Quand dire c’est faire, ou la naissance du département des Alpes-maritimes en 1793.

A propos du livre de Pierre Abou, Riviera française. Les bâtisseurs 1773-1815, Paris, 2019, réflexion sur la façon dont l'initiative de deux Niçois réussit à faire entrer le comté de Nice dans la République française en 1792 et à le faire devenir département des Alpes maritimes, belle fable politique.

Quand dire c’est faire, ou la naissance du département des Alpes-maritimes en 1793.

A propos du livre de Pierre Abou, Riviera française. Les bâtisseurs 1773-1815, Paris, Editions de la Bisquine, 2019, 434 p. Préface d’Henri Proglio.

 

Avec ce titre énigmatique, pour qui n’est pas né sur la côte niçoise, le livre présente un épisode peu connu : le rattachement du comté de Nice à la France en 1793 et son intégration comme département des Alpes-maritimes, même si, plus exactement, il suit les deux personnes, les « fondateurs », qui, par leur entregent, furent à l’origine de cette situation. Celle-ci allait durer jusqu’en 1814 quand le comté revint au royaume de Piémont-Sardaigne, avant d’entrer dans la nation française en 1860.

L’ouvrage, et c’est son originalité voulue, s’intéresse pourtant moins à un large panorama qu’à l’histoire singulière de deux personnages inattendus, un riche et puissant négociant du pays de Vaud, Gabriel-Isaac Veillon, et un professeur nissard, Jean-Dominique Blanchi – ou Blanqui - qui, entre septembre 1792 et janvier 1793, obtinrent ce résultat par leur détermination et leur sens politique.

 

A vrai dire leur histoire compliquée mêle plusieurs intrigues. Je ne retiendrai ici que la plus simple, la plus essentielle vue depuis Paris : la façon par laquelle ces deux hommes agirent pour qu’une assemblée, la Convention nationale, annexe le comté de Nice. Jusqu’en septembre 1792, celui-ci dépend du royaume de Piémont-Sardaigne, qui possède également la Savoie de ce côté des Alpes. Or la France révolutionnaire est en guerre contre les souverains européens qui veulent le retour de la monarchie absolue, que le roi savoisien[1] de Turin soutient. Celui-ci a laissé le comté sans réelle protection militaire tandis qu’une partie de la population voit la Révolution française avec sympathie. Il suffit alors d’une manœuvre militaire pour que le territoire soit occupé en 24 heures par les troupes dirigées par le général d’Anselme (ou Danselme).

Alors que la conquête de la Savoie se révèle plus difficile, ce succès donne à d’Anselme une réputation inouïe jusqu’à pousser un de ses subordonnées à réclamer que la Convention l’élève au rang de maréchal (titre qu’il aurait fallu recréer). La demande fait long feu mais attire l’attention sur le général qui apparaît d’autant plus médiocre qu’il n’a pas poursuivi les ennemis qui tiennent l’arrière-pays et qu’il laisse ses soldats commettre des pillages et des violences. En outre, l’administration civile qui s’improvise alors dans une société populaire, se divise autour de la personnalité de Barras, personnalité locale, député à la Convention et représentant du pouvoir central, déjà impliqué dans des opérations louches.

 

Dans ce contexte, Veillon et Blanqui se font désigner par la société populaire, issue du petit milieu des notabilités favorables à la France, pour demander que la Convention rattache le comté à la France. Veillon est un négociant originaire du Pays de Vaud, un des cantons suisses, connu à Nice pour les affaires qu’il possède et qu’il mène en lien avec le réseau des banquiers protestants européens. Blanchi, qui francisera son nom en Blanqui, est fils d’un tanneur, professeur, partisan de la Révolution et a convaincu par son engagement politique.

Il s’agit d’une initiative personnelle qui repose sur un bluff puisqu’ils se présentent à la Convention comme des envoyés du comté de Nice, en même temps qu’ils alimentent la campagne contre d’Anselme pour les pillages et violences qu’il tolère – sur ce point ils sont suivis par Collot d’Herbois[2]. Alors qu’une partie des députés (dont Saliceti) soutient d’Anselme, que d’autres, et non des moindres comme Barère, rechignent à annexer des territoires, les deux hommes se font recevoir en séance et obtiennent un vote favorable de la part des députés présents.

