La crise politique en Turquie, une combinatoire complexe

De toute évidence, la Turquie est entrée dans une zone de turbulence. Mais la crise politique qui la secoue depuis l’éclatement, le 17 décembre, d’un scandale gravissime éclaboussant plusieurs ministres pour des affaires de pots de vin, de malversations ou de trafic d’or, ne doit être ni simplifiée ni surestimée.

De toute évidence, la Turquie est entrée dans une zone de turbulence. Mais la crise politique qui la secoue depuis l’éclatement, le 17 décembre, d’un scandale gravissime éclaboussant plusieurs ministres pour des affaires de pots de vin, de malversations ou de trafic d’or, ne doit être ni simplifiée ni surestimée. Elle ne se réduit pas à la simple érosion du pouvoir, de plus en plus personnalisé, de Recep Tayyip Erdoğan ni à celle de la domination de son parti, l’AKP, pas plus qu’elle ne se ramène au dévoilement cru de la « corruption » ou de l’ « autoritarisme » de ses dirigeants. Elle ne semble pas devoir conduire à une remise en cause du régime, à la renonciation de la candidature de la Turquie à l’Union européenne, à l’affaissement d’un « modèle turc » qui, à dire vrai, n’a jamais existé que dans l’esprit de ceux qui l’ont fantasmé pour le célébrer ou, au contraire, le dénigrer. Elle est bien plutôt la résultante, prévisible et d’ailleurs plus ou moins prévue (1), d’un enchaînement d’événements et de séquences qui forment une combinatoire complexe, au lieu d’un processus linéaire d’usure d’une majorité parlementaire en charge du pays depuis onze ans. Et son issue reste très aléatoire.

 

L’effet boomerang d’un projet présidentialiste

Pour comprendre le déroulé de la crise actuelle, il faut remonter à 2007. Recep Tayyip Erdoğan est alors sorti victorieux de sa confrontation politique avec l’armée, qui n’est pas parvenue à empêcher l’élection à la présidence de la République d’Abdullah Gül, le 28 août. Il a reçu dans cette épreuve le soutien du corps électoral qui lui a donné 46,6% de ses suffrages (soit sensiblement plus qu’en 2002, où il en avait obtenu 34,3%, un score déjà remarquable à l’aune turque) lors des législatives anticipées du 22 juillet.

Mais, comme souvent, ce triomphe était lourd de difficultés à venir. La révision constitutionnelle d’octobre 2007, adoptée par voie référendaire et prévoyant l’élection au suffrage universel direct du président de la République à compter d’août 2014, au terme du premier mandat d’Abdullah Gül, hypothéquait l’avenir du régime parlementaire institué en 1923 et rendait plausible une candidature du très charismatique Recep Tayyip Erdoğan, éventuellement aux dépens de son vieil ami Abdullah Gül, de plus en plus cantonné au rôle de faire valoir. La néo-confrérie (cemaat) des fethullahci a accru son soutien à l’AKP au risque de le prendre en otage, notamment du fait de son entrisme dans la police et la magistrature qui a fini par pervertir et décrédibiliser les instructions judiciaires des affaires Ergenekon (2003) et Balyoz (2007), ces plans de déstabilisation du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan imputés à la haute hiérarchie militaire et à des ultras laïcistes. La suprématie de la mouvance islamique a crispé davantage encore les néo-kémalistes et a radicalisé leur opposition, au point de la rendre parfois hystérique et de la pousser à polluer le débat politique par ses outrances.

Fort de son ascendant et débarrassé de la menace militaire, le Premier ministre a ralenti le rythme des réformes de démocratisation et de libéralisation économique en donnant le sentiment de les juger moins utiles, maintenant que l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République française rendait inévitable le veto de fait de la France à la candidature de la Turquie à l’Union européenne. En 2009, il a perdu son pari municipal dans le Sud-Est et n’a pas réussi à y supplanter les nationalistes kurdes comme il l’avait espéré, ce qui a entraîné une reprise progressive des affrontements armés avec le PKK. Mais il a essayé de passer en force pour déborder l’obstruction de l’opposition parlementaire et a fait adopter par référendum une révision de la Constitution, le 12 septembre 2010, qui a divisé l’intelligentsia entre les partisans d’un « oui » critique (« ça ne suffit pas, mais oui ») et les « nonistes », non sans déchaîner de nouvelles polémiques

