Jean-Luc Mélenchon : les discours et les actes

Nous publions ici l'un des douze chapitres de notre livre : "De François Mitterrand à Jean-Luc Mélenchon"

Jean‑Luc Mélenchon pratique beaucoup le : « Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. »

Il dispense souvent des leçons de morale, à juste titre d’ailleurs, car, par les temps de corruption que nous connaissons, il y a fort à faire en la matière. Il s’est brillamment illustré, comme beaucoup d’autres, à propos de l’affaire Benalla. Mais, on serait en droit d’attendre un comportement exemplaire de la part d’un si grand donneur de leçons. Or, c’est loin d’être le cas. Nous devons à Christian Schoettl, maire de Janvry dans l’Essonne, un épineux dossier à charge contre lui. Dans la vidéo intitulée « Révélations d’un élu local sur Mélenchon », il émet trois griefs :

  1. Il assure qu'en décembre 2009, Jean‑Luc Mélenchon aurait fait "embaucher sa fille Maryline par le Conseil Général de l'Essonne" en passant outre "les règles d'impartialités".
  2. En 2004, d'avril à juin, Jean‑Luc Mélenchon avait utilisé pendant trois mois un véhicule avec chauffeur du Conseil Général alors qu’il n'était plus au Conseil Général. Cela s'apparente à un détournement de fonds publics. Suite à une plainte de Christian Schoettl le procureur de la République a signifié un rappel à la loi à Jean‑Luc Mélenchon sous la forme d'un avertissement solennel.
  3. Entre 2000 et 2002, lorsqu’il était devenu ministre délégué à l’enseignement professionnel, Jean‑Luc Mélenchon n’a quasiment plus mis les pieds au Conseil Général. Mais, plutôt que de démissionner, il a continué à percevoir une indemnité de 2 300 € par mois. Au total c’est 57 500 € d’argent public qu’a perçu le conseiller fantôme.

Jean‑Luc Mélenchon n’a pas pu faire interdire cette vidéo qui est diffusée sur YouTube. Maryline Mélenchon a bien essayé puisqu’elle a déposé une plainte en diffamation mais elle a perdu son procès pour vice de forme et elle a été condamnée à verser 1 500 € à Christian Schoettl. Si elle pensait avoir raison sur le fond, elle avait la possibilité d’engager une autre procédure. Son avocate avait annoncé qu’elle allait le faire mais, en fin de compte, elle s’est abstenue. De son côté, Christian Schoettl a réagi en faisant une surenchère. Il ajoute deux griefs à propos de faits qui datent de 1998. Laissons‑lui la parole :

  1. « J’ai là une facture adressée en décembre 1998 au Conseil Général par une petite boîte de communication événementielle, l’agence Eventissimo, et signée de Mélenchon lui‑même. La commande concerne la « conception » artistique d’une carte de vœux, mais sans la fabrication ni l’impression. Cette simple « création » a coûté 94 671 francs soit 18 489 euros aux contribuables essonniens ! Et vous savez qui était la patronne d’Eventissimo ? Je vous le donne en mille : Isabelle Thomas, l’égérie du mouvement étudiant de 1986 contre la loi Devaquet, et animatrice de l’aile gauche du PS avec Jean‑Luc Mélenchon ».
  2. « A l’époque, il est chargé de l’information et de la communication au Conseil Général. Il passe commande d’une campagne de relations presse pour vanter les mérites de la Fête de la République à Euro-RSCG, l’agence amie des socialistes, que dirigent Jacques Séguéla et Stéphane Fouks. Eh bien, ces 7 journées d’attaché de presse ont coûté 98 972 francs, soit 19 329 euros au Conseil Général ! Un beau cadeau aux copains ».

Il y a assurément un grand décalage entre les mœurs que Jean‑Luc Mélenchon préconise, dans ses discours, pour la classe politique dans son ensemble et celles qu’il s’autorise pour lui‑même. Plus récemment, en mai 2018, il s’est mis en contradiction avec ses discours à propos de l’immunité parlementaire. Il s’était en effet prononcé contre cette protection accordée aux députés mais alors qu’il faisait l’objet d’une plainte en diffamation d’un journaliste qu’il avait traité « d’assassin terroriste repenti », il a refusé de se rendre aux convocations de la justice. Pour cela, bien évidemment, il a invoqué son immunité parlementaire. (Voir notamment sur YouTube la vidéo : « Immunité parlementaire : les contradictions de Jean‑Luc Mélenchon »).

Il en est de même à propos du cumul des mandats. Il est prévu, dans le magnifique programme de la France Insoumise, de « rendre effectif le principe de non‑cumul du mandat dans le temps ». On ne peut toutefois pas dire que jusqu’à maintenant Jean‑Luc Mélenchon ait montré l’exemple. Il est en effet médaille de bronze des cumulards, dans le classement des candidats aux dernières présidentielles, derrière François Fillon (91 ans de mandats et fonctions gouvernementales) et Jean Lassalle avec 88 ans de mandats cumulés. Voici son palmarès : 2 ans ministre, 19 ans sénateur, 8 ans député européen, 13 ans conseiller général, 18 ans conseiller municipal ; soit un total de 58 ans de mandats électifs et deux ans de fonctions gouvernementales. Il est grand temps d’interdire aux députés de faire plus de deux mandats consécutifs, de supprimer, en quittant l’UE, les postes de députés européens et de prendre toutes les autres mesures nécessaires pour interdire le carriérisme en politique. Alors, l’orientation politique de Jean‑Luc Mélenchon sera sans nul doute différente.

