Faut-il monter dans l’avion de Bruno Latour?

Bruno Latour, qui vient de publier «Où atterrir ? Comment s’orienter en politique» est actuellement l’un des auteurs les plus cités dans le domaine des sciences sociales, et au-delà.

Bruno Latour, qui vient de publier Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (Paris, La Découverte, 2017, 157 p. collection Cahiers libres), est actuellement l’un des auteurs les plus cités dans le domaine des sciences sociales, et au-delà. Sans ambages, Libération le présente comme « l’un de nos contemporains capitaux » dans son édition des 17 et 18 mars 2018, au fil du « chapeau » de l’entretien que Pierre Ducrozet a eu avec lui. Outre-Atlantique, Bruno Latour a peu ou prou supplanté Foucault comme l’intellectuel français emblématique. L’attente du lecteur soucieux de savoir « où atterrir » est donc grande. Il fermera sans doute le volume en se disant « Tout ça pour ça ? », et en jetant un regard désespéré par le hublot de l’avion qui devait l’emmener vers le Global, et dont la piste a été entretemps fermée, tout comme celle du Local, à laquelle il aurait pu revenir – selon la métaphore de l’auteur (pp. 45-46).

Certes, l’essai part d’un diagnostic inquiétant et plausible : « (…) s’il n’y a pas de planète, de terre, de sol, de territoire pour y loger le Globe de la globalisation vers lequel tous les pays prétendaient se diriger, alors plus personne n’a, comme on dit, de “chez soi” assuré » (p. 14) – ce dont témoigne, entre autres symptômes, la « crise migratoire ». On peut le suivre quand il affirme que « la notion même de sol est en train de changer de nature » (p. 13). Il convainc également quand il constate l’inanité de l’écologie comme réponse politique à cette course vers le gouffre (ou le mur), sans même parler des partis traditionnels de gauche ou de droite. Il peut encore emporter l’adhésion lorsqu’il propose de substituer la catégorie du Terrestre à celle de la nature comme seul enjeu qui vaille.

Mais l’irritation gagne progressivement le lecteur lorsque la prétention à penser de manière radicalement nouvelle le monde auquel nous sommes confrontés va de pair non seulement avec une novlangue dont le caractère heuristique n’est pas évident, et avec la prolifération de petits schémas supposés explicatifs qui évoquent plus les Shadocks que Max Ernst, mais aussi avec des platitudes dignes de Monsieur Homais : « Il ne sert à rien de se dissimuler les difficultés : le combat va être dur » (p. 73), « Pour rassurer, il faudrait être capable de réussir deux mouvements complémentaires que l’épreuve de la modernisation avait rendus contradictoires : s’attacher à un sol d’une part ; se mondialiser de l’autre » (p. 22), etc. On éprouve l’envie irrésistible d’ajouter : « Qui n’avance pas recule ».

Bruno Latour a certainement raison de reprendre à son compte l’hypothèse d’une crise systémique de la civilisation, ou du système international, ou de l’économie mondiale, ou de la planète, peu importe le terme dont on l’affuble. Mais ses alarmes seraient plus éloquentes s’il n’exagérait pas le caractère inédit de certains des faits qu’il invoque à l’appui de sa démonstration, selon un travers courant dans ce genre d’ouvrage.

Les historiens nous ont enseigné de longue date que la planète est une, climatologiquement et géologiquement parlant. En 1815, l’Europe a été frappée de plein fouet, pour plusieurs années, par les conséquences de l’explosion du Tambora, à Sumbawa, comme l’a démontré Emmanuel Le Roy Ladurie dans son histoire du climat. Et elle avait connu, au XVIIIe siècle, une crise environnementale et agricole dramatique du fait de la déforestation, de l’érosion et de l’épuisement des sols – une crise que la révolution industrielle a contribué à empêcher de se transformer en crise alimentaire à grand renfort d’importations de guano et de développement des intrants... (1)

De même, les Etats-Unis n’en sont pas à leur première fermeture migratoire. Bruno Latour passe sous silence l’inversion de leur politique d’accueil à la fin du XIXe siècle, qui eut d’ailleurs des effets dramatiques sur le commerce mondial et sur la polarisation du système international, et qui contribua in fine au déclenchement de la Grande Guerre (2). Enfin, le fait que « toutes les appartenances (…) sont en voie de métamorphose – au globe, au monde, aux provinces, aux terroirs, au marché mondial, aux sols ou aux traditions » caractérise une bonne part des différentes périodes historiques, et en soi doit peu à l’épuisement d’un « projet de modernisation » qui ne dispose plus d’une Terre « de taille à contenir son idéal de progrès, d’émancipation et de développement », même si cette prise de conscience a une portée politique évidente (p. 27).

Bruno Latour traite, et participe, d’une conscience inquiète du monde au fond très classique, d’ordre apocalyptique, ce qui ne suffit pas à la disqualifier, mais donne parfois à son expression un air de déjà vu. La compression du temps et de l’espace, qui caractérise la globalisation aux yeux du géographe marxiste David Harvey, est une affaire plus vieille qu’il n’y paraît. L’essai de Bruno Latour connaîtra sans doute un succès commercial qu’on lui souhaite, car il est dans l’esprit du temps et flatte la sensibilité d’une partie du public qui ne se reconnaît pas dans les évolutions présentes et les redoute, à juste titre. Il en fut ainsi, en 2010, du Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Cela ne suffit pas à en faire un bon livre de sciences sociales, et d’une certaine manière il dessert même la cause pour laquelle il entend œuvrer en ignorant les acquis de ces dernières, dont il ne semble pas aussi familier que ne le suggère son aura.

