Antijudaïsme et antisémitisme, réaction et modernité, un « moment » de notre histoire

A propos du livre de Jean-Claude Caron, Simon Deutz, un Judas romantique, Champ Vallon, Ceyzérieu (01), coll. Epoques, 2019, 307 pages.

Antijudaïsme et antisémitisme, réaction et modernité, un « moment » de notre histoire : les années romantiques

 

A propos du livre de Jean-Claude Caron, Simon Deutz, un Judas romantique, Champ Vallon, Ceyzérieu (01), coll. Epoques, 2019, 307 pages.

 

Il y a fort à parier que de nombreuses personnes se demandent pourquoi un livre est consacré à ce Simon Deutz dont la notoriété ne doit pas, aujourd’hui, dépasser le cercle des admirateurs ou des pourfendeurs de la duchesse de Berry ou celui des spécialistes des relations entre judéité et catholicisme, voire celui des amateurs des énigmes historiques. L’essentiel de la vie, courte, de cet homme, né en 1802 et mort en 1842, tient dans les mois de 1832 quand il permit à la police de Louis-Philippe 1er, dirigée par le ministre de l’Intérieur Adolphe Thiers, d’arrêter la duchesse de Berry à Nantes.

Celle-ci avait entrepris de soulever la Vendée – après avoir échoué en Provence – pour faire valoir les droits de son fils, le duc de Bordeaux, Henri V pour ses partisans, contre la Monarchie de Juillet, instaurée en 1830 contre le roi Charles X. L’aventure tourne mal d’emblée, une grande partie des légitimistes ne soutiennent pas la duchesse, estimant qu’elle n’a aucune chance de réussir. En outre, certains légitimistes estiment que le trône doit revenir au premier fils de Charles X, qui va sous le nom de Louis XIX organiser une petite cour autour de lui dans la ville de Gorizia (Görz) dans le Frioul autrichien. Dans l’automne 1832, alors que la duchesse est cachée et que la police n’arrive pas à la localiser, le régime craint que les troubles provoqués par les légitimistes et les républicains ne s’aggravent et met tout en œuvre pour la retrouver et l’incarcérer.

Dans cette histoire Deutz tient une médiocre place. Il se propose pour dénoncer la duchesse de Berry en faisant jouer des relations qu’il a eues avec le milieu légitimiste en Italie. Il convainc le ministre de l’Intérieur, Thiers, qui lui promet sans doute une récompense considérable, 500 000 F., et réussit à rencontrer la duchesse dans sa cachette au cœur de Nantes. La suite est connue, après son emprisonnement dans la forteresse de Blaye, la duchesse accouche d’une petite fille attribuée à un mari italien. L’aventure politique sombre dans le vaudeville. La duchesse est libérée, mais éloignée de la cour de Charles X et ensuite de son fils, ce qui ne l’empêche pas malgré tout de jouer un rôle dans les réseaux contre-révolutionnaires européens liés à la Vendée comme à toutes les entreprises royalistes en Espagne et en Italie. Elle garde aussi des relations étroites avec des groupes de militantes comme la comtesse de La Rochejaquelein et Félicie de Fauveau, célèbre pour ses sculptures empreintes de mysticisme et de spiritualité (voir Jacques de Caso, dir., Félicie de Fauveau. L'amazone de la sculpture, Paris, Musée d'Orsay / Gallimard, 2013.)

Si Deutz sort de la « grande histoire », aujourd’hui bien oubliée, il devient alors, et c’est l’essentiel du livre, l’exemple du Juif, traître, à sa patrie, à sa religion et à la religion catholique à laquelle il s’était converti, et à proprement parler il illustre un « moment » de l’histoire nationale, dans la mesure où il participe du mouvement qui transforme l’antijudaïsme traditionnel en antisémitisme racialisé.

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C’est tout l’intérêt de l’ouvrage de J.-C. Caron, professeur émérite à l'Université de Clermont Ferrand, que d’avoir saisi ce personnage, hors norme à maints égards mais qui n’a que peu d’envergure malgré tout, pour écrire une histoire politique, religieuse, sociale et culturelle de la communauté juive dans la société française dans la première moitié du XIXe siècle et pour suivre la complexité des réactions antisémites jusqu’à aujourd’hui.

Et dans cette perspective Deutz n’est pas n’importe qui. Fils du grand rabbin de Paris, beau-frère d’un brillant intellectuel Juif converti au catholicisme, il s’est lui-même converti en 1828 avec l’appui des plus hautes autorités religieuses – ce qui lui a permis d’entrer en contact alors avec les courants royalistes. L’épisode de 1832 s’achève avec son retour au judaïsme et sa mise au ban de tous les milieux, jusqu’à sa mort aux Etats-Unis.