Cette reconnaissance leur permet de créer un comité officiel représentant les intérêts du comté de Nice, indépendant de la société populaire, qui peut alors désigner des députés (dont Blanqui fait partie) pour représenter les intérêts de la communauté. La Convention prend en compte cette demande légitimée parce que émanant du peuple, et c’est ainsi que le 31 janvier 1793, le comté de Nice est rattaché à la France sous le nom de département des Alpes maritimes, proposé par Blanqui. Le savoir-faire de Veillon et de Blanqui a été essentiel dans cette histoire. Le premier, aidé par sa fortune, a su faire jouer son réseau parisien, dans lequel figure le banquier Greffulhe ; le second, habile rhétoricien, a su argumenter en profitant des rivalités entre Girondins et Montagnards pour faire passer cette décision, totalement inhabituelle ! En se réclamant du « peuple souverain de Nice »[3], il a employé le code politique qui, en l’absence d’opposants, entraîne l’approbation, la disqualification de D’Anselme et de Barras lui ayant laissé le champ libre.

 

Ce succès s’apprécie en comparaison avec les difficultés que l’annexion de la Savoie à la France et son intégration parmi les départements ont soulevées. Elles ne sont acquises qu’au terme d’une campagne menée par Grégoire et Hérault de Séchelles, après débats et examens de rapports de représentants en mission, tandis que les cas de Liège et de Mayence sont rejetés sans appel[4]. Veillon et Blanqui ont su passer outre l’hostilité de Barras et d’Anselme comme de Barère ! Les Girondins qui avaient lancé la France dans une guerre expansionniste reviennent alors sur leurs positions, craignant que les Montagnards n’en soient bénéficiaires.

 Les deux promoteurs niçois n’en tirent que peu de profits. Veillon quitte la France aussitôt pour éviter d’être pris dans les dénonciations à l’encontre des banquiers suisses et se retire de la vie politique – au moins ouvertement. Blanqui se rallie aux Girondins et partage leur sort, passant dix mois en prison jusqu’à leur libération après le 9 Thermidor. Député aux Cinq-Cents puis sous-préfet pendant l’Empire, il mène une vie difficile. Deux de ses fils seront célèbres, Adolphe l’économiste et Auguste le révolutionnaire. A Nice, la population se détache peu à peu de la Révolution, mal représentée par les soldats de l’armée qui doivent lutter contre les Barbets. Il n’y a pas de réticence quand le comté est rendu à la monarchie savoisienne en 1814.

 

Revenons au duo des « fondateurs », vrai sujet de ce livre, ce qui explique que leurs itinéraires en occupent la plus large part, que j’ai réduit volontairement pour mettre en valeur cette invention exceptionnelle d’un département. L’auteur insiste sur leurs capacités de communication, je préfère mettre en avant leur habileté politique et la force de leur réseau dans ces mois d’automne et d’hiver 1792-1793, pour souligner le rôle des acteurs et des circonstances en histoire. Tout aura reposé sur leur initiative à ce moment précis où le cours de la Révolution est en train de se modifier radicalement, à cet égard le court chapitre consacré à la mort du roi donne le ton, même s’il demeure mal intégré dans l’ensemble du livre – nos deux héros n’y jouant aucun rôle.

 

Restent deux points en suspens. Le lecteur aurait aimé savoir ce que l’ex député Blanqui pensa de la condamnation à cinq ans de fer d’un Blanqui, en 1799, son frère ?, convaincu d’avoir participé à la contre-révolution avec les Barbets qui tenaient la montagne ?[5] Le même lecteur s’amuse aussi de la coïncidence entre ce livre, qui doit son existence à la découverte d’archives cachées dans la maison où Veillon avait vécu, avec l’histoire de Vence dans la première année de la Révolution publié par Georges Castellan en 1978 qui était due à la découverte inattendue d’un dépôt d’archives oublié. De Vence à Nice, la piste est courte, d’autant qu’un Pierre Abou, « capiscol » (chef d’école, des chantres), avait été élu officier municipal[6].

 

[1] Savoisien est le seul terme usité au XVIIIe siècle pour désigner la Savoie et la dynastie turinoise.  

[2] Voir Gilles Candela, L’Armée d’Italie : Nice 1792-1796, Serres, 2000, p. 28-31 et du même, L’armée d’Italie, Rennes, PUR, 2011, p. 27-33, 160.

[3] Voir par exemple Le Mercure universel, 5 novembre 1792.

[4] Jean Nicolas, La Révolution française dans les Alpes, Dauphiné et Savoie, Toulouse, Privat, 1989.

[5] L’Ami des lois, 12 février 1799.

[6] Georges Castellan, Une cité provençale dans la Révolution. Chronique de la ville de Vence 1790, Paris, Flammarion, 1978, p. 272.

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