Quand la Révolution sert à penser la gauche: les jacobins d'Alexis Corbière

L’ouvrage témoigne bien entendu des convictions de son auteur, mais appuyé sur une solide érudition, porté par une écriture alerte, il mène une réflexion sur le recours au passé pour bâtir un projet politique et participe, à l’évidence, du projet d’une recomposition de la gauche qui doit retenir l’attention, y compris quand on n’en est pas.

Quand l'histoire de la Révolution sert à penser l'histoire à venir de la gauche

Alexis Corbière, Jacobins ! Les inventeurs de la République, Paris, Perrin, 2019, 298 p., 19 €.

 

 

Les engagements d’Alexis Corbière sont suffisamment connus pour qu’il soit inutile de présenter l’Auteur et sa carrière politique, qui l’a mené sur les bancs de l’Assemblée nationale. Il ne faudrait surtout pas conclure d’emblée que ce livre n’est qu’un ouvrage de circonstance ou de propagande écrit par un député nostalgique de son métier de professeur d’histoire et inquiet de l’avenir. L’ouvrage témoigne bien entendu des convictions de son auteur, mais appuyé sur une solide érudition, porté par une écriture alerte, il mène une réflexion sur le recours au passé pour bâtir un projet politique et participe, à l’évidence, du projet d’une recomposition de la gauche qui doit retenir l’attention, y compris quand on n’en est pas.

Le livre est organisé autour de neuf – chiffre éminemment symbolique – « inventeurs de la République » rassemblés sous l’étiquette flamboyante de Jacobins. Il y a les incontournables, Danton, Robespierre, Saint-Just, les indiscutables, Couthon et Billaud-Varenne, les exemplaires Belley, député noir de Saint-Domingue, et Oswald, militant républicain cosmopolite mort en combattant les Vendéens, ou encore la « citoyenne révolutionnaire républicaine » Pauline Léon, à la carrière éphémère, et enfin il y a également l’inattendu Barère, inoxydable membre du Comité de salut public.

Pour tous ces acteurs, les bibliographies sont pertinentes, cohérentes et récentes ; j’avoue découvrir Oswald alors que le personnage est véritablement digne d’intérêt. Dans tous les cas, leur évocation ne prétend pas à une quelconque exhaustivité, chacun d’eux est plutôt le prétexte pour insister sur un aspect jugé essentiel par l’Auteur pour fonder la République. Robespierre, par exemple, est d’abord présenté comme critique du libéralisme, en négligeant les autres facettes de sa personnalité et de son action, même si le chapitre est l’occasion d’une mise au point générale sur l’interprétation de son rôle, d’une analyse historique de la situation de l’époque et d’une réflexion sur la mémoire qui en est restée notamment à Paris. Robespierre incarne la République sociale, Oswald le militantisme révolutionnaire et Billaud l’exigence politique, Danton est le meneur d’homme, Saint-Just l’homme d’action, Couthon illustre la rectitude juridique, Belley l’abolition de l’esclavage, Léon la démocratie directe, enfin Barère l’attention aux pauvres.

Le cas Robespierre est d’autant plus intéressant que les chapitres consacrées aux autres héros reviennent sur les démêlés qu’ils ont eues avec Robespierre. Danton lui doit son exécution, Billaud a joué un rôle essentiel dans son élimination, Léon en a été victime, Barère a joué double jeu avec lui…. Il faut même se demander s’il est raisonnable de les rassembler sous l’étiquette de « jacobins ». Danton n’a-t-il pas été un jacobin d’occasion ? Léon n’a-t-elle pas été rejetée par les jacobins du club ? Quant à Barère n’a-t-il pas évolué, pour reprendre une image qui lui colle, entre Plaine et Montagne ? A dire le vrai, je n’aurais jamais pensé le classer parmi les jacobins. Enfin, Billaud, indiscutablement jacobin de gauche, si tant est qu’on puisse introduire une nuance supplémentaire, « rectiligne » au point de s’opposer à Robespierre fin juillet ; il est été éjecté du club des jacobins précisément le 8 thermidor (26 juillet 1794) et menacé de passer devant le tribunal révolutionnaire, ceci expliquant qu’il fut le 9 thermidor un des artisans essentiels de la chute de Robespierre.

L’Auteur a décidé et son choix porte sens, de ne pas rentrer dans la complexité des trajectoires individuelles pas plus qu’il n’a voulu décrire le détail des querelles, dramatiques parfois, qui ont eu lieu entre eux. Le constat n’est pas une critique, puisque l’Auteur n’a rien caché de ces distinctions, qu’il a évoqué tous ces arrière-plans, ces hors-champs pour réaliser son projet proprement politique et pédagogique : évoquer de grands exemples, de grands témoins pour réunir des courants différents, opposés même à certains égards. Il entend assurer que la République peut se nourrir de ces orientations distinctes, en même temps qu’elle doit se garder de tomber dans les déchirements internes qui lui ont déjà été fatales précisément en 1794 quand la chute de Robespierre anéantit les jacobins et permit qu’on leur attribue la responsabilité de « la Terreur » achevant par là de les délégitimer.

Il est frappant, par exemple, de voir les pages consacrées au Cercle social, cette première tentative de démocratie directe, que l’on pourrait rapprocher de l’opération « nuit debout » d’il y a quelques années. Lancé par des personnalités qui se retrouvèrent comprises parmi les girondins plus tard, le Cercle social n’a jamais eu bonne presse dans l’historiographie. Qu’il soit ici présenté de façon équitable lui rend hommage et rappelle que la République dans laquelle nous vivons, la démocratie que nous bâtissons, a des traditions qui ne sont pas uniquement celles des courants jacobins les plus radicaux.

Alors, au final, le livre est un kaléidoscope qui permet de voir au travers de ces individus les particules élémentaires de ce qui, pour Alexis Corbière, doit entrer dans la composition de la République. « L’insoumis » ne jette pas d’anathème, prêche pour que chacun reconnaisse ses torts ainsi que ses manques et accepte les aspirations des autres « républicains » - terme qui serait peut-être le vrai titre de ce livre. On pourra discuter de cet usage de l’histoire passée pour faire l’histoire à venir certes mais on peut voir dans cet essai un appel à un changement de la gauche.

 

Jean-Clément Martin

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