Vérité historique, histoire sensible et lutte contre l’oubli

A propos du livre de Jean-Luc Pinol, Convois. La déportation des Juifs de France, avec une préface de Serge Klarsfeld, Paris, Editions du Détour, comment la cartographie historique contribue à la connaissance sensible du passé.

Vérité historique, histoire sensible et lutte contre l’oubli

A propos du livre de Jean-Luc Pinol, Convois. La déportation des Juifs de France, avec une préface de Serge Klarsfeld, Paris, Editions du Détour, 2019, 319 pages, 24, 90 €.

 

La présentation de cet ouvrage est claire, il convient de la citer : l’auteur propose une nouvelle lecture de l’histoire de la déportation depuis la France vers les camps d’extermination des 75 000 Juifs, en analysant les ressorts de la déportation, le rôle des acteurs (armée allemande, Gestapo, Etat français) et en présentant les parcours des victimes, originaires de toute l’Europe. Pourtant elle gomme ce qui est son originalité : le livre s’appuie sur un traitement cartographique qui localise les lieux de départ des déportations grâce à 130 cartes (nationales, régionales ou locales), ce qui peut dérouter le lecteur devant cette profusion inattendue de cartes qui ne sont pas illustratives mais explicatives. Cette présentation n’étonnera certes pas tous ceux qui sont habitués aux travaux de Jean-Luc Pinol, professeur émérite de l’ENS de Lyon, connu pour son Atlas des Parisiens de la Révolution à nos jours et aux mêmes éditions Seize promenades historiques dans Paris (deux livres écrits avec Maurice Garden). Partisan convaincu depuis longtemps de la nécessité que le métier d’historien est lié à l’usage de l’ordinateur – thème d’un livre de 1995 – l’Auteur applique sa méthode aux données relatives aux convois de déportations des Juifs de France telles que Serge Klarsfeld les a établies. Il ne s’agit pas pour autant d’une simple mise en forme de connaissances déjà engrangées ; la cartographie apporte d’autres dimensions.

Le travail est d’abord impressionnant par sa précision. En témoignent les annexes (p. 225-302) qui sont consacrées à la présentation de chaque convoi indiquant le nombre des déportés et localisant sur une carte de France leur lieu de départ, et rapportant les conditions dans lesquelles ces convois ont été organisés. L’analyse est conduite dans le corps principal de l’ouvrage, sur plus de 200 pages, où l’auteur met en valeur l’ampleur de la déportation qui touche tout le territoire français, y compris la Corse, longtemps tenue pour avoir été épargnée, avant d’exposer les modalités et les temporalités de la persécution. De 1941 à 1944, se met en œuvre une logique de déportation qui s’accélère et qui sombre dans le chaos de la violence au fur et à mesure que l’Allemagne nazie et la France de Vichy sont défaites. Les déportations cèdent la place aux exécutions sommaires dans l’été 1944, comme à Guerry dans le Cher où 36 personnes sont jetées vivantes dans des puits profonds et sont écrasées par des blocs de pierre (p. 118-120). La lecture surplombante se conjugue ainsi avec les exemples précis, donnant une épaisseur au récit historique.

Le traitement cartographique n’a pas imposé une mise à distance des faits en introduisant une lecture globale. La rigueur de la méthode se couple en effet avec l’attention portée aux destins individuels. C’est particulièrement visible lorsque l’Auteur s’intéresse aux territoires de la persécution, et notamment au cas de Paris en détaillant très précisément les lieux habités par les déportés et en suivant des trajectoires dramatiques. Sans surprise, la rive droite, du Marais à Belleville, est la plus concernée, mais tous les quartiers ont été concernés, permettant d’insister sur l’immense brassage de populations venues de toute l’Europe qui a été provoqué par ces déportations. A cet égard, la carte p. 131 est exemplaire. Elle montre la grande diversité des lieux de naissance des assignés à résidence du camp de Lacaune (Tarn) de la Pologne à la Turquie et aux Pays-Bas, rappelant que les migrants chassés de leurs domiciles au début du XXe siècle et installés à Paris où ils ont fondé des familles, se retrouvent mêlés aux réfugiés fuyant la guerre, tous ensemble ayant été confondus dans la rage d’extermination qui est à l’œuvre. L’Auteur précise d’ailleurs régulièrement les responsabilités personnelles des nazis ou des collaborateurs, comme les participations des troupes allemandes ou des gendarmes français dans ces rafles, rendant sensibles la détermination de ces hommes. Les cartes sont ainsi le support d’une approche sensible.

J.-L. Pinol revendique expressément cet objectif dans la conclusion qu’il tire de sa démarche (p. 208-209). « L’outil froid, technique, abstrait » permet d’autres lectures, l’historien se faisant le porteur modeste des connaissances indispensables à la compréhension sensible du passé, à l’évocation des destins brisés, donc à la lutte contre l’oubli. Significativement, le corps principal du livre se clôt en citant l’écrivain Georges Perec, auteur du livre W ou le souvenir d’enfance qui renvoie à son expérience de petit Parisien échappant à la mort parce que sa mère lui a fait quitter la rue Vilin du 20e arrondissement de Paris avant la rafle de l’immeuble. Même si le n° 24, où il habitait, a été détruit en 1982 et qu’il n’en reste plus rien, ce livre participe au marquage topographique qui balise l’espace et empêche que les pas des victimes disparaissent. Le livre fait écho aux Stolpersteine, ces pierres sur lesquelles on trébuche, qui ont été disposées surtout dans les villes allemandes rappelant sur les places publiques la mémoire de personnes déportées pendant le nazisme. On pense également au travail à Berlin de Christian Boltanski marquant l’emplacement exact des appartements occupés par des Juifs déportés, sur les murs qui entourent l’espace vide à l’emplacement d’un immeuble disparu. Au-delà de l’apport de connaissances et de la possibilité de comprendre finement les mécanismes qui ont été à l’œuvre pour réaliser ces déportations, ce qui n’est pas rien et qui renvoie au métier de l’historien, ce livre démontre que les techniques les plus abstraites contribuent à maintenir l’histoire vivante et sensible, sans rien céder sur le devoir de vérité.

Jean-Clément Martin

24 septembre 2019

 

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