Parallèlement, il a tenté de briser la machine politique des nationalistes kurdes dans la société civile du Sud-Est en réprimant de manière indiscriminée la KCK (Union des communautés du Kurdistan) et ses sympathisants réels ou supposés, sur fond d’escalade et de bavures militaires. Un malheur n’arrivant jamais seul, Recep Tayyip Erdoğan a dû subir, en 2011-2012, deux opérations chirurgicales, vraisemblablement à la suite d’un cancer du colon, qui ont pu suggérer à certains des dirigeants de l’AKP que l’heure de sa succession avait sonné.

Dans ce contexte dégradé, voire délétère, le Premier ministre, auquel le règlement intérieur de l’AKP interdit de se présenter aux prochaines élections législatives – et donc de se succéder à lui-même faute de siège parlementaire – s’est laissé deviner de plus en plus enclin à se porter candidat aux élections présidentielles d’août 2014, au terme du mandat d’Abdullah Gül, pour conduire glorieusement la République à la commémoration de son centenaire, en 2023. Ce qui supposait, dans son esprit ou celui de ses partisans, la rédaction d’une nouvelle Constitution assurant l’instauration d’un régime présidentialiste à la mesure de son hybris et, disait-on, du principe même de l’élection au suffrage universel direct du chef de l’Etat, encore que certains firent valoir les exemples de la Finlande et du Portugal, où le président de la République élu au suffrage universel ne dispose que de prérogatives constitutionnelles limitées.  

Or, ce plan s’est heurté à plusieurs obstacles. Tout d’abord, les intentions prêtées au titulaire de la magistrature suprême l’ont immédiatement hypothéqué, pour informulées qu’elles fussent. Abdullah Gül est en effet en droit de solliciter un dernier mandat, selon un arrêt de la Cour constitutionnelle ayant précisé que le chef de l’Etat peut achever son mandat de sept ans en 2014 et se présenter pour un mandat de cinq ans à l’issue de cette échéance, et dans le cadre de la révision constitutionnelle de 2007. Les sondages le donnent favori par rapport au Premier ministre, vis-à-vis duquel il a pris insensiblement ses distances bien avant d’en désavouer implicitement la dérive autoritaire, lors des événements de Gezi, en juin 2013.

Ensuite, les parlementaires, y compris sans doute la majorité des élus de l’AKP, se sont montrés hostiles à la présidentialisation du régime, à l’unisson de l’opinion publique, si l’on en croit les sondages.

Enfin, les fethullahci sont tacitement entrés en conflit avec Recep Tayyip Erdoğan lorsque, le 7 février 2012, des magistrats de leur obédience ont prétendu entendre Hakan Fidan, l’un de ses hommes de confiance et le directeur du MIT – le puissant service secret de l’armée – au sujet de son rôle dans les négociations d’Oslo avec le PKK, en 2011, et se sont vus opposer une fin de non recevoir. Le divorce entre Recep Tayyip Erdoğan et la cemaat paraît avoir été consommé par le communiqué, très critique, de l’Association des journalistes et des écrivains, le 13 août 2013, réputée proche des fethullahci, et est devenu patent lorsque le gouvernement a entendu supprimer les cours préparatoires (dershane) aux études supérieures, l’un de leurs bastions et l’une de leurs principales sources de revenus.        

Qu’une bonne part de la crise actuelle se joue triangulairement entre ces protagonistes est une évidence : la presse fethullahci est en campagne, la police et la magistrature se saisissent soudain avec empressement de pratiques économiques avérées depuis longtemps, et une partie de l’AKP est proche de la cemaat, à commencer, dit-on, par Abdullah Gül. L’armée elle-même entre dans la danse, qui demande la révision des procès ayant condamné à de lourdes peines certains de ses hauts gradés en arguant de l’instrumentalisation de leur instruction par des magistrats fethullahci, au dire de Yalçın Akdoğan, le principal conseiller du Premier ministre !

