Comment le peuple juif fut inventé ?

En reprenant le titre du célèbre livre de Schlomo Sand nous voulons indiquer que nous allons reprendre sa thèse à notre compte mais nous allons l’expliquer avec parfois des arguments originaux et en faisant diverses observations sur les religions abrahamiques.

Le sionisme trouve ses fondements dans des mythes et des légendes qu’il faut d’abord exposer. Nous allons commencer par la légende sur l’émergence du peuple juif qui est liée à la légende sur l’origine de l’homme telle qu’elle est racontée dans la thora et dans la bible.

Rappelons cette légende en quelques mots. Dieu a créé les deux premiers êtres humains Adam et Eve qui ont eu une nombreuse descendance et au terme d’une quantité de vicissitudes Dieu fut très déçu du résultat et détruisit cette première construction de l’humanité. Ce fut l’apocalypse au terme de laquelle ne survécurent que Noé avec ses trois fils et leurs quatre femmes qui, après avoir vogué sur leur arche, ont accosté, le hasard faisant bien les choses, à l’endroit où est née cette légende c’est-à-dire dans la région d’Ur. C’est en effet, à l’origine une légende sumérienne.

Toute l’humanité depuis les esquimaux jusqu’aux indiens à la peau rouge, noire ou bleue descendent de la famille de Noé et ne sont que les feuilles des branches différentes d’un énorme arbre généalogique. L’un des fils de Noé s’appelait Sem et la branche de sa descendance forme les peuples « sémites ».

De cette légende sur l’origine de l’homme, qui ne laisse aucune place au pauvre Darwin et aux théories évolutionnistes, nous passons ensuite à une légende sur l’origine des hébreux.

Abraham est l’un des sémites. Il s’appelle Ibrahim dans le Coran et Abram en Hébreu. Il descend en dixième génération de Noé. Il est le principal patriarche des religions juive, chrétienne et musulmane qui sont donc maintenant désignées comme les religions abrahamiques pour les distinguer des autres religions monothéistes comme le culte de Mithra, le zoroastrisme, le culte d'Aton, le tengrisme, le yézidisme, le culte de Gitche Manitou ou encore le déisme. L’importance de ces autres religions monothéistes a souvent été sous-estimée. Elles sont même souvent totalement ignorées comme si seules les religions abrahamiques avaient droit de cité. Rappelons par exemple que le culte de Mithra fut un sérieux concurrent du christianisme dans l’empire romain au IIIème siècle. Ces adeptes ont sans doute été les premières victimes du christianisme lorsqu’à la fin du IVème siècle l’empereur Théodose a entrepris d’éradiquer toute religion autre que le christianisme.

Revenons à l’histoire tumultueuse d’Abraham qui est longuement racontée dans les textes des trois religions abrahamiques. Au fil d’un long périple et de multiples péripéties, il arrive au pays de Canaan après avoir quitté Ur. Le pays de Canaan regroupe ce que nous appelons aujourd’hui les territoires palestiniens, l’état d’Israël, l’ouest de la Jordanie, le Liban et l’ouest de la Syrie. Ce pays n’est pas peuplé de sémites ce qui s’explique, conformément à la vision biblique de l’origine de l’homme, du fait que ses habitants sont les descendants d’un frère de Sem nommé Cham qui avait pour fils Cana’an. C’est donc le nom de ce petit-fils de Noé qui donne le nom de cette région.

Abraham n’arrive pas à avoir d’enfants et, alors qu’il désespère d’en avoir, Dieu lui promet qu’il aura une nombreuse descendance et lui dit « C’est moi le Seigneur qui t’ai fait sortir d’Ur en Babylonie. J’ai voulu que le pays où tu es maintenant soit à toi. ». La nombreuse descendance d’Abraham constituera le peuple des hébreux. C’est donc par la réalisation d’une promesse divine que cette région reviendra aux hébreux. Dans un autre passage de la Bible il est question de la Terre Promise comme d’un territoire que Dieu promet à Moïse.

