assurément poser la question du « génocide » en Vendée, mais il faut aussi savoir se garder de s’engouffrer dans des considérations idéologiques qui induisent des comparaisons inappropriées.

C’est aussi dans ce souci que je mets en garde devant cette question – judicieuse puisqu’on peut penser que les élèves poseront cette question à leurs enseignants :

« Les Vendéens ont-ils été racialisés comme le donne à entendre le film ? »

La réponse doit être ferme. Rappeler le contexte, rappeler les conditions de ces crimes, discuter cette notion de « racialisation », le tout en rappelant aussi que jusqu’à la fin du XIXe siècle, les provinciaux comme les Vendéens et les Bretons étaient « racialisés » quand ils venaient travailler et vivre dans les villes que ce soit à Paris, mais aussi comme Angers ou Nantes ! Je dois cependant dire que ce mot « racialisé » me choque, ayant toujours estimé nécessaire de récuser une analyse convoquant « les races » pour comprendre l’humanité.

8- Ou « populicide » ?

« Le révolutionnaire Gracchus Babeuf […] le premier à penser, dès 1794, la contradiction d’un régime « populicide » alors même qu’il agissait au nom du Peuple »

Rappelons brièvement que François-Noël Babeuf (il ne sera Gracchus que plus tard) accusa Robespierre et Carrier (qui se détestaient à mort) d’avoir voulu « dépopuler » la France ceci pour aider Fouché qui le soutenait et qui voulait, en chargeant Robespierre mort et Carrier mis en accusation, faire oublier ses propres actes à Lyon. L’accusation est une invention pure.

Babeuf, plus révolutionnaire que Robespierre avait été jeté en prison et n’avait dû sa vie qu’au 9 Thermidor. Il avait de bonnes raisons pour vouloir se venger de Robespierre. Mais il faudrait ajouter que Babeuf ensuite estima que la seule façon pour le peuple d’agir contre les dirigeants de l’Etat reposait sur la constitution d’une « Vendée plébéienne ».

Il serait temps d’arrêter de ressasser de vieilles lunes.

9- Devoir de mémoire ?

« Y a-t-il un « devoir de mémoire » à l’égard des victimes des guerres de Vendée… Faut-il juger et condamner les crimes du passé ? »

La notion est floue et peu convaincante. Faire de l’histoire ne peut pas se résumer à la mémoire des victimes. Comme le disait René Char « la pyramide des martyrs obsède la terre ». Malheureusement la guerre de Vendée ne fut pas l’épisode guerrier le plus abominable, la guerre contre les esclaves soulevés à Saint-Domingue (Haïti aujourd’hui) à partir de 1791 fut incroyablement atroce. Ensuite, dans l’Italie du Sud, entre 1799 et 1815, dans l’Espagne, de 1808 à 1813, les révoltes populaires donnèrent lieu à des affrontements sauvages que la mémoire nationale ne rappelle jamais ! On pourrait continuer par les atrocités commises par les troupes françaises lors de la conquête de l’Algérie, commencée par la monarchie de Charles X et conduite par d’anciens chefs chouans. On ne peut pas passer à côté de ces violences, mais on ne peut pas non plus résumer l’enseignement de l’histoire à cette dimension. Ce serait une impasse. L’étude lucide du passé doit servir à comprendre le présent et à agir pour le futur.

S’il faut être toujours capables de comprendre les écheveaux mêlés de l’histoire et de la mémoire, il convient certainement pour former correctement de jeunes esprits de les confronter aux exigences de l’analyse des faits à côté des émotions qu’ils peuvent légitimement ressentir et exprimer.

Jean-Clément Martin

23 janvier 2023

[1] Dossier réalisé par Marie Lanotte, « professeur agrégée d’histoire - géographie à Meudon en collège et lycée, en collaboration avec Puy du Fou Académie. » Je remercie Cécile Bourgneuf de Libération pour avoir attiré mon attention sur ce dossier.

[2] Notamment Penser les échecs de la Révolution française, Paris, Tallandier, 2022.

[3] Les textes en gras entre guillemets sont extraits du dossier.

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