 

L’écheveau d’une crise multidimensionnelle

Néanmoins, d’autres acteurs et d’autres facteurs contribuent à la soudaine détérioration de la position de Recep Tayyip Erdoğan et à la complexité de la situation. D’une part, les luttes sociales que la libéralisation ou la démocratisation de la dernière décennie a favorisées ont pris une ampleur spectaculaire en juin 2013, non seulement à Istanbul, mais dans l’ensemble du pays. Ce mouvement social a été à la fois puissant, culturellement créatif, et composite : si les laïcistes, les défenseurs de l’environnement et surtout les alevi en ont été les éléments moteurs, d’autres catégories de la population y ont participé, y compris des islamistes. Pour autant, la mobilisation a vite montré ses limites politiques, du fait de l’absence de relais parlementaire, compte tenu de la débilité du CHP, mais aussi en raison de l’abstention des militants kurdes. C’est que, d’autre part, le conflit avec le PKK s’est radicalement transformé à la fin de l’année 2012. Empêtré dans une politique de répression sans issue, confronté à la sourde résistance de la classe politique à son projet de présidentialisation du régime, Recep Tayyip Erdoğan a littéralement renversé la table et ouvert des négociations directes avec Abdullah Öcalan, vraisemblablement dans l’espoir d’obtenir son soutien pour l’adoption d’une nouvelle Constitution. Contre toute attente, le « processus de résolution » – selon la formule consacrée – s’est plutôt bien engagé, suffisamment bien en tout cas pour que le PKK ne rallie pas les manifestants de Gezi en juin, même si les négociations se sont enlisées dans des manœuvres dilatoires de part et d’autre, chacune des parties essayant de tirer le maximum de concessions au fil de leur déroulement au risque de les faire capoter. Précisons au passage que le conflit kurde est aujourd’hui une lutte fratricide entre le PKK et l’AKP, dans la mesure où celui-ci comprend un nombre de cadres et d’élus kurdes proportionnellement beaucoup plus élevé que les autres formations (par contraste, les alevi seraient surreprésentés dans l’appareil du CHP, bien qu’il convienne de relativiser la thèse habituelle d’un vote alevi naturel en sa faveur).

Ces deux dimensions supplémentaires de la crise, en tant que telles et dans leur interaction, la compliquent singulièrement. Ainsi que nous l’avons déjà noté, la répression des manifestations de juin a creusé le fossé entre Recep Tayyip Erdoğan, d’une part, et, de l’autre, Abudllah Gül, mais aussi Bülent Arınç, le porte-parole du gouvernement, un poids lourd de l’AKP, dont l’annonce de son retrait de la vie politique n’augure peut-être rien de bon pour le Premier ministre, après les violentes altercations entre les deux hommes, durant l’été. Elle a durci l’opposition de la cemaat, au même titre peut-être que le « processus de résolution » que cette dernière soutient officiellement, mais certainement sans voir d’un bon œil le dialogue avec le PKK et Abdullah Öcalan, dans la mesure où elle a toujours été proche des milieux sécuritaires attachés à la force et à l’unité de l’Etat. Le quant à soi du PKK à l’encontre du mouvement de Gezi a affaibli celui-ci et accru les querelles de l’intelligentsia quant au soutien critique à apporter, ou à refuser, au gouvernement.

