Lettre ouverte à Jean-François Copé à propos des prières et des libations de rue

Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Ministre,

Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Ministre,
Vous avez pris la décision, en accord avec le président de la République, de faire débattre l'UMP au sujet de la laïcité, ou, plus précisément, de l'islam dans une République laïque: en l'occurrence la République française, qui se définit comme telle, constitutionnellement, depuis 1946 (et non depuis 1905, comme on le croit trop souvent).

Pour ce faire, vous avez argué, entre autres manifestations supposées de l'islam –mieux vaudrait dire de certains musulmans, car seuls 18% d'entre eux, en France, fréquentent une mosquée– de ce que Marine Le Pen a qualifié de «prières de rue», pour s'en indigner. Ne résidant pas moi-même à côté d'une mosquée, je ne veux pas préjuger des nuisances, ou de l'absence de nuisances, que provoque pour le voisinage la célébration d'un culte religieux en dehors du local prévu à cet effet. Au demeurant, ce cas de figure relève de l'article 27 de la loi de 1905: «Les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d'un culte continueront à être réglées en conformité des articles 95 et 97 de la loi municipale du 5 avril 1884». Nous ne sommes donc pas dans une zone de non droit, ainsi qu'il est fréquemment prétendu. La loi prévoit même, à propos des «sonneries de cloche», ce qui pourrait naturellement être étendu à d'autres manifestations de religiosité dans l'espace public, que l'autorité préfectorale prenne un arrêté en cas de désaccord entre le maire et le président ou directeur de l'association cultuelle.

En revanche, l'égalité de tous devant la loi est un principe fondamental de notre République et s'applique à chacun. S'indigner des «prières de rue», et ne pas le faire des processions de l'Eglise catholique, enfreindrait ce principe d'égalité. Je ne puis imaginer que votre parti débatte des unes sans s'interroger à propos des autres.

Surtout, ces «prières de rue», nous disent la presse et les spécialistes, concernent une dizaine de voies publiques, dont six dans la région parisienne, chaque vendredi, à raison de deux heures par semaine. Or, il se trouve que les sectateurs de la bière, du mojito et de la cocaïne occupent, au moins cinq soirs par semaine, de 19 heures à minuit ou 2 heures du matin, dans plusieurs quartiers de Paris, des portions entières de trottoirs, voire de la chaussée, au mépris de la réglementation municipale et préfectorale: par exemple, dans le Marais, dans une fraction de la rue Oberkampf, rue Montorgueil, ailleurs encore. Le scandale Galliano, au bar de La Perle, 78 rue Vieille-du-Temple, le 24 février, a confirmé que certains tenanciers des établissements qui organisent ces cultes laïques enfreignent allègrement la réglementation en matière de répression de l'ivresse publique en continuant de servir des clients, et qui plus est des habitués, pris de boisson et, apparemment, d'autres substances, si l'on en croit la presse et les déclarations des proches de la personnalité mise en cause. Ces zikr (1) infernaux contraignent les passants à marcher sur la chaussée au péril de leur sécurité et provoquent des nuisances sonores insupportables pour les habitants du voisinage, dont des personnes âgées, des enfants ou des travailleurs dont le sommeil est troublé, nuit après nuit. Ils bénéficient pourtant d'une incompréhensible indulgence de la part de la Mairie de Paris et de la Préfecture de Police de Paris qui se sont montrées impuissantes, ou peu désireuses, de réprimer ces infractions systématiques à la loi, en dépit des nombreuses plaintes qu'elles suscitent. Et je connais suffisamment bien le reste de la France pour savoir que cette situation n'est pas propre à sa capitale.

Au nom du principe constitutionnel de l'égalité devant la loi, je vous demande donc l'ouverture d'un débat, au sein de l'UMP, sur les «libations de rue» qui sont pratiquées dans le cadre de la célébration du culte laïque des dieux Bacchus et Piltzintecuhtli ou de la déesse Mama Coca. C'est à ce prix, somme toute modeste, que vous pourrez convaincre l'opinion que la réflexion que vous avez engagée ne discrimine pas nos concitoyens de confession musulmane, mais concerne bien toutes les manifestations rituelles publiques.

En vous remerciant par avance de l'attention que vous accorderez à ma demande civique, je vous prie d'agréer, Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute considération.

Jean-François Bayart
Directeur de recherche au CNRS
NB : Il m'est agréable de vous adresser, par la voie postale, un exemplaire de mon dernier ouvrage L'Islam républicain, paru chez Albin Michel, en guise de modeste contribution à la réflexion de votre parti.

(1) Les zikr sont –en «langue soufique», comme dit le président de la République– des célébrations rituelles collectives qui permettent au croyant musulman adepte de la voie soufi d'accéder à l'extase mystique.

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