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Billet de blog 29 nov. 2021

Chouans de 1830 et Terroristes de 2000, même combat ?

Le terrorisme téléguidé par des organisations politiques agitant des jeunes gens déboussolés ou revendicatifs n'est pas une invention de notre temps. L'exemple de la chouannerie des années 1830-1840 permet de revenir sur des mécanismes qui nous inquiètent et que nous devons comprendre à leur juste mesure.

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Ces pages sont la préface donnée au livre de René Bourrigaud et Anne Legrais, Fils de chouans au pays de Châteaubriant (1831-1834), Histoire et Patrimoine du Pays de Châteaubriant, 2021.

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Commençons donc par résumer ce livre : dans des petites communautés, un peu à l’écart, quelques jeunes hommes terrorisent les habitants. Ils les menacent, les battent, les humilient et en tuent un. Ils finissent par être arrêtés, jugés et deux sont exécutés. Les autres réussissent à s’enfuir, d’autres, plus nombreux passent quelques années en prison. Quand ils en sortent, l’affaire est close. L’un d’entre eux peut même revenir sur place, s’y marier, y vivre longtemps et ne mourir qu’à quatre-vingts ans dans son lit. On peut parier que les voisins n’avaient rien oublié.

Ces jeunes gens sont en opposition avec la majorité de la population, où des pas très riches côtoient des pas trop pauvres. Ils invoquent quelques principes politiques ou religieux peu clairs. Ils sont surtout en marge, se sentent déclassés ou sont portés à la bagarre. Ils ont été poussés à tout cela par quelques caïds locaux, plus fortunés et eux-mêmes en relation avec d’autres chefs déterminés et organisés dans des réseaux nationaux et internationaux. Les caïds en question échappent à la justice, s’exilent le temps qu’il faut, avant de revenir une fois le calme politique rétabli.

Ces événements ne relèvent pas seulement, on l’aura compris, des querelles de voisinage ordinaires, des guerres picrocholines ou des rivalités clochemerlesques. Ils sont possibles parce que le pays vient de connaître un bouleversement politique important et que les vaincus conspirent contre le nouveau régime en mobilisant tous ceux qui ont des comptes à régler avec la société telle qu’elle est.

Telle est la trame de ce livre qui est peut-être plus un reportage qu’un récit puisque les auteurs (faut-il dire une autrice, un auteur) donnent ici les dépositions des victimes et des témoins, comme de ceux qui ne veulent pas se mouiller, ainsi que les actes des procédures. Il faut le lire comme une enquête sur un phénomène inquiétant, celui des dérives de petits groupes de mécontents ou de déséquilibrés, manipulés par des agitateurs dans un moment où l’Etat est contesté et les opinions très divisées.

La démarche choisie de ne pas interpréter mais de rendre compte de ce qui se dit, de ce qui a été vécu, dans les plus petits détails, permet d’atteindre la vérité intime de tous les acteurs mêlés à ces affrontements étalés dans le temps, et qui durent être insupportables à ceux qui les subissaient, faute de pouvoir s’y opposer. On comprend comment la vie quotidienne des plus humbles, des plus éloignés des centres de décision, comme des lieux de prestige ou de pouvoir, peut être bouleversée par des questions posées à des centaines, voire des milliers de kilomètres, portant sur des enjeux politiques, religieux, sociaux considérables, quand ils ne sont pas tout simplement métaphysiques.

C’est dire que la scène dépeinte est intemporelle. Elle s’est jouée dans la République romaine antique, comme dans la Florence des Médicis, la France des guerres de religion et de la révolution, et elle se joue toujours aujourd’hui comme hier, ici comme ailleurs, ce que les attentats terroristes récents nous rappellent violemment.

Cette permanence faisait que j’oubliais de dire que l’ouvrage raconte un épisode survenu dans une petite région au nord-est de la Loire-Atlantique, non loin de la petite ville de Châteaubriant, proche du Maine-et-Loire, dans les années 1830, quand le roi Louis-Philippe 1er, roi des Français, venait de remplacer Charles X, roi de droit divin, et que les souvenirs des chouanneries continuaient de diviser les campagnes les plus reculées. Exemple parfait pour comprendre comment les vies minuscules et leurs histoires les plus banales sont emportées par la marche de l’Histoire avec « sa grande H ». 

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