Surtout, les enjeux extérieurs se sont invités dans le débat, ont donné lieu à toutes sortes de rumeurs et d’interprétations paranoïdes dont raffole la société turque et dont le Premier ministre n’est pas moins friand, et ont distordu les représentations que l’on pouvait avoir de la scène politique intérieure. Depuis 2009, la politique étrangère de Recep Tayyip Erdoğan suscite des doutes croissants, même chez certains de ses partisans. Son engagement militaire indirect en Syrie a semé le trouble dans un pays épris de paix et alimenté la tension entre sunnites et alevi, même si ceux-ci n’ont rien à voir avec les alaouites – hormis le cas spécifique du Hatay – et si la thèse en vogue de la « confessionnalisation » de la diplomatie turque est très simpliste. En outre, les succès militaires du PYD, l’émanation syrienne du PKK, sur la frontière avec la Turquie, dont il a pris en partie le contrôle, interfèrent avec le « processus de résolution » et ont poussé Ankara à faire preuve d’une certaine mansuétude à l’égard des djihadistes qui combattent le régime d’Assad, au grand dam des Occidentaux. La dégradation des relations avec Israël à la suite de l’Opération Plomb durci à Gaza, en 2008, et de l’affaire de la flottille, en 2010, a inspiré nombre de supputations sur les manœuvres de Jérusalem contre Recep Tayyip Erdoğan. Quant aux services secrets syriens, ils ne seraient pas en reste, si l’on en croit les affirmations du gouvernement à la suite des attentats qui ont frappé la Turquie cet été. Enfin, l’exil du hodja Fethullah Gülen, le maître à penser de la cemaat, en Pennsylvanie, et ses liens avérés avec la Religious Right et la CIA convainquent une partie de l’opinion, et probablement le Premier ministre lui-même, que les Etats-Unis sont derrière la tentative de « coup d’Etat » des fethullahci, en guise de rétorsion à la suite de la signature d’un contrat avec une entreprise chinoise portant sur l’achat par la Turquie d’un système de défense antimissiles, de son rôle dans le contournement des sanctions contre l’Iran, de son soutien aux djihadistes syriens ou de ses querelles avec Israël (2). Que ces interprétations ou surinterprétations soient délirantes ou comportent une part de vérité n’est pas le problème. Elles sont désormais des facteurs énonciatifs de la crise politique, dont elles sont devenues la caisse de résonance.

 

De quelle crise parle-t-on ?

Dès lors, il convient de raison garder face à l’emballement des commentaires, bien que leur exagération fréquente participe à leur tour à la contingence des événements et à l’imprévisibilité de leur issue. Première constatation : Recep Tayyip Erdoğan est loin d’avoir grillé toutes ses cartouches. L’homme est un redoutable politicien ; jusque dans ses outrances, son style le rend immensément populaire ; ses accusations à l’encontre des fauteurs de complot sont en phase avec l’imaginaire politique du pays que continue à tarauder le « syndrome de Sèvres » (3) ; et il peut encore gagner les prochaines échéances électorales (municipales en mars 2014, présidentielles en août 2014), quitte à provoquer la dissolution de l’Assemblée nationale et à transformer la consultation législative en plébiscite (les derniers sondages attribuent encore 40% des suffrages à l’AKP, quinze jours après l’éclatement du scandale de la « corruption »).

Une « révolution de palais », à l’instigation d’Abdullah Gül ou d’une fraction du groupe parlementaire de l’AKP, n’est pas exclue, mais l’histoire politique du pays montre que l’éviction des leaders par leur propre parti est exceptionnelle, même si le CHP en a récemment fait l’expérience et si l’AKP lui-même est né d’une scission au sein de la mouvance islamique du vieux chef historique Necmettin Erbakan. De toute façon, la chute de Recep Tayyip Erdoğan, à la suite par exemple de l’arrestation de son fils Bilal, dont l’affairisme est notoire, ne signifierait pas nécessairement celle de l’AKP, dans la mesure où la personnalisation du pouvoir du Premier ministre focalise les attaques et les responsabilités sur celui-ci et épargne relativement son parti ou le président de la République, dans la mesure aussi où l’opposition parlementaire reste incapable de proposer une relève crédible.

Il ne semble donc pas que la crise politique actuelle soit une crise de régime, au sens strict du terme : les institutions continuent de fonctionner, et le parti au pouvoir, quoiqu’il ne soit plus aussi blanc que le voudrait son acronyme (4), peut se flatter d’un bilan gouvernemental plus qu’honorable, en particulier dans le domaine économique. Bien sûr, la crise politique risque d’avoir des effets dévastateurs sur ce plan, comme l’a rappelé le plongeon immédiat de la livre et de la Bourse : le talon d’Achille du miracle turc est le déficit structurel de la balance des paiements courants, qui le rend éminemment vulnérable à la spéculation et aux émois des marchés financiers, et la bulle immobilière est un autre élément de fragilité. Mais le pays est coutumier de ces revers de fortune, et l’expérience prouve qu’il ne tarde pas à s’en remettre.