Finalement Abraham a eu un premier fils avec sa servante égyptienne Agar. Il s’appellera Ismaël. Puis il a eu un second fils avec sa femme Sarah. Il a nommé ce second fils Isaac. Un jour Dieu demande à Abraham de lui offrir Isaac en sacrifice en reconnaissance des promesses qu’il a commencé à réaliser. Abraham s’exécute mais au moment où il allait égorger son fils la main de Dieu le retient et il finit par égorger un bélier à la place d’Isaac. Cet épisode des bibles hébraïque et chrétienne est repris dans le Coran et il est à l’origine de la fête de l'Aïd al-Adha alors qu’il est ignoré par les chrétiens. Ce n’est qu’une des multiples péripéties de l’itinéraire d’Abraham.

Passons à l’histoire de ses descendants. Isaac aura deux fils Jacob et Esaü. Jacob est également nommé Israël dans la bible. II aura douze fils avec ses deux femmes et les deux servantes de ses femmes. Ce sont les douze fils de Jacob qui constitueront avec leur descendance les douze tribus d’Israël (autre nom de Jacob). Les deux tribus de ses fils Juda et Benjamin formeront le royaume de Juda et les dix autres tribus formeront le royaume d’Israël.

Si nous avons bien suivi, les douze tribus d’Israël et le royaume d’Israël ont été fondées par des descendants en treizième génération de Noé qui sont des sémites puisqu’ils descendent aussi de Sem, fils de Noé, et qui sont aussi des hébreux puisqu’ils descendent d’Abraham. Israël est la Terre Promise par Dieu aux hébreux. Les hébreux sont le peuple élu, choisit par Dieu : « Car tu es un peuple consacré à Yavhé, ton Dieu, et c'est toi qu'il a choisi pour lui être un peuple spécial entre tous les peuples répandus sur la terre ». Cette élection du peuple d’Israël reçoit des interprétations diverses. La pire des interprétations est raciste puisqu’elle postule la supériorité de ce peuple élu. Le plus souvent elle est comprise comme génératrice d’obligations et de responsabilités particulières et supplémentaires par rapport aux autres hommes.

Nous voyons dans tout ce qui a été exposé que l’existence supposée de sémites, d’hébreux et d’un premier royaume d’Israël ainsi que les notions de peuple élu et de terre promise sont construites sur des mythes et des légendes qui font du peuple juif un peuple-race.

Éloignons-nous un peu des mythes et des légendes pour voir ce qu’il en est dans les temps les plus reculés. Cette région est effectivement peuplée depuis bien des siècles avant Jésus-Christ par des « juifs » c’est-à-dire des personnes qui partagent la même culture et la même religion et qui pourraient avoir la même origine raciale. Ils constituent assurément une communauté ethnique soudée. Les termes « juif » et « hébreux » nous semblent désigner la même chose à cette époque et il semble bien que le terme « sémite » désigne alors l’origine raciale de ce peuple puisque les « antisémites » sont les racistes qui incitent à la haine contre les juifs. Toutefois, il faut déjà apporter un premier bémol à cette vision d’un peuple juif génétiquement homogène. On dirait, maintenant que nous savons comment fonctionne l’hérédité, qu’il n’est pas certain qu’ils aient dans leur ADN une signature commune. Dès l’antiquité, en effet la religion juive est prosélyte c’est-à-dire que les juifs convertissent à leur religion des personnes d’autres peuples voire même des peuplades entières et il n’est guère possible de dire à partir de quand cela a commencé. Nous ne savons donc pas à partir de quand ont été assimilés aux hébreux des personnes d’autres origines ethniques.