Mais il est devenu alors un type social dont s’emparent évidemment tous les politiques : les uns sont soucieux de le charger de l’ignominie de sa dénonciation pour faire oublier leur rôle, comme Thiers, les autres, à droite comme à gauche, se déchaînent sur ce juif apostat, cupide, qui a vendu une princesse et a aidé à la conservation de la monarchie de Juillet – faut-il ajouter que le régime est dirigé par le fils d’un Bourbon qui a voté la mort de son cousin en 1793 et qui est appuyé par le banquier Rothschild. L’auteur suit, avec beaucoup de soin, l’enchevêtrement des jugements et des condamnations qui accablent Deutz et qui façonnent peu à peu l’opinion autour du Juif traître et corrompu. Il n’hésite pas à le rapprocher de Dreyfus qui va, plus tard, subir les mêmes accusations et incarner de façon plus pérenne la figure du Juif traître.

En l’enracinant dans son temps, ces années 1800-1840, pendant lequel les rivalités religieuses et politiques sont considérables et ont été renouvelées de fond en comble par les mutations imposées par la Révolution et l’Empire, l’auteur, à raison, voit Deutz comme un Judas romantique, encore nimbé de toutes les ambiguïtés et les inventions d’une époque avant que ne s’installe les luttes et les dénonciations beaucoup plus radicales de la fin du XIXe siècle, qui sont bien présentées ici.

On suit avec intérêt cet itinéraire contourné dans ses multiples péripéties, qui n’ont pas été évoquées ici, comme dans ses innombrables rencontres et ses encore plus nombreux échos puisque c’est toute l’intelligentsia française qui s’implique dans cette histoire rocambolesque et révélatrice, de Chateaubriand à Louis Blanc – au risque pour le lecteur de devoir être très attentif à la diversité des citations et des situations qui donnent de l’époque une image renouvelée. La Restauration et la Monarchie de Juillet, parents pauvres de l’historiographie malgré les efforts d’une petite cohorte de spécialistes, brillent de toutes leurs facettes dans l’élaboration de la société nouvelle qui se réalise pendant leurs existences.

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De cette incursion dans une jungle inattendue, dans laquelle l’auteur nous introduit, le lecteur aurait attendu quelques conclusions générales permettant de souffler un peu et de mesurer tous les enseignements que l’on peut tirer de la biographie d’un personnage insaisissable. Est-il bien un « protagoniste » comme il est avancé ? Pas sûr. Il est plus certainement un de tous ces individus jetés dans la tourmente de l’Histoire depuis 1789 qui peinent à se retrouver et à se définir. Il illustre aussi tous ces jeunes gens capables de traverser tous les milieux, jusqu’à fréquenter les altesses, les ministres et les cardinaux, en servant, éventuellement sans le savoir, sans le comprendre et sans le vouloir des intérêts mondiaux qui les dépassent. Il fait partie aussi de tous ces « militants » qui s’impliquent dans les conflits plus ou moins larvés qui traversent le monde de cette époque, libéraux contre royalistes, carlistes contre républicains, catholiques contre laïcs… qui s’embarquent dans ces longs voyages liés aux rivalités idéologiques internationales.

Deutz est mu aussi par des courants plus ou moins souterrains qui guident ses pas et qu’il aurait sans doute fallu expliciter davantage. Il n’est pas anodin de voir passer une prophétesse dans son histoire et il aurait sans doute fallu parler de l’antisémitisme populaire de l’Allemagne rhénane des années 1820 comme de la Rome de 1790 ainsi que de tous les rêves de la conversion des Juifs et de la réunification de l’Eglise dans la vision apocalyptique qui traverse toute l’Europe dans ces décennies. Deutz reste ici, malgré les apparences, un peu enfermé dans un milieu intellectuel et notabiliaire.  

Les derniers chapitres montrent, cependant, que Deutz est, jusqu’à des dates récentes, un de ces inconnus célèbres de l’histoire de France, puisque les fictions, y compris télévisuelles, continuent de s’en emparer sans trop se soucier de vérité historique. Ainsi le pari, risqué, de l’auteur de s’intéresser à une figure brouillée, marginale, est-il gagné et on ne peut que souhaiter que le livre soit lu au-delà du cas individuel pour tous les enjeux qu’il possède.

 

 

Jean-Clément Martin

Juillet 2019

 

 

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