Il est également prématuré de parler de la faillite du « modèle turc », si tant est qu’il ait jamais existé. D’une part, les critiques tous azimuts de la diplomatie de Recep Tayyip Erdoğan sont excessives et dissimulent mal une joie mauvaise des commentateurs étrangers. L’Union européenne a une part de responsabilité écrasante dans le ralentissement des réformes en Turquie, dans la montée de son euroscepticisme, dans la globalisation de sa politique étrangère que commandent au demeurant ses intérêts économiques bien compris. De l’autre, les succès des diplomaties occidentales en Irak, en Syrie, en Egypte ne sont pas tels qu’ils puissent éclipser les difficultés objectives de la Turquie, laquelle partage de longues frontières avec l’Irak et la Syrie, accueille plus de 600 000 réfugiés sur son territoire et doit régler sa propre question kurde, indissociable des conflits qui ravagent ses voisins. En outre, Recep Tayyip Erdoğan, une fois n’est pas coutume, ne pèche pas par exagération quand il qualifie de coup d’Etat le renversement du président Morsi en Egypte, et c’est plutôt l’euphémisation de celui-ci par les chancelleries occidentales qui est mal venue. 

Surtout, le soft power de la Turquie dans son environnement régional ne repose pas sur la seule personnalité, contestable, de son Premier ministre, mais bel et bien sur la stabilité de son système représentatif, sur le caractère démocratique de ses élections, sur le rayonnement culturel d’un pays de 75 millions d’habitants, en particulier par le biais de ses télévisions satellitaires, sur son style de vie, sur le dynamisme de son industrie et de ses services. De ce point de vue, les dernières péripéties de sa vie politique ne desservent pas forcément sa réputation. Autant que l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan – à propos duquel d’aucuns ont parlé de « poutinisation » du personnage – elles attestent la démocratisation de la société. Après tout, le mouvement de Gezi, arbre qui ne doit pas cacher la forêt de mobilisations de divers ordres dans tout le pays, a été exemplaire, et salué comme tel urbi et orbi. Il a révélé au monde une autre Turquie, méconnue et qui ne se connaissait peut-être pas elle-même. Par ailleurs, l’évolution et les projets constitutionnels du Premier ministre engendrent une résistance au sein de son propre parti qui est sans égale à l’intérieur de Russie unie et témoigne de la résilience du parlementarisme.


Renoncer aux vieilles lunes de l’orientalisme politologique

En bref, les événements qui se sont succédé ces douze derniers mois, de l’ouverture d’un processus de règlement politique de la question kurde au scandale de la « corruption » d’une partie du gouvernement en passant par la guerre de plus en plus ouverte entre celui-ci et les fethullahci et par l’éclosion du mouvement de Gezi, confirment l’ampleur des changements que la Turquie a enregistrés depuis dix ans. Ils devraient nous interdire de rester prisonnier de nos grilles de lecture habituelles, qui ont été de peu de secours pour comprendre et anticiper les transformations dont l’AKP a été simultanément l’acteur et la résultante.

Il faut en particulier abandonner le prisme simplificateur d’un islam dont on ne perçoit ni la polysémie politique ni l’hétérogénéité. Au-delà de son Kulturkampf avec les élites néo-kémalistes dont il est devenu le compétiteur, l’AKP a été paradoxalement un vecteur de sécularisation de la société et de la religion, et sa déconfessionnalisation n’est pas qu’un stratagème, à l’aune d’un « agenda caché » d’islamisation de la République kémaliste (5). L’autoritarisme croissant de Recep Tayyip Erdoğan illustre plutôt la revanche de cette dernière sur l’islam que l’inverse. Sa dérive politique n’est pas sans évoquer celle d’Adnan Menderes dans les années 1950, lui aussi fort de ses victoires électorales successives au point de perdre la mesure de la séparation des pouvoirs. Par ailleurs, l’enseignement saillant de la crise actuelle a trait aux relations traditionnellement délicates que la mouvance confrérique – et singulièrement la cemaat – a entretenues avec les partis islamiques successifs : Fethullah Gülen a toujours été plus proche de la droite conservatrice classique, et notamment de Turgut Özal, que de Necmettin Erbakan, et il avait d’ailleurs approuvé le « coup d’Etat postmoderne » de 1997 qui avait chassé celui-ci du pouvoir, ainsi que le putsch de 1980. En d’autres termes, la lune de miel amer entre les fethullahci et l’AKP, de 2002 à 2011, a été l’exception qui a confirmé la règle, et n’a nullement effacé le clivage politique, voire idéologique entre l’orientation étatiste et centralisatrice de la cemaat, ou en tout cas de son hodja, et l’orientation plus notabiliaire et libérale des partis de sensibilité musulmane, singulièrement de l’AKP. Même si l’un des chroniqueurs islamiques les plus en vue, Femih Koru, écrivait benoîtement, le 12 décembre, dans le quotidien progouvernemental Star : « Je sais qu’une grande partie des personnes raisonnables dans ce pays pensent comme moi. Ces personnes sont heureuses lorsque [la cemaat et l’AKP] sont proches, et tristes quand ils ne s’entendent pas ».