Nous en avons une première trace au IIème siècle av J-C. C’est l’époque où la Grèce antique est en déclin et les juifs reprennent le contrôle de territoires qui étaient passés sous administration hellénique. En 125 av. J-C, le grand prêtre de la dernière dynastie juive, la dynastie des Hasmonéens, achève la conquête de l'Idumée. Il s’agit de Jean Hyrcan Ier, dit Hyrcanus, deuxième fils de Simon Maccabée. L’Idumée est la région située au sud de la Judée donc au sud de la ville d’Hébron entre la Méditerranée et la Mer Morte. Selon les historiens gréco-romains, les Iduméens sont alors convertis au judaïsme. On ne sait pas trop si ce fut de gré ou de force. Sur ce dernier point les avis divergent.

Il y a d’autres preuves historiques que des conversions au judaïsme ont eu lieu dès l’antiquité. La notion de peuple-race doit donc être revue, ce qui n’efface en rien la notion de « peuple juif » comme un ensemble communautaire ayant la même religion, la même culture, les mêmes traditions…

Un mythe supplémentaire va se construire. Mythe qui sera à l’origine du sionisme. Il s’agit du mythe de la dispersion du peuple juif.

Cette dispersion serait consécutive à une répression du peuple juif par les romains à la suite de la deuxième destruction du temple de Jérusalem. Rappelons d’abord ce que fut le Premier Temple, ou Temple de Salomon. Il avait été construit, d'après la Bible, par le roi Salomon au Xème siècle av. J-C. et il avait été entièrement détruit par Nabuchodonosor II en 587 av J-C.

La destruction du deuxième temple intervient beaucoup plus tard, en 70 après J-C au cours de l’occupation par les romains. En 66, la population juive se rebelle contre l'Empire romain. Quatre ans plus tard, en 70, les légions romaines menées par Titus reconquièrent et détruisent Jérusalem, y compris le Second Temple qui était le centre culturel et spirituel du judaïsme. Cet évènement particulièrement douloureux dans l'histoire des Juifs est commémoré chaque année le 9 avril puisque ce serait la date de la destruction des deux temples. A la suite de cette deuxième destruction du temple, la Judée devient une des provinces impériales de l’empire romain. Les juifs se révoltent à nouveau vainement en 133. L'indépendance durera de 133 à 135. Depuis cette période les Juifs de Palestine, réduits en nombre, destitués et défaits, ont perdu leur prépondérance dans le monde juif et Jérusalem est devenue une colonie romaine entièrement païenne où l'accès était interdit aux Juifs sous peine de mort.

L'événement capital pour le judaïsme est la deuxième destruction du Temple qui transfère de facto l'autorité religieuse des grands-prêtres du Temple aux rabbins et qui est le point de départ d’une répression contre les juifs qui aboutit en plusieurs étapes à la situation de 135 où, sous l’empereur Adrien, les juifs sont totalement exclus de Jérusalem. C’est à partir de cette date qu’ils auraient été victimes d’une dispersion massive organisée par les romains. Les juifs se seraient ensuite exilés un peu partout dans le monde et c’est ainsi qu’on aurait notamment les séfarades en Afrique du Nord et les ashkénazes en Allemagne puis dans toute l’Europe de l’Est.

Le sionisme serait la volonté de faire le retour vers Israël. On aurait donc trois moments. Le peuple d’Israël est d’abord en Palestine puis il est dispersé entre 70 et 135 et enfin s’organiserait le retour vers Israël après les pogroms de 1880 en Russie et après la deuxième guerre mondiale.

Cette présentation de l’histoire n’est en fait que pure fiction. C’est sur cette question qu’intervient Schlomo Sand qui explique que la dispersion du peuple juif ainsi organisée par les romains est un mythe. L’empire romain n’a jamais pratiqué les déportations. Il n’en n’avait d’ailleurs pas les moyens.

