Du bon usage des citations historiques

Tout part d’une citation faite par Edwy Plenel : « La publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple » attribuée au premier maire de Paris, l’astronome Bailly en août 1789. Citation erronée, détournée, quel usage faut-il en faire ?

Du bon usage des citations historiques, ou quelques petites réflexions ironiques mais non perfides

  1- Tout part d’une citation faite par Edwy Plenel : « La publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple » attribuée au premier maire de Paris, l’astronome Bailly en août 1789.

La formule n’est pas anecdotique. Elle est présentée comme un principe fondamental de l’exercice du journalisme et de Médiapart en premier lieu.   C’est que E. Plenel rappelle dans un post sur Facebook du 9 août 2018 :

« "La publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple" (Jean Sylvain Bailly, premier maire de Paris, président du Tiers État en 1789). Sans Médiapart, vous n'auriez rien su de l'affaire Kohler ni des conseillers de l'ombre cachés à l'Élysée derrière l'encombrant Benalla. »

L’importance de la citation n’est pas discutable puisque la phrase se retrouve également dans ses livres : Le président de trop, 2011, Le Droit de Savoir, 2013, Combat pour une presse libre, 2016 et La victoire des vaincus, 2019.

Or le même E. Plenel avait tweeté le 16 juillet précédent

 

« La publicité est la sauvegarde du peuple »: l’hôtel de ville de Verviers (Belgique) affiche ce principe de 1789 énoncé par Jean Sylvain Bailly président du Tiers-État puis maire de Paris. Tout ce qui est d’intérêt public doit être rendu public.

@Mediapart y est fidèle.

7:41 PM · 16 juil. 2019

 

     2- Y aurait-il un bug citationnel ?

Sûrement.

On n’imagine pas en effet Bailly (et ses contemporains) parler de « vie politique » en 1789. Même si la Révolution française introduit la modernité et le progrès, en août 1789, ce serait quand même un peu prématuré.

La preuve est en donnée par le journal L’observateur dirigé par le journaliste Feydel et le romancier-officier-homme politique Choderlos de Laclos qui dans son numéro 6 – autour du 23 août 1789 – met en exergue l’envolée de Bailly : « la publicité est la sauvegarde du peuple ».

Admettons qu’aujourd’hui « publicité » renvoie davantage au lessivage des cerveaux qu’à ce que le mot voulait dire alors : établir l’espace public et le garantir. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l’établissement d’une opinion autonome était en marche, appuyé par une presse réclamant son autonomie et exprimée dans les salons de lecture, les académies locales et provinciales, les loges.…

Donc il y a bien eu ajout et détournement de citation.

 

         3 - E. Plenel est-il le seul à faire l’erreur ?

Non évidemment. Elle est faite dès 2007 par Corinne Saminadayar-Perrin dans son livre Les discours du journal : rhétorique et médias au XIXe siècle (1836-1885), p. 18, qui alors cite le livre de Jean-Noël Jeanneney, Une histoire des médias des origines à nos jours, Seuil, 1996, p. 60.

Même s’il est ainsi en bonne compagnie, E. Plenel aurait pu trouver la citation correcte dans Les sciences de l'information et de la communication d’Alex Mucchielli, 2008 ou dans La Décentralisation administrative dans le Nord de la France 1790-1793 de Patrick Schultz, 1982. (Je rends ici hommage à Google books, grand dispensateur de savoir pour les nuls.)

 

            4- A vrai dire la phrase : « la publicité est la sauvegarde du peuple » a une histoire longue et compliquée.

Le 12 juillet 1793, le député, montagnard et régicide, Bréard emploie la formule pour que la Convention juge le général Miranda (Journal des Débats et des Décrets, vol. 43, p. 145). A cette date, Bailly est arrêté et sera exécuté en novembre. Son nom a disparu mais l’idée demeure, à l’évidence dans d’autres perspectives.

C’est ainsi qu’elle est rappelée par Desmoulins, dans le numéro 7 du Vieux Cordelier, numéro qui fut une déclaration de guerre contre la politique menée par le Comité de Salut public. Desmoulins aggravait son cas en reconnaissant que Bailly tout aristocrate qu’il était, était là -dessus « plus républicain que nous ».

Hors des frontières, les Jacobins belges avaient déjà repris la phrase dès janvier 1793 (Journal de la Société des Amis de la Liberté & de l'Égalité à Bruxelles ..., Volume 44, p. 350). Est-ce cela qui a inspiré la municipalité de Verviers plus tard ?

