Le sparadrap du capitaine Macron

De quoi le feuilleton Benalla est-il le symbole ? D’un rapport faux à la société française et aux institutions de la République.

Chacun connaît les mésaventures du capitaine Haddock avec un bout de sparadrap. Ce sont désormais celles du capitaine Macron, qui aura de la peine à se dépêtrer d’Alexandre Benalla, et de ce qui apparaît de plus en plus être une stratégie de chantage de la part de ce dernier, ulcéré d’avoir été congédié comme un malpropre. L’hôte de l’Elysée s’est souvent flatté – ou a laissé d’autres le faire, quitte à les remercier d’une prébende – d’être un personnage de roman.

De fait, l’histoire du voyou qui entre dans une famille bourgeoise et la terrorise est un classique de la littérature. D’une certaine manière, ce fut même la trame du Tartuffe de Molière, encore que l’on ne crédite pas Benalla d’une emprise religieuse sur le chef de l’Etat. Et d’aucuns, mal intentionnés, ou mauvais cinéphiles, tourneront peut-être leurs yeux vers Théorème de Pasolini. Pourquoi pas ? Mais à condition de rappeler ce que le réalisateur disait de son œuvre : « Mon film, comme toutes les scènes qui le composent, est un film symbolique ». De quoi le feuilleton Benalla est-il le symbole ? D’un rapport faux à la société française et aux institutions de la République.

Emmanuel Macron voit la France à travers le prisme de son éducation bourgeoise à Amiens – sa Picardie n’est ni celle d’Edouard Louis ni celle de François Ruffin –, de ses études à Sciences Po et à l’ENA, de son expérience professionnelle à Bercy et à la banque Rothschild. Cet itinéraire n’a bien sûr rien d’infamant, mais il ne lui a donné qu’une vision partielle, voire partiale, du monde dans lequel il vit. Le rapport d‘Emmanuel Macron au « roman national » de l’histoire de France est assez niais, plein de rois et de héros, mais sans guère de peuple. Ce qui fut pris pour des finasseries de campagne électorale – sa célébration de Jeanne d’Arc, sa visite au Puy-du-Fou – attestait en réalité un imaginaire politique enfantin, celui de nos manuels scolaires. Par ailleurs, Emmanuel Macron ne sait décidément pas qu’il ne suffit pas de travailler pour s’acheter un costard ni de traverser la rue pour trouver un emploi. Il ne manque pas de courage physique pour affronter ses contradicteurs, et essayer de leur expliquer sa part de vérité. Néanmoins, ces épisodes relèvent de « rencontres du troisième type » plutôt que d’un véritable dialogue politique, tant leurs protagonistes évoluent sur des planètes différentes.

Il serait injuste de n’en faire le reproche qu’au seul président de la République. C’est l’ensemble du personnel gouvernemental et de la haute fonction publique qui parle en milliards à des gens qui comptent en centaines ou en dizaines d’euros, et qui présente comme une « simplification administrative » le casse-tête numérique de la vie quotidienne qu’il a mis en place dans le cadre de la « bureaucratisation néolibérale ». Dans la bouche de Gambetta, la République se voulait « transactionnelle », mais elle est devenue autiste, et ce bien avant l’avènement du « nouveau monde » qui, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, n’est que la continuation de l’« ancien ».

Il n’empêche qu’il manque au parcours d’Emmanuel Macron une case : celle de l’apprentissage des premiers mandats électifs constitutifs du cursus honorum républicain de l’ « ancien monde », qu’il fut fort imprudent de mépriser. De ce fait il tomba dans le piège qui guette tous les millénaristes, politiques ou religieux. Il voulut entreprendre une « révolution », celle de la « réforme » tous azimuths, qu’il entendit imposer à un peuple dont il découvre soudain, tel un enfant dépité, qu’il est constitué de « Gaulois réfractaires ». Messianique, prophète du redressement comptable, il voulut contourner le clergé, je veux dire les corps intermédiaires, qu’il se voit aujourd’hui contraint d’appeler à son secours en admettant ce que les Conventionnels avaient appris à leurs dépens, pendant la Révolution française : « l’indépendance et l’inertie du social, la nécessité de la négociation politique, l’à-peu-près des moyens et des fins » auxquels durent se résigner les Thermidoriens, pour reprendre les termes de François Furet (1). Emmanuel Macron conçut l’Etat comme une entreprise, et la nation comme une start up. Mais, dans le monde du travail, il y a des grèves, et même les chauffeurs d’Uber ou les cyclistes de Deliveroo protestent. Le despotisme du patron éclairé, visionnaire, a ses limites.