Ainsi de l’hypothèse sur laquelle il construit son raisonnement, et son ouvrage : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (…) était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où “tous les hommes” pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde » (p. 10).

Bruno Latour parle à ce propos de « politique-fiction » (p. 28), et admet même que cette interprétation « paraît invraisemblable » et « se rapproche trop d’une théorie du complot » (pp. 33-34). Il la maintient néanmoins, fût-ce au conditionnel : « Les élites obscurcissantes auraient pris la menace au sérieux ; auraient conclu que leur domination était menacée ; elles auraient décidé de démanteler l’idéologie d’une planète commune à tous ; compris qu’un tel abandon ne pouvait en aucun cas être rendu public ; qu’il fallait donc oblitérer les connaissances scientifiques à l’origine de tout ce mouvement en agissant dans le plus grand secret. Tout cela au cours des trente ou quarante dernières années » (p. 33).

Quelle note attribuer à un étudiant de master qui nous assénerait une telle supposition sans s’appuyer sur le moindre élément factuel, la moindre source ? Même si son auteur se voit validé sinon dans son absence de démonstration, du moins dans certaines de ses assertions quant à l’accroissement vertigineux des inégalités – les statistiques l’attestent en effet – et à la « sécession » des citoyens les plus aisés – le terme apparaît, sous l’égide de la Fondation Jean-Jaurès, dans une étude du politologue Jérôme Fourquet à propos de la France (3).

Or, une telle « fiction », dont on peut se demander si elle n’est pas un gag sous la plume d’un théoricien de l’ « acteur-réseau », n’est pas utile, et elle est même pernicieuse. Elle tient pour acquis que « décisions » il y eut, par exemple en matière de propagation du « climato-négationnisme ». Et ainsi elle conforte l’opinion, à laquelle Bruno Latour entend montrer « comment s’orienter en politique » (sous-titre de l’ouvrage), dans l’illusion d’une manipulation politique universelle, de sinistre mémoire, et dans la vision utilitariste du monde, celle-là même qui constitue l’hégémonie libérale et a enfermé la science politique étatsunienne dans le piège de la théorie du « choix rationnel ».

En d’autres termes, l’auteur fait table rase des décennies de raffinement des sciences sociales en assénant à ses lecteurs une hypothèse sociologiquement des plus pauvres, et en les privant de la nécessaire critique de la « servitude volontaire » dans laquelle ils se placent. Le scénario du désastre annoncé, hélas à raison, relève d’une sociologie de la domination, et non de la décision. Bruno Latour prend de la sorte une lourde responsabilité politique en ne contribuant pas à dissiper les fantasmes dans lesquels se complaisent une bonne part des militants ou des sympathisants auxquels il s’adresse.

L’auteur s’interdit notamment de penser la combinatoire inhérente à la globalisation depuis deux siècles : la triangulation entre des effets hétérogènes d’intégration du système international, l’universalisation de l’Etat-nation comme mode légitime de souveraineté, et la généralisation de l’identitarisme comme idéologie politique et culturelle. Il continue de penser les trois sommets de ce triangle sous la forme d’un jeu à somme nulle, alors qu’ils sont historiquement en synergie (4). Il ne voit par exemple pas que le libre-échange a été porté par un hégémon étatique, l’Angleterre, comme l’avait bien compris Karl Polanyi, et qu’il est allé de pair avec l’institution sociale des frontières.

Ces dernières décennies n’ont pas changé la règle du jeu de ce point de vue. La conversion de l’Union soviétique, de la Yougoslavie, de la Chine au capitalisme, plutôt qu’à l’économie de marché, a donné naissance à des systèmes régionaux d’Etats-nations et à l’exacerbation du nationalisme. Le Brexit, l’élection de Donald Trump n’ont rien de particulièrement aberrant à cette aune, et le protectionnisme commercial ou migratoire ne contredit pas nécessairement l’impérialisme, ni Washington ni Londres n’ayant renoncé à dominer le monde dans la catégorie qui leur sied. Bruno Latour méconnaît largement les acquis de la sociologie historique du politique et de l’économique dans son analyse du système international. Aussi est-il à craindre que la « géohistoire » en faveur de laquelle il plaide (p. 58) ne subisse vite le sort de la « géopolitique » en vogue : celui de la vacuité, faute de rigueur méthodologique. Curieusement, compte tenu de son œuvre théorique antérieure, son propos est également pré-foucaldien et pré-deleuzien, ce qui n’aide pas à appréhender le monde d’aujourd’hui, et ce qu’il nomme le Terrestre, au-delà de l’anthropocentrisme du Sujet.

Assez confus dans son itération, l’essai ne manque pas de formules plaisantes et justes : Trump en « Madoff d’Etat » (p. 52), les partis de gauche en « buis attaqués par la pyrale » dont il ne restera que poussière (p. 83). Mais il finit de désappointer le lecteur en s’achevant sur quelques pages égotistes indiquant d’où Bruno Latour a décollé, Beaune, en Bourgogne, et où il entend atterrir : en Europe, dont il dresse une apologie assez convenue, mais vibrante et sympathique. En effet, tout ça pour ça.

(1) Kenneth Pomeranz, The Great Divergence. China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2000, pp. 211 et suiv.

(2) Kevin H. O’Rourke, Jeffrey G. Williamson, Globalization and History. The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy, Cambridge, The MIT Press, 1999.

(3) Le Monde, 22 février 2018, p. 7.

(4) Je me permets de renvoyer à mes propres travaux, notamment Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004 et L’Impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, Paris La Découverte, 2017.

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