Du "grand débat" à la petite loi anti casseurs : la contre-révolution de Macron

Le projet de loi anti casseurs s'ouvre demain à l'Assemblée. Encore une loi qui, si elle passe, effacera toute différence entre ce gouvernement "progressiste" et n'importe quel gouvernement d'extrême-droite, contre qui Macron avait été présenté comme le rempart, par la quasi totalité de la presse et des "gens de bien". La contre-révolution de Macron poursuit sa marche, à la Louis XVI...

Divers articles récents ont analysé les aspects les plus honteux de ce projet de loi qui va agiter à partir de demain l'Assemblée, et clairement mis en avant les velléités liberticides et autoritaires qui y président :

"Future loi anti casseurs: bienvenue en 1970", Michel Delée, Mediapart 8 janvier.

"La loi anti casseurs prépare la criminalisation des manifestants", Marie Aster, Reporterre, 24 janvier

Pour élargir cette mise en perspective, j'ajouterai ceci:

" Vous connaissez les troubles qui désolent mon royaume; vous savez que dans plusieurs provinces des brigands et des gens sans aveu s'y sont répandus, et que non contents de se livrer eux-mêmes à toutes sortes d'excès, ils sont parvenus à soulever l'esprit des habitants des campagnes. Exhortez donc tous mes sujets à attendre avec tranquillité les succès de ces dispositions patriotiques, éloignez-les, détournez-les d'en troubler le cours par des insurrections propres à décourager les gens de bien. Que le peuple se confie à ma protection et à mon amour; quand tout le monde l'abandonnerait, je veillerai sur lui."

Macron ? Non : Louis XVI, dans une lettre du 2 septembre 1789 aux archevêques et aux évêques du royaume (cité par Eric Hazan, dans Histoire de la révolution française, p. 73)...

Et le roi d'entretenir, en sous-main, tous les moyens contre-révolutionnaires pour faire barrage au vaste élan populaire d'aspiration à des conditions de vie meilleures et à une émancipation démocratique. Au nom de son "amour" du peuple sur qui il prétendait "veiller" comme un bon père, le monarque persistait à rester aveugle aux misères et aux violences les plus cruelles, commises depuis des siècles envers les millions de ses "sujets"...

Quelques jours plus tôt, dans la fameuse Nuit du 4 août, l'Assemblée avait adopté une série de mesures qui allaient aboutir à anéantir le système féodal et abolir les privilèges. Mais le roi, tout à son "amour" pour le peuple sur qui il "veillait", ne l'entendait pas ainsi. Il comptait bien ramener ses bons sujets à la raison et pour ce faire, à donner l'artillerie contre les "brigands" et autres "gens sans aveu" qui osaient s'insurger contre la main divine qui l'avait placé sur son trône.

Ainsi, l'abolition des privilèges avait beau être proclamée pour calmer les passions déchaînées des hordes populaires, ce n'était pas gagné, en ce début du mois d'août 89... Ce que soulignait Marat, dans L'Ami du peuple le 6 août : " Ne nous y fions pas; on cherche à nous endormir, on cherche à nous leurrer. Il est constant que la faction des aristocrates a toujours dominé dans l'Assemblée nationale et que les députés du peuple ont toujours suivi aveuglément les impulsions qu'elle leur donne."

Macron, lui aussi, tente d'endormir ses salariés, pardon ses sujets... Il tente par de petites manoeuvres mesquines (cf  "Grand débat: les secrets d'un hold-up", Laurent Mauduit, 26 janvier, Mediapart) de juguler la colère des Gilets Jaunes (ou du moins ceux d'entre eux que la bien pensance considère comme modérés), mais son "grand débat" est bien loin de s'apparenter à une quelconque Nuit du 4 août !

Et la loi anti casseur qu'il s'empresse de vouloir faire voter par le Parlement (en se calquant sur les propositions réitérées de la droite dure et de l'extrême-droite) est comme un écho perpétuel aux réflexes coercitifs des classes dominantes, aristocrates ou bourgeoises, qui depuis des lustres ont été la seule réponse imaginable de ces dominants à l'élan démocratique et aux revendications de justice du peuple.

Les "brigands et les gens sans aveu" de Louis XVI sont les "sans dents" de Hollande ou les "illettrées" de Macron : Gilets jaunes, black blocks et autres "casseurs en tee-shirts"... Quand aux "gens de bien", ce ne sont plus les aristocrates de 1789, ce sont les braves bourgeois "en costard", déguisés en "foulards rouges" défendant leur pas-de-porte avenue des Champs Elysées, au nom de "l'Ordre". Et ce que le monarque en dentelles qualifiait en son temps de "dispositions patriotiques", c'est aujourd'hui la "loi anti casseurs" que les chantres du "progressisme en marche" se pressent de vouloir promulguer sur les bancs de l'Assemblée.

Les députés sauveront-ils l'honneur en rejetant ce projet ? N'y comptons pas. Certains espèrent que, dans un sursaut de dignité, les députés de la majorité et de la droite, chaleureux partisans de l'ordre et tous "gens de bien", auront au moins la décence de faire semblant, à l'instar de "la fraction éclairée de la noblesse" qui, dans la Nuit du 4 août 1789, avait compris que "le moment était venu de faire des concessions" (Eric Hazan, op. cité. p. 71). Nous verrons, mais le mal est déjà (presque) fait...

Et les sans-culottes, dans tout ça ? Comment réagiront les "enragés", à force de recevoir les coups et de se voir interdire l'expression de leur droit de manifester, et d'aspirer à une vie moins pire ? Ce que l'Histoire a en tout cas déjà scellé, depuis des mois, sans surprise aucune d'ailleurs, c'est que la "révolution" de Macron s'inscrit dans le droit fil des contre-révolutions. Macron, petit-fils de Louis XVI qui se croyait arrivé sur son trône par la volonté divine, tente lui aussi de maintenir sa contre-révolution en état de marche...

 

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