L’AKP a consacré une triple mue de la République : il a consolidé et systématisé la révolution néolibérale que Turgut Özal avait opérée à la faveur du coup d’Etat militaire de 1980 ; il a incorporé au « bloc historique » (Antonio Gramsci) tenant de l’Etat les élites sociales périphériques de l’Anatolie ou des quartiers défavorisés des métropoles que l’exode rural et le conflit du Sud-Est ont démesurément fait grossir ; il a intégré les masses populeuses à cet édifice grâce à la croissance économique et à son conservatisme social et accessoirement religieux. Car il s’agit bien de conservatisme social plutôt que d’islam per se. Quand islam il y a, c’est maintenant un « islam de marché » (6), dont la religiosité évoque furieusement celle de la Religious Right américaine – y compris dans son rapport à l’argent : le marché des dershane auquel s’en est pris Recep Tayyip Erdoğan pour affaiblir les fethullahci qui y prospèrent représente plusieurs milliards d’euros – et dont la politique sociale et familiale n’est pas si différente de celle du Parti populaire espagnol ou de la CSU bavaroise. C’est sous cet éclairage qu’il faut replacer la polémique sur la mixité dans les foyers et les colocations d’étudiants, dont le Premier ministre a pris l’initiative à l’automne et qu’a relayée la « répression de quartier (mahalle) » (Şerif Mardin), c’est-à-dire la pression sociale du voisinage. De même, la cemaat est au fond très proche de l’Opus Dei dans son mélange de modernisme, d’éthique entrepreneuriale, de stratégie d’influence, notamment auprès des milieux estudiantins, et d’entrisme dans les institutions, mais aussi de superstition et de charlatanisme dans les couches populaires : en Espagne, la célèbre et mystérieuse congrégation a été simultanément celle du miracle économique des années 1950-1960, de ses scandales bancaires et immobiliers, et d’autres miracles ou mirages, ceux de Mgr Balaguer que ressasse la littérature d’édification des fidèles…

La crise politique actuelle corrobore en deuxième lieu l’une des leçons des recherches récentes sur l’Empire ottoman, la République kémaliste et l’Etat turc contemporain. Contrairement à une légende tenace, aucun de ces régimes politiques n’a jamais brillé par son autonomie ni par sa « force » (pour reprendre les termes convenus de la distinction normative entre Etats « forts » et « faibles »). Sous ces différents avatars, l’Etat en Turquie a toujours entretenu une rétroaction avec la société qu’il prétendait régenter et réformer – par exemple par le biais de la pratique des pétitions, sous l’Empire ottoman ou le régime de parti unique entre les deux guerres ; ensuite, par le biais des élections et du clientélisme – et il n’a cessé d’être pénétré par des forces religieuses, économiques ou politiques qui investissaient ses institutions au risque de les faire imploser – comme pendant la quasi-guerre civile des années 1976-1980 (7) – ou de les dédoubler sous la forme d’un « Etat profond », selon la formule en usage, et dont le Comité Union et Progrès de triste mémoire reste le parangon. L’armée elle-même n’échappe pas à la règle (8). Lorsque Recep Tayyip Erdoğan dénonce les « bandes qui ont noyauté l’Etat » ou l’ « Etat parallèle », il parle d’or, si l’on ose dire par les temps qui courent, avec ses mots : l’entrisme supposé des fethullahci dans la police et la magistrature n’a rien que de très classique dans l’histoire du pays.

