Macron et le vieux mythe de l’american way of life

Macron rêve de l’Amérique de Kennedy à l’heure de Donald Trump. Sur le campus d’une France start-up, un post adolescent énarque et banquier nous entraîne à toute vapeur vers le Far-west de mickey la trompe, et nos élites joyeuses dansent chaque matin le rock’n roll... Quand elles se réveilleront, la gueule de bois sera sévère.

Quand j’étais gamin, dans les années soixante, la vie quotidienne en France, c’était encore la gadoue sur les trottoirs, les maraîchers au bout de la rue, en banlieue, les bidonvilles, les petits pavillons et la construction des HLM… Bref, ce n’était pas encore le grand confort, mais on était en route. Il existait un Eldorado vers lequel nous étions tournés pour connaître l’avenir : « l’Amérique ».

Le mythe avait son slogan, véhiculé dans le cinéma hollywoodien qui exhibait la pimpante ménagère américaine, dans sa cuisine avec son immense frigidaire plein de bouteilles de coca. Ce slogan : « the american way of life ». Ou, en bon français : « la vie moderne »...

Mais les années soixante en direct, ce n’était pas tout à fait l’Eldorado : on baignait encore dans la guerre froide, on se vautrait encore dans le colonialisme, les femmes faisaient le ménage à la maison… Et il y avait un contre modèle à l’Amérique : le communisme. Certes, on ne faisait pas trop la différence entre communisme et stalinisme. Le contre mythe anti-capitaliste avait lui aussi son slogan : « la dictature du prolétariat ». Bizarre... comment une « dictature » peut-elle être une promesse, même quand on est ouvrier ? Mais « l’Internationale », ça avait quand-même de la gueule…

Oui, c’était il y a cinquante ans… Aujourd’hui, en France, qui croit encore à la dictature du prolétariat ? Pas grand monde… De l’autre côté, à l’heure du grand-guignol Donald, qui croit encore à l’« american way of life » ? Un homme y croit, et en a fait son graal : Emmanuel Macron… C’est ce que l’histoire retiendra.

Certes, le mythe américain de la modernité a été repeint de la cave au grenier. Aujourd’hui, il a les couleurs de la « start-up », de la « révolution numérique », de « l’intelligence artificielle », et ses grands ranches s’appellent : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft…

Le capitalisme à l’américaine, tout le monde en a conscience, c’est le début de la sixième extinction des espèces sur la planète, c’est le dérèglement climatique, c’est la guerre de tous contre tous... pourtant, sur les étales médiatiques, ce mythe brûle de tous ses feux. Il arbore pour cela une double bannière : le « réformisme » et la « révolution numérique ».

La soi-disant modernité du discours réformiste se fonde sur les promesses du numérique et sur ses avantages immédiats. Tous connectés ! Et c’est si pratique : ipad, amazon, uber, airbnb… Le fait qu’on ne puisse plus s’en passer devrait nous mettre la puce à l’oreille : addicts aujourd’hui, esclaves demain... Mais non. Le « numérique », c’est le totem du XXIe siècle. Et ce totem est un dieu, comme dirait Brassens, « fort inquiétant ».

L’ensemble des classes sociales françaises s’est laissé berner par le tour de passe-passe du « numérique », qui leur a imposé le joug de la finance mondialisée tout en les amusant avec leurs smartphones. Le mythe capitaliste s’est rénové de fond en comble, grâce à la toute puissance de ses gadgets, et il apparaît encore comme la « seule alternative » alors même que tout un chacun voit très concrètement ce que produit la guerre de tous contre tous. Comment comprendre ce paradoxe ?

Les classes moyennes sont en souffrance et dégringolent dans un présent perpétuel sans perspective d’avenir. Et pourtant, en France, elles ont mis Macron au pouvoir. Aberration historique. Cul de sac de la démocratie. Sous le quinquennat de Macron, nous voici replongés dans le mythe fantomatique de l’american way of life, alors même que nos corps et nos esprits sont malades et pétris d’angoisse…

Certains, peut-être, s’accrochent encore à l’espoir que ce mode de vie sans issue qui est le nôtre trouvera sa rédemption dans la « révolution numérique » ? Est-ce la raison pour laquelle ils plébiscitent le mot « réforme » à toutes les phrases ? Le Français moyen et le bourgeois sont-ils en train de se transformer en automates programmables ? En dociles machines qui, jour après jour, se laissent entraîner dans le fleuve bouillonnant de la « compétitivité » ? En citoyens obéissants, qui font allégeance à un grand chef bonapartiste et à une caste d’experts ?

Ce bouillonnement de « réformes » ne laisse pas le temps de faire les comptes : casse du droit du travail, suppression de l’impôt sur la fortune, destruction des aides sociales, mise au pas du lycée, privatisation de la SNCF, suppression du régime de retraite par répartition… toutes ces « réformes » ont une logique, qui s’affiche au grand jour : enrichir les riches, précariser les classes moyennes, se débarrasser des pauvres. Certes, il faut être d’une naïveté bien aveugle, ou d’une mauvaise foi tout aussi aveugle, pour ne pas voir cette logique binaire… et pourtant, il reste encore à peu près la moitié des Français pour ne pas voir que la « réforme », c’est toujours plus de capitalisme, de compétition, d’inégalités, de croissance folle et destructrice...

Cette mutation hallucinée a cinquante ans de retard sur l’histoire : Macron rêve de l’Amérique de Kennedy à l’heure de Donald Trump. Sur le campus d’une France start-up, un post adolescent énarque et banquier nous entraîne à toute vapeur vers le Far-west de mickey la trompe, et nos élites joyeuses dansent chaque matin le rock’n roll... Quand elles se réveilleront, la gueule de bois sera sévère...

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