Pouvoir d’achat et patrimoine des Français : comment mentir avec les statistiques

Tous les jours les médias nous inondent de chiffres sur la croissance, le chômage, les inégalités, le pouvoir d’achat… Ce n’est pas que les chiffres mentent, c’est surtout que, réduits à des valeurs moyennes, ils deviennent de purs mensonges. Et par la même occasion ils rendent incompétents nos experts, quand un fait nouveau comme les gilets jaunes survient dans leur monde de statistiques.

Imaginez la situation suivante : dans les vingt dernières années, Arnaud a vu son revenu annuel passer de 50 000 € à 100 000 €, tandis que dans la même période le revenu annuel d’Hervé est passé de 22 000 € à 24 000 €, celui de Anne, n’a guère bougé autour de 20 000 €, et celui de Paul est resté à peine à 12000 €. Que penseriez-vous si je vous disais : « En vingt ans, le pouvoir d’achat de ce petit monde a globalement bien augmenté" ?

Du côté du patrimoine, Arnaud a vu son capital passer de 400 000 € à 1,2 Million € (net de dettes), tandis que dans la même période le capital d'Hervé est passé de 20 000 € à 50 000 € (net de dettes), celui d'Anne, de 0 à 20 000 €, et celui de Paul est resté nul. Que penseriez-vous si je vous disais (comme hier sur France Culture, dans une émission par ailleurs excellente sur l’héritage) : « La bonne nouvelle c'est que, en vingt ans le patrimoine des Français a triplé » ?

Car en effet le revenu de mes trois compères, en valeur moyenne, est passé de 26 000 € à 39 000 €, et leur patrimoine, toujours en valeur moyenne, est passé de 105 000 € à 320 000 €… Pour autant, les trois quarts de ce « petit monde » n’a pas vraiment l’impression de s’être enrichi en vingt ans...

Eh bien, ce genre de tour de passe-passe, c’est exactement ce que font les « experts » économiques patentés, lorsqu’ils viennent nous expliquer à la télé que le patrimoine des Français a triplé en 20 ans ! Certes, en « valeur moyenne », il est vrai que le patrimoine moyen des Français est passé de 100 000 € à 270 000 €1 en vingt ans... mais cette « information » ne veut tout simplement rien dire. Les valeurs moyennes n’ont strictement aucun rapport avec la réalité, et pire, elles en donnent une vue complètement fausse comme le montre concrètement mon exemple d’Arnaud, Hervé, Anne et Paul. Se baser sur les valeurs moyennes, même en toute bonne foi, c’est propager un mensonge, un mensonge violent car cela revient à nier à quel point les « vrais gens », les classes moyennes et populaires, voient leur niveau de vie stagner voire s’effondrer d’année en année depuis plusieurs décennies…

Si l’on veut avoir une idée plus proche de la réalité, il faut considérer la valeur médiane et non pas la valeur moyenne. La valeur médiane représente beaucoup mieux le « Français moyen », celui du milieu, qui voit au-dessus de lui la moitié des Français plus riches, et au-dessous, l’autre moitié plus pauvre que lui. Or, pour revenir aux statistiques, le patrimoine médian en France est passé de 43 000 € à 49 000 € en 20 ans. Loin d’avoir triplé, il n’a fait que stagner ! Et si l’on descend encore un peu dans les classes sociales, on trouve un quart de Français qui n’ont rien, ou si peu que ce qu’ils possèdent (une voiture…) ne suffit pas à recouvrir le poids de leurs dettes… Le « Français moyen », celui qui est au milieu de l’échelle, n’a donc, à juste titre, pas du tout l’impression que son patrimoine a « triplé en 20 ans », comme le lui expliquent les experts à la télé ou à la radio.