Enfin, le scandale de la « corruption » qui ébranle l’AKP, ou plutôt le gouvernement, jette une lumière crue sur l’économie politique du néolibéralisme et sur celle des sanctions internationales contre l’Iran. La mise en cause de Toki, l’organisme semi public en charge du logement collectif – on n’ose dire social – n’est une surprise pour personne. Et chacun se souvient que les manifestants de Gezi s’en prenaient précisément à des opérations urbanistiques dans lesquelles étaient engagés des entreprises et des promoteurs réputés très proches du Premier ministre. La bulle immobilière qui menace la Turquie s’inscrit dans ce contexte, auquel n’est pas étrangère l’armée elle-même, grande propriétaire foncière devant l’Eternel.

Plus intéressante est l’implication dans ce scandale à multiples fonds, et dans des montages opaques destinés à déjouer les sanctions commerciales et financières frappant Téhéran, d’une part, de Reza Zarrab, un homme d’affaires d’origine iranienne, ayant acquis les nationalités azerbaïdjanaise et turque, bien introduit auprès d’Egemen Bağış, ministre des Affaires européennes jusqu’à ces derniers jours, et en cheville avec un trader sulfureux de la République islamique, Babak Zanjani, propriétaire du groupe Sorinet, et, d’autre part, de la banque publique dite du Peuple, Halkbank, prise la main dans le sac d’un trafic d’or destiné à faciliter le paiement d’achats de gaz et de pétrole iraniens par la Turquie et l’Inde, voire de pétrole kurdo-irakien. Se dévoile ainsi toute une nébuleuse d’aventuriers que Fariba Adelkhah a bien analysés dans le dédale du « quatrième secteur » de l’économie iranienne, à l’interface du public et du privé, que l’on retrouve aujourd’hui à l’œuvre en Turquie, et dont il serait fâcheux d’apprendre qu’elle fraye avec Bidal Erdoğan (9). Ce qui n’est pas surprenant si l’on garde à l’esprit le rôle de métropole d’Istanbul, la multiplicité des territoires avoisinants sans statut international bien défini (Kurdistan irakien, Chypre Nord, territoires contestés du Caucase du Sud), l’afflux des pétrodollars du Moyen-Orient et de l’Azerbaïdjan, le développement spectaculaire des relations avec la Russie, et le poids des invisibles dans la balance des paiements courants du pays (10).

Derechef, la Turquie, dans ses difficultés présentes, nous parle de nous-mêmes, d’un monde dont nous sommes parties prenantes. Ce serait une grossière erreur d’analyse que de continuer à nous enfermer dans une représentation orientaliste de ses aléas. Contrairement au poncif que reprenait récemment la couverture d’un hebdomadaire en vogue (11), Recep Tayyip Erdoğan est plus proche d’un Premier ministre ou d’un président de la République ouest-européen (ou russe) que d’un sultan ottoman. Il est une pure incarnation du national-libéralisme, et de sa fatalité, qui veut que le nationalisme soit pour les pauvres, et le libéralisme pour les riches, et qu’il soit parfois difficile d’être parent quand on est puissant comme l’avaient appris à leurs dépens François Mitterrand et Margaret Thatcher (12). Ce qui veut aussi dire que les Turcs eux-mêmes sont plus proches de nous que de l’image fantasmatique que nous nous faisons de l’islam et de l’Orient : soit qu’ils adhèrent au national-libéralisme, à l’instar d’une majorité d’Ouest-Européens, soit qu’ils le contestent comme à Gezi et dans bien d’autres lieux. Autrement dit, aucune frontière prétendument naturelle ne sépare la Turquie de l’Europe.

Il est en revanche une frontière politique qui traverse simultanément ces deux ensembles, en particulier pour ce qui est de la définition de la citoyenneté, sur un mode universaliste ou au contraire ethnoconfessionnel. Aussi bien Nicolas Sarkozy que les ultranationalistes turcs du MHP crient à l’immigré, à l’étranger, à l’allogène, à l’Autre (ou suspecté de l’être) : « La Turquie, la France, tu l’aimes ou tu la quittes ! ». Or, les événements qui secouent la Turquie, tout comme les débats politiques en Europe de l’Ouest, suggèrent que le manichéisme n’est pas de mise en la matière, bien que philosophiquement l’alternative entre les deux conceptions de la nationalité soit limpide. Dans ses errements national-libéraux, Recep Tayyip Erdoğan propose néanmoins de sortir de la conception ethnoconfessionnelle de la citoyenneté turque (13), est allé plus loin que tous ses prédécesseurs dans la tentative de règlement politique de la question kurde, et entend s’atteler à la « construction d’une mémoire commune et équitable », d’une « mémoire juste » de pair avec les Arméniens, sous les vociférations de son opposition dite de gauche. On comprend que les affres des intellectuels turcs qui disent que « ça ne suffit pas, mais… », malgré les lazzi de leurs collègues néokémalistes, ne sont pas près de s’achever.

