John Galliano à La Perle: entre antisémitisme et ivresse publique?

Au 95 de la rue Vieille-du-Temple, M. B., infirme, a sans doute le sourire aux lèvres. Pour la première fois depuis plusieurs années, il peut enfin dormir tranquille le soir.
Au 95 de la rue Vieille-du-Temple, M. B., infirme, a sans doute le sourire aux lèvres. Pour la première fois depuis plusieurs années, il peut enfin dormir tranquille le soir. Le bar La Perle, dont les lecteurs de ce blog ont été informés des nuisances qu'il inflige à son voisinage1, est déserté depuis que John Galliano, grand couturier, y a été interpellé le jeudi 24 février, à 21h, dans un état d'ébriété avancée - le fait est avéré, à la suite d'un contrôle d'alcoolémie - et pour avoir été accusé d'avoir tenu des propos racistes à l'encontre d'autres consommateurs - comme tout un chacun, John Galliano doit être présumé innocent, et ces faits, eux, ne sont pas prouvés2. Mais l'odeur nauséabonde du soupçon d'antisémitisme tient, au moins pour l'instant, la clientèle à l'écart de cet établissement, situé en face d'une école primaire sur la façade de laquelle une plaque commémore la mémoire d'enfants juifs déportés et invite au recueillement. Accolée à des reportages relatant l'altercation qui a opposé le créateur de Dior à d'autres buveurs, et les ennuis professionnels subséquents de ce dernier, la photo de La Perle s'étale sur les pages de la presse française et internationale, tandis que des centaines de reporters traquent l'audition de John Galliano au commissariat de police.

Néanmoins, le sommeil retrouvé de M. B., et de ses voisins, est gâché par ce qu'ils savent maintenant de la clameur qui, tous les soirs, les empêchait de dormir. Les uns et les autres comprenaient bien que le crescendo, qui commençait vers 21h pour culminer à 1h du matin, était aviné. Et l'excitation de certains consommateurs (ou trices) était telle qu'ils n'ont pas été étonnés par les allégations d'usage de narcotiques qu'ont publiées les médias à la suite de l'échauffourée du 24 février3. Les habitants du carrefour ne pouvaient saisir le détail de ces conversations, dans le brouhaha. Ils peuvent maintenant en lire les mots dans leur journal : « Putain de bâtard asiatique, je vais te tuer ! » ; « Tu es tellement moche que je ne supporte pas ta vision » ; « Tu as des bottes bas de gamme, des cuisses bas de gamme. Tu n'as pas de cheveux, tes sourcils sont moches, tu es dégueulasse, tu n'es qu'une pute » ; « Sale face de Juive, tu devrais être morte ! », « chatte juive », « I love Hitler ! », et autres amabilités4. Si l'enquête de police et la Justice devaient confirmer la véridicité de ces propos, ils apporteraient un éclairage sur l'ambiance festive singulière qui règne à La Perle, et dont se félicitent les promoteurs de la nuit à Paris, celle qui ne meurt pas... En tout état de cause, il s'est passé quelque chose de suffisamment grave dans cet établissement pour que la police intervienne, et pour que le parquet de Paris traduise John Galliano devant le tribunal correctionnel pour injures raciales, ce mercredi 2 mars. Sur la foi des articles de presse déjà cités, et selon les déclarations que ceux-ci rapportent : soit le « putain de bâtard asiatique » a agressé le couturier, soit celui-ci a injurié la « sale face de Juive ». Dans tous les cas, il y a eu trouble à l'ordre public.

D'où une deuxième amertume du voisinage. Voilà des années que les habitants du quartier constatent la violation systématique de la réglementation administrative et municipale par La Perle, se plaignent auprès du Commissariat de Police, de la Mairie du III° et de la Préfecture de Police de ses débordements, et soulignent que ceux-ci deviennent incontrôlables tant en matière de bruit qu'en matière de sécurité des passants et d'hygiène publique, comme l'attestent lettres, pétitions et compte rendu du conseil de quartier. Peine perdue. Il est impossible d'obtenir l'intervention d'une voiture de police en dépit d'appels répétés au commissariat, de pétitions, de courriers, et même d'une condamnation de La Perle par le Tribunal de Police de Paris en 2010. Les habitants du carrefour sont laissés à eux-mêmes. Cet abandon contraste cruellement avec la sollicitude dont a bénéficié John Galliano : selon Le Figaro du 25 février, « les agents du commissariat qui ont traité l'affaire ont été surpris de voir l'intéressé libéré une heure à peine après les faits, sur ordre du parquet de Paris ».