 

           5- Si la formule est établie dans sa vérité, sa signification est-elle si claire ?

En décembre 1789, c’est en fonction d’elle que la Commune (dirigée donc par Bailly) encadre la liberté de publier et d’afficher.  Les afficheurs (60 au maximum) et les colporteurs (300 au maximum) doivent avoir une autorisation attestée par une « plaque ostensible » qui porte d’un côté « la loi et le roi » de l’autre la fameuse phrase de Bailly.

Dans le débat – tendu – qui a lieu, Bailly rappelle que la puissance publique a seule le droit d’afficher et de publier. Il ne s’agit donc pas d’une permission de tout dire, il s’agit bien d’encadrer (et de limiter) la liberté d’expression ! Cela fera partie des griefs qui seront reprochés à Bailly en 1793 et qui le conduiront à la guillotine. (Histoire parlementaire de la Révolution française, vol. 4, 1834, p. 40)

En témoigne le petit conte satirique paru dans Le Journal général de la Cour et de la Ville le 16 février 1792 :« Le cousin Jacques au bord de la mer est à genoux devant un télescope, au moyen duquel il découvre deux pendus dans la lune. Autour de la potence du premier, on lit : l’insurrection est le plus saint des devoirs, & autour de celle du second : la publicité est la sauvegarde du peuple. L’un est en habit militaire, & l’autre est décoré du manteau & de l’écharpe de maire, ce qui fait présumer que ces deux personnages sont MM. Bail... & Lafay.... ». Voilà donc la réalité des conflits qui eurent lieu autour de la formule !  

            6- Il faut se méfier des interprétations sauvages :

Admettons que l’historien Albert Soboul tord un peu la réalité quand il écrit en 1958 qu’il y a « deux principes essentiels » pour les sans culottes : « la publicité sauvegarde du peuple, corollaire de de la surveillance révolutionnaire » et « l’unité fondée sur l’unanimité des sentiments » en gommant totalement toute l’histoire de la formule et en ne retenant que ce qui est aujourd’hui la doxa, plus ou moins fidèlement répétée ! (Les sans-culottes parisiens, Clavreuil, 1958, p. 549)

 

            7- …et revenons au contexte :

A vrai dire, voilà ce qui était dit en 1789 à la Constituante à propos de « sauvegarde » :

  • Pour Lally-Tollendal, 7 juillet 1789, Archives parlementaires, tome 8, p. 222 :

« Les créanciers de l'Etat ont béni votre sauvegarde. Ils se reposent sur elle… Car encore ne faudrait-il pas, et, vous le sentez bien, Messieurs, que deux fléaux épouvantables, la famine et la banqueroute, vinssent dévorer des milliers de Français…
Ainsi, Messieurs, …remontons sans doute au droit naturel, puisqu'il est le principe de tous les autres ; mais …hâtons-nous de redescendre au droit positif qui nous attache au gouvernement monarchique.

Dit autrement, il faut consolider la liberté et la borner vite !

  • Mirabeau (23 juillet, même tome, p. 264) était un peu plus « révolutionnaire » mais prudent :

 « Toute municipalité peut avoir besoin de notre sanction, ne fût-ce que pour lui servir de garant et de sauvegarde. Toute municipalité doit être subordonnée au grand principe de la représentation nationale : mélange des trois ordres, liberté d'élection, amovibilité d'offices ».

  • Et l’orateur de la députation de Rouen, Bonnefils, (24 juillet 1789, p. 272) disait clairement :

« En mettant les créanciers de l'Etat sous la sauvegarde de l'honneur et de la loyauté du peuple français, vous avez rétabli la confiance, soutenu le crédit ».

La Révolution encore dans ses langes doit donc être soigneusement tenue en lisière.

Ne rêvons pas – ou ne nous querellons pas – à propos de la phrase de Bailly, ambiguë à souhait et concluons simplement qu’il faut consolider l’esprit public par la recherche de la vérité et par sa diffusion.

 

            Alors comme on dit dans Le Canard enchaîné, pan sur le bec

Mais mettons-nous bien d’accord, c’est bien pour garder la liberté de dire que cette petite lecture critique a été menée. Elle veut aussi demander si on a vraiment besoin de se réfugier derrière une célébrité (réelle ou supposée) pour réfléchir et si on a vraiment besoin de faire des citations pour justifier sa position ?

Et si la simplicité était la meilleure sauvegarde du peuple.

 Jean-Clément Martin

26 août 2019

 

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