C’est ainsi qu’Emmanuel Macron finit par décrypter les banlieues avec ses lunettes – un verre « rue de Bercy », un verre « rue du Faubourg Saint-Honoré » – comme autant de pépinières de start up pleines de jeunes gens prêts à en découdre avec l’ « ancien monde » et à se projeter dans une libéralisation économique hors sol, mais non sans plateformes. Il fut sans doute heureux de recourir à un auto-entrepreneur de la sécurité en guise d’affirmative action, non sans cantonner ce dernier à une fonction qui convenait à son milieu, un peu comme les Romains recrutaient parmi les Barbares pour s’en protéger. Il fut certainement satisfait de faire le bien, tel un patron soucieux de « diversité » et respectueux du mérite personnel, en ayant le sentiment grisant mais trompeur d’accéder à une réalité qui lui échappait et lui revient aujourd’hui comme un boomerang. On ne s’encanaille pas impunément.

La banlieue, comme réalité sociale et historique, a ses codes, son habitus, ses ambitions, mais aussi sa complexité, ses conflits, sa propre « diversité » qu’il serait erroné d’espérer apaiser en cooptant des subalternes supposés la représenter, dans les deux sens du terme que distingue la langue allemande au contraire du français : darstellen et vertreten. Il est même à craindre que le patronyme de Benalla ait joué en sa faveur aux yeux du patron d’En marche !, comme si l’impératif de la justice sociale pouvait passer par la promotion ethnique – un préfet par ci, un garde du corps par là – et s’apparenter à la stratégie de recrutement chromatique d’un restaurant McDo.

Alexandre Benalla au Sénat, le 19 septembre. © Reuters Alexandre Benalla au Sénat, le 19 septembre. © Reuters

Un biais similaire se retrouve dans la composition du Conseil présidentiel pour l’Afrique qui fait la part belle à des personnalités binationales de ce qu’il est convenu de nommer la diaspora, sans que l’invocation de la mystérieuse entité de la « société civile » suffise à démontrer sa capacité à relayer les attentes des sociétés africaines elles-mêmes. Au mieux, tout cela est très sympathique, mais ne peut faire oublier l’augmentation démente des droits d’inscription à l’Université française des étudiants étrangers « non communautaires », et au premier chef africains, ni les contrôles policiers au faciès, la persécution des migrants et des réfugiés, la désertion des services publics dans les banlieues que l’on prétend faire entrer à l’Elysée. En attendant, le sieur Benalla n’est pas dupe et se fait menaçant : « Je ne me tairai plus ! » (2).

L’affaire Benalla est également éminemment politique en ce qu’elle trahit une conception funeste des institutions de la part de l’homme qui est censé en être le garant depuis son élection à la magistrature suprême. Tout à sa morgue à l’encontre de l’ « ancien monde » et à sa fascination pour l’entreprise néolibérale, Emmanuel Macron a contourné les services officiels de la République en charge de sa sécurité, avec les résultats que l’on connaît maintenant. Depuis son élection, il est en pleine dérive de personnalisation d’un pouvoir qu’il n’envisage que dans la « verticalité », nonobstant la poudre aux yeux participative dont il avait nimbé sa campagne électorale alors que déjà tout se décidait dans le huis clos du dernier étage du quartier général d’En marche ! Il ne s’appuie que sur un petit noyau de fidèles recrutés intuitu personae, dont un certain Alexandre Benalla, donc, mais aussi un Ludovic Chaker, « chargé de mission auprès du chef d’état-major particulier » dont le recrutement n’a pas plus fait l’objet d’une annonce dans le Journal officiel, et qui double le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNLRT), le très professionnel Pierre de Bousquet de Florian (3).