Enfin, le silence du patron de La Perle, à la suite de ces accusations d'antisémitisme portées à l'encontre de l'un de ses prestigieux habitués, met mal à l'aise, venant de la part d'un homme prompt à communiquer et plein d'entregent5. Sauf erreur de ma part, je n'ai trouvé aucune trace de mise au point, émanant de cet établissement, condamnant toute forme de racisme, et affirmant haut et fort qu'elle ne serait pas tolérée dans ses murs, ni même en dehors puisque l'essentiel de son activité commerciale se déroule sur l'espace public ! Nul ne peut penser que le gérant du bar adhère à ces invectives antisémites. Simplement, il semble faire preuve de mollesse et de désinvolture devant les soupçons qui, à tort ou à raison, entachent la réputation de son entreprise, par le truchement de l'un de ses clients de prédilection. La presse qui a voulu enquêter sur place parle d' « omertà »6. Et elle fait état de témoignages émanant du patron et de ses deux vigiles, en faveur de John Galliano7. Pourquoi pas ? Même si l'on peut s'étonner que les deux vigiles, qui stationnent de l'autre côté du trottoir, au coin de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Quatre-Fils, aient pu entendre, dans le vacarme ambiant, le début d'une conversation qui semble s'être déroulée à voix basse8 sur la terrasse de la rue de la Perle, et que le patron ait été précisément, à ce moment, aux côtés de John Galliano, alors qu'il ne manque pas de personnel... Même si la victime supposée de l'incident du 24 février rapporte que les deux vigiles en question lui ont dit : « Ce type mérite des baffes, mais on ne peut rien faire, c'est John Galliano »9. Même si une nouvelle plainte et une vidéo publiée par The Sun semblent suggérer que le couturier était coutumier de ce genre de délire néo-nazi sous l'emprise de la boisson10.

Quoi qu'il en soit, aucune des deux hypothèses n'est à l'avantage de La Perle.

Hypothèse haute : John Galliano a vraiment tenu les propos qu'on lui impute, et l'on a de la peine à admettre que le personnel du bar ne l'en ait pas chassé depuis des lustres, lui prodigue des témoignages de complaisance et s'abstienne de toute condamnation solennelle de l'antisémitisme.

Hypothèse basse : John Galliano n'a pas tenu ces propos, qu'on lui reproche donc de manière diffamatoire, mais l'on ne s'étonne pas moins que le personnel de La Perle, dont il est un habitué, ait continué à le servir, nonobstant les dispositions relatives à l'ivresse publique11, dont j'imagine qu'elles sont affichées sur les murs de l'établissement, comme il se doit, et que le patron, se tenant suffisamment près de lui pour avoir entendu sa conversation et pouvoir témoigner en sa faveur, ne l'ait pas gentiment reconduit à sa voiture, dans laquelle attendait son chauffeur, au vu de son ivrognerie.

Dans les deux cas, le responsable du bar a manqué à ses devoirs.

La triste vérité est que La Perle s'affranchit avec un grand cynisme de la réglementation administrative et municipale en vigueur en matière d'empiètement sur la voie publique, de tolérance du tapage nocturne de la part de sa clientèle, d'installations sanitaires, de tempérance, voire, si John Galliano est in fine condamné par les tribunaux, de tolérance à l'égard d'injures raciales répétées de la part d'un habitué. Il est temps, grand temps, que la Préfecture de Police prenne ses responsabilités à l'égard d'un débit de boissons qui est devenu un trouble à l'ordre public, notamment au détriment des personnes vulnérables du voisinage qui souffrent le plus du vacarme, et, peut-être, une source de déshonneur international pour la mémoire des déportés de ce quartier et pour ceux de ses habitants qui veillent sur elle.

 

1 http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/121110/les-campements-du-marais et http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/250610/lespace-public-privatise

2 Pour ces deux versions contradictoires, voir http://www.lejdd.fr/Societe/Justice/Actualite/John-Galliano-de-nouveau-accuse-d-insultes-antisemites-274997/?from=features ; http://www.leparisien.fr/faits-divers/affaire-galliano-les-enqueteurs-evaluent-les-differents-temoignages-01-03-2011-1337652.php ; http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/02/28/john-galliano-vise-par-une-nouvelle-plainte-pour-propos-antisemites_1485893_3224.html

3 Ibid

4 Ibid.

5 http://www.evous.fr/Didier-du-Progres-et-Jean-Philipe,1147379.html

6 International Herald Tribune, 1er mars 2011 ; http://www.nytimes.com/2011/03/01/fashion/01Perle.html

7 http://www.entrevue.fr/des-temoins-appuient-galliano-9797 ; http://www.voici.fr/potins-people/les-potins-du-jour/john-galliano-des-temoignages-en-sa-faveur-396768 ; http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/02/28/john-galliano-vise-par-une-nouvelle-plainte-pour-propos-antisemites_1485893_3224.html

8 International Herald Tribune, 2 mars 2011.

9 http://www.lejdd.fr/Societe/Justice/Actualite/John-Galliano-de-nouveau-accuse-d-insultes-antisemites-274997/?from=features ; http://www.20min.ch/ro/entertainment/people/story/Propos-de-Galliano-pas-confirmes-18865654

10 http://www.leparisien.fr/laparisienne/mode/accusations-d-antisemitisme-dior-se-separe-de-galliano-01-03-2011-1337815.php

11 Le Figaro, 2 mars 2011, va jusqu'à le qualifier de « clochard de luxe abîmé dans l'alcool ».

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