(1) Jean-François Bayart, « La Turquie, une candidate ordinaire », Politique internationale, 105, automne 2004, pp. 81-102 et La Turquie entre crispation et ouverture, ainsi que L’An X du gouvernement AKP : lignes de force et lignes de fragilité de la Turquie, Paris, Fasopo, 2013.

(2) Sur les accointances entre Fethullah Gülen et l’administration américaine, voir International Herald Tribune, 18 avril 2012, pp. 1 et 4.

(3) Par référence au désastreux traité de Sèvres, en 1920, qui prévoyait le démembrement de la Turquie et contre lequel Mustapha Kemal poursuivit la lutte armée, jusqu’à obtenir des conditions beaucoup plus favorables à Lausanne, en 1923.

(4) Ak évoque la blancheur de la pureté, en même temps que celle du cheval dont le Parti de la Justice de Süleyman Demirel avait fait son symbole, et il est clair que pour de nombreux électeurs l’AKP n’est plus blanc comme neige, même si son orientation économique entrepreneuriale et hostile à la fonction publique demeure populaire et rend sans doute admissible que pour faire une omelette il faille bien casser des œufs.

(5) Outre mon Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar (Paris, Albin Michel, 2010), voir la remarquable enquête de terrain de Cihan Tuğal (Passive Revolution. Absorbing the Islamic Challenge to Capitalism, Stanford, Stanford University Press, 2009) dans le district de Sultanbeyli – le plus pauvre de la mégapole d’Istanbul, sur l’autoroute d’Ankara.

(6) Patrick Haenni, L’Islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Paris, Le Seuil, 2005.

(7) Benjamin Gourisse, L’Etat en jeu. Captation des ressources et désobjectivation de l’Etat en Turquie (1975-1980), Paris, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 2010, multigr.

(8) Gabriela Anouck Côrte-réal Pinto, Armée sans frontière. Redéploiement économique du pouvoir militaire dans la Turquie néolibérale, Paris, Institut d’études politiques de Paris, 6 décembre 2012, multigr.

(9) Fariba Adelkhah, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation, Paris, Karthala, 2012.

(10) On estime de 10 à 15 milliards de dollars par an le montant des capitaux « non identifiés », que contribuent à drainer les nombreux bureaux de change. On peut également se demander si la montée en puissance du marché de l’art à Istanbul ne concourt pas au blanchiment de capitaux suspects, au même titre que la bulle immobilière.

(11) 

(12) Jean-François Bayart, Sortir du national-libéralisme. Croquis politique des années 2004-2012, Paris, Karthala, 2012.

(13) L’AKP parle désormais de la citoyenneté de la « République de Turquie » (Türkiyeli, de Turquie, né et vivant en Turquie). Recep Tayyip Erdoğan a tenu des propos particulièrement énergiques à ce sujet, en février 2013, à Mardin : « Qu’on ne vienne pas à nous avec le nationalisme turc et le nationalisme kurde. Ceux qui entretiennent le nationalisme ethnique sont dans la perversion. Nous sommes un parti qui a foulé aux pieds toutes les formes de nationalisme (…) La vision de supériorité de la race, de l’ethnie ou de la tribu relève de Satan ». Sans même parler de l’extrême droite du MHP, le très souverainiste CHP, quant à lui, reste fidèle à la conception kémaliste établie de la citoyenneté « turque » (Türk), encore que le leader du parti, Kemal Kılıçdaroğlu, lui-même kurde alevi originaire de Dersim, ait finalement estimé, en décembre 2012, inopportune toute « définition basée sur l’identité ethnique ».

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