L’existence de communautés juives un peu partout dans le monde ne s’explique pas par une déportation massive mais elle est le résultat de grands moments de conversion. La religion juive a en effet été une religion prosélyte. Nous l’avons déjà dit puisqu’elle le fut même pendant l’antiquité, longtemps avant la destruction du deuxième temple. Des peuples qui n’avaient aucun rapport ethnique, racial ou génétique avec les hébreux d’Israël se sont convertis au judaïsme. Au cours du Moyen Age, ce phénomène va s’accentuer. Il y eut en particulier trois ensembles de conversions particulièrement massives. Il y eu d’abord au Vème siècle celles du royaume des Himyars à l’emplacement de l’actuel Yemen. Les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. Il y eu aussi de nombreux berbères judaïsés qui résistèrent à la poussée arabe au VIIème siècle avec à leur tête la reine berbère Dihya el-Kahina. Ils prendront part ensuite à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poseront les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe. Il y eut enfin, au VIIIème siècle, l’immense royaume des khazars situé entre la mer Noire et la mer Caspienne qu’on a parfois appelé la treizième tribu d’Israël. Il perdure jusqu’au Xème siècle. Il a battu monnaie en hébreux. D’après la thèse de plusieurs historiens dont Schlomo Sand, les ashkénazes sont des descendants des khazars. Hitler n’aurait donc tué aucun juif de Judée mais des descendants des khazars.

Que sont alors devenus les juifs qui étaient en Palestine s’ils n’ont pas été dispersés ? Ils sont évidemment restés en Palestine et, au fil des générations, un grand nombre d’entre eux se sont convertis d’abord au christianisme puisque cette religion a commencé à avoir un grand succès dans les années qui ont suivi la deuxième destruction du temple. A partir du VIIème siècle, ils se sont ensuite massivement convertis à l’Islam parfois de plein gré et parfois de force. Enfin certains ont conservés leur religion et les dernières générations de juifs qui sont restés en Palestine sont souvent des juifs orthodoxes hostiles au sionisme qu’ils qualifient d’hérésie en expliquant que sionisme et religion juive sont incompatibles. Ce sont donc aujourd’hui des Palestiniens en butte au sionisme qui sont les vrais descendants des juifs de Palestine et qui se font chasser de leurs terres par des descendants des Khazars et des berbères au nom d’une promesse divine et d’un soi-disant retour.

Comment cette folle idéologie du sionisme a bien pu naître ? C’est une idéologie rétrograde puisque c’est la négation de tous les progrès de société du XIXème siècle. L’idée d’un état fondé sur une religion, d’un état-juif, est une remise en question de la laïcité pour laquelle plusieurs générations se sont battues en Europe. Le colonialisme en Israël est à mettre sur le même plan que celui qui était pratiqué par des pays européens en Afrique et en Asie au XIXème siècle. Celui-ci a certes fait place, dans bien des cas, à un néocolonialisme plus hypocrite qui maintient les peuples dans un état d’asservissement mais le colonialisme pratiqué en Israël est du même type que le colonialisme primitif le plus brutal avec cependant comme différence que les colons ne s’installent pas pour exploiter « la population indigène » mais pour prendre sa place en la chassant. Comment une telle idéologie, avec toutes ses horribles conséquences, a bien pu naître au sein d’un peuple qui venait d’être lui-même victime des pires barbaries et que tout aurait dû incliner, non pas à se transformer en agresseur, mais bien au contraire à défendre les faibles et les opprimés comme le préconisent les juifs orthodoxes ? Il faudra au moins un autre article pour expliquer cela et peut-être un autre pour discuter des moyens et des solutions pour mettre fin au désastre actuel. En attendant nous voulons pour conclure indiquer quelle est la seule position conforme aux traditions internationaliste que nous défendons. Nous sommes avec les jeunes, les travailleurs, ouvriers et paysans de toutes origines et de toutes religions pour qu’ils en finissent avec un système qui dresse les peuples les uns contre les autres et pour aboutir à un état réellement laïque et démocratique où tous les citoyens auront une égalité de droit.

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