« Il n’y a jamais eu d’organigramme à En marche ! Tous les titres étaient relativement flous », confirme l’un des membres éminents du mouvement (4). Ils le sont demeurés à l’Elysée, et cela traduit une incompréhension complète de ce qu’est un Etat de droit. En pleine affaire Benalla, « une député influente de la majorité » confiait ainsi au Monde que « les institutions nous empêchent de mener nos transformations » : « Le Parlement craque, l’administration n’arrive pas à suivre, et les cabinets ministériels sont au bord du burn-out » (5). La solution ? Une « réflexion globale » sur la réforme de l’Etat annoncée pour le printemps, la diminution du nombre des fonctionnaires et des parlementaires, et désormais le recours à des cabinets privés pour préparer les textes législatifs et réglementaires ! Sans même parler de la remise à l’employé licencié, Alexandre Benalla, de ses effets personnels, dont deux passeports diplomatiques, dans un sac en plastique, sur un trottoir, à l’angle de la rue de l’Elysée et de l’avenue Gabriel, conformément aux mœurs en usage dans la haute finance.

En effet, pourquoi ne pas dissoudre les institutions, et l’Etat lui-même ? Après l’insurrection du 17 juin 1953 en RDA, Bertolt Brecht avait trouvé « la solution », une bien meilleure, dont Emmanuel Macron devrait s’inspirer après ses déboires jaunes :

            « Après l'insurrection du 17 juin,

Le secrétaire de l'Union des Écrivains

Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.

Le peuple, y lisait-on, a par sa faute

Perdu la confiance du gouvernement

Et ce n'est qu'en redoublant d'efforts

Qu'il peut la regagner.

Ne serait-il pas

Plus simple alors pour le gouvernement

De dissoudre le peuple

Et d'en élire un autre ? »

Dans son allocution à la Maison de l’Amérique latine, le 24 juillet, Emmanuel Macron a curieusement invoqué le principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs pour dénier au Parlement le droit de contrôler la présidence de la République. Il est vrai que seul le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale, en vertu de la Constitution. Mais encore faut-il que le président de la République en respecte les prérogatives, comme l’a rappelé Philippe Bas, sénateur, ancien ministre, et ancien secrétaire général de l’Elysée, dans une remarquable mise au point (6). Or, Emmanuel Macron a vampirisé la fonction du Premier ministre et se livre lui-même aux interpellations des parlementaires à l’occasion de son message au Congrès. Le constitutionnaliste Dominique Rousseau estime pour sa part que la Constitution n’interdisait pas une éventuelle audition du président de la République par les commissions d’enquête parlementaire qui s’étaient saisies de l’affaire Benalla puisque celles-ci n’étaient pas des juridictions chargées d’établir une responsabilité politique ou pénale (7).

Le « S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! » qu’Emmanuel Macron, bravache, adressa à son auditoire conquis de la Maison de l’Amérique latine n’était donc qu’une tirade virile de chef d’entreprise. A dire que « ce responsable, il répond au peuple français, et au peuple souverain, et à personne d’autre » sans pour autant jouer le jeu des institutions républicaines représentatives, il prit le risque que le peuple vienne « le chercher » dans la rue, ce qui fut fait tout de jaune vêtu.

La situation ainsi créée est catastrophique pour le pays. Le pouvoir du président de la République, évidé par son propre comportement, ne repose que sur une petite bande, une camarilla, et « tout à l’Elysée est basé sur ce que l’on peut vous prêter en termes de proximité avec le chef de l’Etat. Est-ce qu’il vous a fait un sourire, appelé par votre prénom, etc. C’est un phénomène de cour », remarque Alexandre Benalla, un « observateur » avisé, tant de la présidence de la République que des manifestations sur la voie publique (8). Remarquant à propos des errements de ce dernier qu’« une inhibition générale a paralysé le sens du devoir des autorités publiques », Philippe Bas enfonce le clou : « Cette inhibition porte un nom : la déférence et la soumission à l’égard du chef de l’Etat et de ses collaborateurs immédiats ». Et de poser la question : « Qu’est-ce qu’une République dans laquelle la connaissance et le respect des institutions sont devenus si fragiles au sein de l’Etat qu’il suffit d’occuper et d’invoquer une fonction subalterne dans l’organigramme de l’Elysée pour que des services placés sous la seule autorité d’un ministre défèrent à des injonctions et s’abstiennent de tirer la moindre conséquence d’agissements contraires à la loi ? » (9).

De ce point de vue, l’expression « chefferie de cabinet », que l’on a beaucoup entendue lors des auditions des commissions d’enquête parlementaire, prête à sourire pour l’africaniste que je suis. Car si les fonctions de chef ou de directeur de cabinet sont administrativement reconnues, il est curieux d’apprendre qu’elles se sont instituées en chefferies… On peut aussi s’étonner du peu de cas qui fut fait de la disparition d’un coffre-fort de l’appartement placé sous scellés d’Alexandre Benalla, le lendemain de sa perquisition, une négligence suspecte qui annonçait le laxisme avec lequel furent traités les passeports diplomatiques de l’ancien chargé de mission de l’Elysée reconverti dans les affaires.