Le décalage entre les virulents discours qu’il tient sur Emmanuel Macron quand il est à une tribune et l’attitude qu’il a en face de lui quand il le rencontre à lui aussi de quoi en étonner beaucoup. Bien des militants de la France Insoumise ont eu du mal à s’en remettre quand ils ont vu le reportage sur la rencontre des deux hommes sur le vieux port de Marseille le vendredi 7 septembre 2018. On a vu Jean‑Luc Mélenchon dans d’autres reportages apostropher des personnes moins antipathiques et moins coupables qu’Emmanuel Macron dans des termes fleuris comme « regardez‑moi ce gros imbécile » ou « abruti » ou encore, à l’adresse d’un journaliste : « vos sujets de merde vous les faites avec des gens qui veulent répondre à la merde ». On l’a entendu donner son appréciation sur ceux qu’il rencontre dans des termes comme : « Ah ! Quel crétin encore ! Poussez‑moi cette vermine ! » Mais, ce soir‑là, face à Emmanuel Macron, il s’est montré débordant de courtoisie et de bonne éducation. Certes, personne n’attendait de lui qu’il saute à la gorge du président de la république mais, tout de même, n’y avait‑il pas lieu au moins de garder ses distances sinon de faire part de quelques divergences plutôt que de se mettre à minauder et à faire des courbettes. Manifestant plus de proximité et de connivence que de franche opposition, il en est venu à oublier qu’il avait dit quelques heures auparavant qu’Emmanuel Macron était « le plus grand xénophobe qu’on ait ». En fait cette rencontre fut un instant de vérité qui en dit long sur la personnalité de Jean‑Luc Mélenchon. Il était ce soir‑là en présence d’un collègue de sa caste : celle des politiciens professionnels à hauts revenus.

Il y a aussi un décalage dans son mode de vie entre ce qu’il souhaite pour “les gens” et ce qu’il se réserve pour lui‑même. Il n’éprouve toujours pas le besoin de conduire un véhicule puisqu’il dispose à sa guise de voitures avec chauffeur. Il lui arrive aussi de se déplacer en jet privé. Soyons précis à ce sujet. Le 4 février 2017, il a pris un avion taxi immatriculé ASJ591 pour se rendre à la journée commémorative de l’esclavage à Champagney. Cet avion a décollé du Bourget et il s’est posé sur le tarmac de l’aéroport Bâle‑Mulhouse à 10h24. Sur un document de la compagnie AstonJet concernant ce vol, on peut voir le nom de Jean‑Luc Mélenchon en tant que « lead passenger » (passager principal) suivi des noms de quelques membres de son équipe. Il ne se vante évidemment jamais dans ses discours d’adopter pour lui‑même les mœurs de la jet set.

Nous sommes conscients que les admirateurs de Jean‑Luc Mélenchon, face à ces faits, sont souvent bloqués par le phénomène de la dissonance cognitive. Celle‑ci survient quand des personnes sont confrontées à une information qui n'est pas cohérente avec leurs croyances. Leur besoin de rétablir une cohérence les amène à rejeter ou à réfuter l’information plutôt qu’à remettre en question leurs croyances et elles recherchent alors le soutien d’autres personnes qui partagent les mêmes croyances. Les croyances partagées par tous les membres d’un groupe deviennent, pour le groupe, des vérités. Il est bon alors de se réconforter entre incrédules. Nous sommes ici dans le cas prototypique signalé notamment sur le site web « La Toupie » : « Les partisans d'un homme politique dont on dénonce des pratiques malhonnêtes ne les croient pas et remettent en cause la bonne foi et l'honnêteté de ceux qui les révèlent. Parfois, ils se censurent mentalement et font comme si les révélations n'avaient jamais existé. » On se souvient d’ailleurs qu’au début de l’affaire DSK ses fans du PS, qui soutenaient sa prochaine candidature comme président de la république, avaient expliqué qu’il ne pouvait s’agir que d’un complot ourdi par les forces réactionnaires pour se débarrasser de lui. Nous sommes confrontés ici au même phénomène. Les plus agressifs des militants de la France Insoumise considèrent que s’attaquer à leur idole relève d’un extrémisme fanatique blasphématoire. Si les fans de Jean‑Luc Mélenchon refusent de regarder la vérité en face, s’ils ont déjà du mal à admettre que la personnalité de leur leader ne correspond guère à l’image qu’il veut donner avec ses discours et son accoutrement vestimentaire alors il leur sera impossible de comprendre qu’ils se font enfumer par lui.

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