Du côté des revenus, le tour de passe-passe est peut-être encore plus trompeur, car avec le revenu on touche au niveau de vie des gens au quotidien. Reprenons notre exemple. Arnaud, qui est cadre dans une grande entreprise, a vu son niveau de vie augmenter dans cette période, mais somme toute, moins que son patrimoine : son revenu annuel est passé de 50 000 € à 100 000 €, mais pour autant il ne se considère pas comme riche. Ce en quoi il a raison, car il est juste au seuil des Français que l’INSEE qualifie d’ « aisés ». Au-dessus de lui, dans la catégorie du 1% des plus riches, tout en haut de l’échelle il y a des gens dont le revenu est 200 fois celui d’Arnaud...

Dans la même période, le paysage est franchement morose pour Hervé, qui occupe un emploi de technicien dans une petite entreprise : son revenu annuel a à peine augmenté, de 22 000 € à 24 000€. Et, ce qui est bien plus important que les chiffres, ses conditions de travail se sont nettement dégradées en 20 ans. Il a dû changer d’emploi, il est passé par une période de chômage ; il travaille plus, et vit au quotidien la pression, dans une ambiance pourrie où le collectif s’est dissout, sous le régime de la quête perpétuelle du rendement et de la concurrence généralisée ; par ailleurs les conditions de transport et le coût de la vie se sont aussi nettement dégradés ; enfin l’ensemble de ses charges a explosé... En bref, en 20 ans, sa « qualité de vie » est en chute libre… C’est à peu près la même chose, en plus morose encore, pour Anne, infirmière indépendante, avec un revenu annuel qui n'a pas bougé, pour un travail de plus en plus éprouvant. Quant à Paul, il a enchaîné les petits boulots et les périodes de chômage et il n’arrive plus à payer son loyer ; c’est grâce à l’aide régulière de ses parents retraités qu’il n’est pas encore à la rue...

Comment les économistes et autres experts patentés analysent-ils ces évolutions ? D’un côté, on voit bien que, dans leurs attitudes, ils ne s’identifient pas aux « riches » (tout comme Arnaud, ils appartiennent à la classe moyenne supérieure) ; face aux scandaleuses dérives des « inégalités » ils s’avouent « inquiets ». Surtout lorsque des PDG aux salaires astronomiques sont pris la main dans le sac pour avoir caché une partie de leur fortune au fisc, ou quand les multinationales ne paient presque plus d’impôts et organisent la fuite de leurs bénéfices dans les vitrines off shore des paradis fiscaux… Face à ce qu’ils nomment, par euphémisme, les « dérives » du système, ces doctes experts ont tout de même des pincements de lèvres et des crispations de doigts. Mais cela ne les empêche pas de revenir chaque soir sur les plateaux de télé déballer leurs valises de courbes et de moyennes statistiques.

D’un autre côté, quand ces mêmes experts commentent les mouvements sociaux, comme par exemple celui des gilets jaunes (qu’ils qualifient de « radicalement nouveau »), voilà que leurs modèles et leurs batteries de statistiques s’avèrent inutilisables pour expliquer ce qui se passe – ce qui ne les empêche pas de continuer à farfouiller dans leurs statistiques et à enchaîner les hypothèses et les syllogismes…

Ce qui paraît évident, c’est que nos doctes experts, qui ne passent que très rarement la ceinture périphérique parisienne, ignorent complètement les problèmes quotidiens des millions de Hervé, de Anne, de Paul, qui constituent la France du milieu et du bas2. Face aux soubresauts qui secouent leur petit monde de chiffres mal digérés, ils se disent « inquiets ». Ou plus encore, ils sentent peut-être, au fond d’eux, comme une peur sourde… Comme un lointain souvenir des jacqueries paysannes, que racontaient les livres d’Histoire de leur enfance...

1 Source « Global Annual Databook », Crédit Suisse.

2 Je précise que je ne réduis pas le monde intellectuel, ni le journalisme, à ces « experts » issus de think tanks et autres cabinets qui s’étalent dans les JT. Il y a heureusement des chercheurs plus soucieux de rigueur scientifique qui publient des essais et des enquêtes sur les grands sujets de société, mais ils sont plus rares aux heures de grande audience...

 

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