Lettre à Edgar Morin qui regrette le manque de pensée directrice des Gilets Jaunes

Dans Le Monde du 4 décembre, Edgar Morin, vénérable penseur et homme engagé au passé très respectable, regrette qu' « il manque une pensée directrice au mouvement "des gilets jaunes" ». Hélas, à vouloir trop prendre de la hauteur, et surtout à éluder la responsabilité du gouvernement, il manque une occasion mémorable de réconcilier la classe intellectuelle et les classes populaires.

Dans son article du Monde, daté du 4 décembre, Edgar Morin, vénérable penseur et homme engagé au passé très respectable, regrette qu'il "manque une pensée directrice au mouvement "des gilets jaunes". Il fait ainsi une analyse raisonnée, avec une hauteur de vue dont personne ne doutait... Mais il reste perché dans une bulle et manque l'occasion de descendre dans l'arène de la réalité au moment où on l'attend (un peu vainement) de la part des "grands intellectuels".

Certes, Edgar Morin a raison de souligner que "l'obstacle majeur est dans le pouvoir multiforme du profit qui a colonisé ce pouvoir", mais en disant ce que tout le monde sait déjà (car les Gilets Jaunes ne sont pas plus bêtes que les "élites" éduquées), il élude plusieurs aspects qui en l'occurrence font sérieusement "obstacle" au bien-être du peuple:

1° Le gouvernement, celui-ci comme les précédents, aurait quand même des marges d'action importantes, s'il voulait se préoccuper de justice sociale: il n'était pas obligé de supprimer l'ISF, il n'était pas obligé d'instaurer la flat tax qui fait économiser des milliards d'euros aux actionnaires; il n'était pas obligé de supprimer l'exit tax, dans le seul but de dérouler un tapis rouge aux riches contribuables en leur permettant de transférer leur domicile fiscal à l'étranger sans avoir à payer d'impôts sur leurs plus-values; il n'était pas obligé d'imposer une loi qui, sous prétexte de protéger le "secret des affaires" permet aux multinationales d'empêcher les investigations des journalistes sur leurs petites malversations et d'attaquer en justice les lanceurs d'alerte (cf. notamment les excellents articles de Martine Orange sur Médiapart)... Il n'était pas obligé non plus de faire passer des ordonnances pour casser le droit du travail et rendre les conditions de travail de millions de salariés encore plus difficiles et plus précaires...

2° Le Président Macron et sa cohorte de députés n'étaient pas obligés d'afficher, en toute occasion, une telle arrogance de classe, de même que les "élus du peuple" au Parlement ne sont pas obligés de protéger hypocritement leurs petits intérêts personnels et de passer le plus clair de leur temps à recevoir les lobbies en tous genres pour s'assurer le financement de leurs campagnes électorales (cf. le livre de Julia Cagé, "Le prix de la démocratie)...

Même si les gouvernements et les institutions européennes sont largement sous la botte de la finance internationale que dénonce à juste titre Edgar Morin, et s'il faudrait revoir de fond en comble ces institutions, Emmanuel Macron n'était pas obligé, pour se faire bien voir par Bruxelles et les marchés financiers, de pratiquer cette marche forcée vers le moins disant social et fiscal en France, afin de s'aligner sur les paradis fiscaux européens (Irlande, Luxembourg, Pays-Bas...).

Tout cela, Edgar Morin le passe allègrement sous silence dans son article plein de hauteur et, sous prétexte de démontrer sa vision prophétique sur l'écologie, sous prétexte de regretter le manque de "pensée directrice" collective à des gens qui gagnent moins de 1500 €/mois et qui pourtant, en bloquant les rond-points de nos villes, ont fait plus en trois semaines que tous les syndicats réunis depuis 15 ans (!), Edgar Morin manque donc une occasion sans doute historique d'être, pas seulement un philosophe de "la complexité", mais un penseur politique.

Son beau discours est hélas entièrement apolitique ! Du coup, il n'aide en rien, quelque que soit l'intention de son respectable auteur, à sortir par le haut de la situation explosive à laquelle nous a amenés M. Macron, ni même à éviter les dérapages, du côté d'un gouvernement autoritaire qui joue le jeu de l'hystérisation de la "violence", comme du côté d'une frange (minoritaire) de Gilets Jaunes qui pourrait pencher vers... de mauvais penchants. Dommage.Vraiment dommage.

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