Plus grave encore, Alexandre Benalla a théorisé cette gestion clanique de l’Etat en s’inquiétant « des incohérences qui, pour moi, sont complètement incroyables » dans l’organisation de la protection du chef de l’Etat, et en estimant que le Groupement de sécurité de la présidence de la République est « l’enfant terrible de l’Elysée » : « Si demain il y a une cohabitation, vous avez la sécurité qui est sous la main du ministre de l’Intérieur » (10). Eh oui, mon coco, c’est le jeu démocratique des institutions, tel qu’il a été pratiqué de 1997 à 2002… On voit ici que la promotion au cœur de l’appareil d’Etat d’un auto-entrepreneur de la sécurité, selon le répertoire bisounours de l’affirmative action, comporte un vrai danger politique. Pour le fonctionnement démocratique de l’Etat, et pour les risques qu’il fait encourir à la crédibilité de son magistrat suprême.

Du « Non, je n’ai pas le melon. La vérité, c’est que ma nomination à ce poste, ça a fait chier beaucoup de gens. Parce qu’un gamin de 25 ans qui n’a pas fait l’ENA, qui n’est pas sous-préfet – parce que je suis le seul à ne pas l’être dans l’équipe, je suis l’extraterrestre de la bande !  – et en plus qui dit les choses, là où il n’y a que des non-dits, évidemment ça suscite des rancoeurs » du mois de juillet au « Je ne me tairai plus » du mois de décembre, on constate un glissement inquiétant vers le règlement de comptes qui n’annonce pas une année sereine pour l’hôte de l’Elysée (11). La colère d’Alexandre Benalla qui s’estime « renvoyé à nos origines » et victime d’ « une manière de dire que l’on n’est pas à notre place », son constat d’un « certain racisme dans notre pays », sa rage à l’encontre des « archétypes des technos qui ne supportent pas quelqu’un qui n’est pas issu de leur milieu » (12) et dans lesquels il voit « une famille pire qu’une mafia »  sont de mauvais augure pour Emmanuel Macron, même si son jeune pote entend le sauver de l’emprise de celle-ci et « veut du bien au mec », non sans concéder avoir « un peu le cœur jaune ».

De la « République exemplaire » qui nous fut promise il ne reste qu’un demi solde qui fricote avec les personnages sulfureux de l’affairisme franco-africain, deux passeports diplomatiques en poche, et qui gronde : « Ça, ils ne pourront jamais le nier. Ça va être très dur de le démentir parce que tous ces échanges sont sur mon téléphone portable. » L’idée délétère s’installe dans l’opinion, selon laquelle l’ancien chargé de mission tient le Président par l’entrejambe. Pour reprendre les mots d’Alexandre Benalla, « ça camphre » sérieusement (13). Si Emmanuel Macron est bien un personnage de roman, il correspond en définitive à un prototype qu’Adolphe Thiers, dit-on, inspira à Balzac : celui d’Eugène de Rastignac qui parcourt La Comédie humaine et fraye avec ses spécimens les moins recommandables. Et Alex de lui retourner sa question rituelle, si l’on en croit ses dernières déclarations à Mediapart, et de lui demander maintenant : « Comment tu sens le truc », Manu ?

 

(1) François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1985, collection Folio Histoire, pp. 117-118.

(2) Libération, 28 décembre 2018.

(3) Le Monde, 24 juillet 2018.

(4) Ibid.

(5) Le Monde, 27 juillet 2018.

(6) Philippe Bas, « De la ‘sortie de route’ politique à l’affaire d’Etat », Le Monde, 24 juillet 2018.

(7) Le Monde, 24 juillet 2018.

(8) Le Monde, 27 juillet 2018.

(9) Philippe Bas, art. cité.

(10) Le Monde, 27 juillet 2018.

(11) Le Monde, 27 juillet 2018 et Libération du 28 décembre 2018.

(12) Le Monde, 28 décembre 2018.

(13) « Je mets le brassard dans ma poche au cas où ça camphre », à propos de la manifestation qu’il « observa » et qui fut fatale à sa carrière (Le Monde, 27 juillet 2018.)

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