Désaccord parfait
A propos de la Révolution, de Marcel Gauchet et de Michèle Riot-Sarcey
Que les discordances aient jalonné d’un bout à l’autre le grand échange, entre Michèle Riot-Sarcey et Marcel Gauchet, paru dans les pages du Monde, le 8 juillet, à propos des ruines dans lesquelles le débat intellectuel français serait enfoui, n’aura surpris personne. Mais qu’il ait débuté par l’évocation de la Révolution française et de ses interprétations aura été tout à la fois convenu et surprenant. Convenu parce que l’une et l’autre en en ayant fait un des points essentiels de leurs démarches et de leurs œuvres, il était logique que le sujet soit abordé ; mais surprenant parce que tous les deux sont benoîtement restés dans leurs tranchées respectives, continuant des combats franco-français vieux d’une bonne vingtaine d’années, reprenant des argumentations usées jusqu’à la corde.
On pouvait attendre des deux débatteurs, sachant à l’avance ce qui serait dit, qu’ils proposent des réflexions plus dialectiques et qu’ils ne se contentent pas de dire que la Révolution avait « ouvert la voie à l’émancipation…infinie » d’un côté, et de l’autre que la révolution était définitivement écroulée et avec elle « l’idée que l’histoire porte en elle la réalisation de l’histoire humaine ». A quoi bon vouloir opposer celle qui croyait à la Révolution et celui qui n’y croyait pas, en un énième round qui n’apprend rien et disons le net, ne sert à rien. Car ce désaccord n’en est pas un, puisqu’il rejoue sempiternellement des disputes codées sur la scène d’un vieux théâtre hégélien qui voudrait que l’Histoire coïncide avec l’évolution de l’Humanité, et que les intellectuels soient ceux qui incarnant le savoir historique délivrent les messages qui entrainent les peuples. Si bien que depuis une petite quarantaine d’années, les acteurs changent et rejouent les mêmes scènes.
Inutile d’invoquer Derrida, Sartre ou Nietzsche et Marx, pour dire qu’il est possible et même souhaitable de rompre cette mécanique rodée d’abord en reconsidérant le phénomène « révolution », ensuite en revoyant les finalités de « l’histoire ».
Commençons par dire que, quand j’entends « révolution » je sors mon dictionnaire ! Mais de quelle révolution parlons nous qui inventa l’espérance ? Si c’est 1789, il n’y avait ni révolution ni révolutionnaires, mais des réformateurs, instruits d’ailleurs par la révolution américaine et notamment par l’extraordinaire discussion sur les constitutions des différents Etats et des Etats-Unis, et le paradoxe est que ce sont bien ces gens là qui changèrent la perception du monde, au gré de leurs luttes, de leurs hésitations et de leurs échecs. Car, si l’on ne veut parler que de révolution alors c’est bien 1792, 1793 et 1794 qui est en cause, avec les ruptures imposées dans tous les domaines de la vie, avec la guerre civile et ses excès, comme avec la recherche d’une stabilité trouvée au prix du sacrifice d’un bouc émissaire, Robespierre mythifié pour le profit de tous.
Arriver à conjuguer tout cela ensemble ne colle pas avec la marche de l’Esprit sauf si l’on veut admettre que les ruses de l’histoire, celle qu’on écrit, sont décidément compliquées. Les attentes de 89 sont indéniables comme les ratages de 1793. Mais si précisément le travail intellectuel peut servir à quelque chose c’est de penser ensemble ces deux faces de la même pièce, d’arriver à comprendre que ce furent des hommes normaux qui portèrent sans le préméditer ni le comprendre ce changement et qui ne surent ni répondre aux contraintes qu’ils affrontaient, ni lire les réticences et les divisions qu’ils rencontraient, ni, enfin, trouver les solutions respectueuses de la dignité humaine quand il le fallait.
Si le débat intellectuel a une chance de sortir des ruines, sous lesquelles il se démène, ce sera à partir de ce constat. Comment penser l’espérance d’une révolution si l’on nie en bloc les errements inévitables et si on n’accepte pas de méditer les catastrophes qui lui ont été dues ? Mais comment réinventer la démocratie si on jette le bébé et l’eau du bain, les grandes idées et les non moins grandes contradictions, parce que les premières expériences historiques ont été décevantes ? L’époque révolutionnaire ouvre des perspectives inédites qui n’ont pas cessé d’être mal exploitées, mais qui sont là toujours, pour le pire et le meilleur.
L’histoire sans H majuscule, celle qui se coltine les expériences ordinaires et les désastres coutumiers, qui ne discute pas les grands auteurs et qui prend les acteurs là où ils sont, ne permet certainement pas de fournir des grandes théories, mais elle apporte des éléments à saisir pour comprendre pourquoi des individus, Sisyphe de la quotidienneté, ne cessent pas d’espérer sans oublier leurs désillusions et ne se paient pas de mots ronflants tout en pratiquant des gestes de réciprocité et de fraternité. Les convictions et les engagements personnels qui alimentent les divergences fondamentales n’ont à rien à gagner du recours à une méta-Histoire qui empêche de vivre au ras de la vie la fabrication de l’histoire commune.
Jean-Clément Martin