Jean-François Bayart
Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
Abonné·e de Mediapart

102 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 juil. 2010

Fausses frayeurs, vraies erreurs, ou comment «perdre la Turquie»

Après avoir snobé la Turquie, l'Europe s'inquiète maintenant de la voir s'éloigner. Elle discerne dans l'activisme d'Ankara au Proche et au Moyen-Orient une stratégie de substitution par rapport à l'adhésion à l'Union européenne. Elle impute au musulman Tayyip Erdogan des visées « néo-ottomanes ». Ce faisant, elle continue de ne rien comprendre au film.

Jean-François Bayart
Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après avoir snobé la Turquie, l'Europe s'inquiète maintenant de la voir s'éloigner. Elle discerne dans l'activisme d'Ankara au Proche et au Moyen-Orient une stratégie de substitution par rapport à l'adhésion à l'Union européenne. Elle impute au musulman Tayyip Erdogan des visées « néo-ottomanes ». Ce faisant, elle continue de ne rien comprendre au film. Ankara n'a nullement renoncé à rejoindre l'Union européenne bien que celle-ci soit aujourd'hui moins désirable qu'il y a quelques années, et que les rebuffades infligées à l'opinion publique turque aient incontestablement douché son europhilie. L'AKP ne cherche pas dans le monde arabo-musulman, dans le Caucase ou en Asie centrale un champ de compensation, ni même une monnaie d'échange avec Bruxelles. Il assume la puissance politique et économique d'un pays émergent, moins fort de son passé historique que de son dynamisme actuel et de ses potentialités. Il reprend à son compte des choix que Turgut Özal et les industriels avaient déjà faits dans les années 1980 et que la chute de l'Empire soviétique avait permis d'amplifier, en même temps que la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), celle du Koweït (1990-1991) et l'endiguement de Saddam Hussein les avaient contrariés. La Turquie est dans un rôle déjà ancien quand elle se pose en médiatrice entre Israël, qu'elle avait reconnu dès sa création, et les pays arabo-musulmans.

Un élément nouveau est qu'elle a surmonté ses principaux contentieux avec la Grèce et la Syrie, et qu'elle est peut-être en passe de le faire avec l'Arménie. Un autre facteur inédit est la détermination quasi suicidaire avec laquelle Israël s'aliène son principal allié dans la région, en dépit de la coopération militaire qui le lie à lui depuis 1996. Enfin, la Turquie est désormais la quinzième économie mondiale, dont les taux de croissance oscillent, bon an mal an, entre 5 % et 10 % et qui entend trouver des marchés à sa mesure.

Pour autant, son rôle régional n'a rien de « néo-ottoman », comme se plaisent à le dire, par facilité orientaliste, nombre de commentateurs ou d'hommes politiques ouest-européens. Il s'inscrit dans le contexte d'un système d'Etats-nations qui est en effet issu du démantèlement de l'Empire ottoman et de l'empire des Habsbourg, puis de la dissolution des empires coloniaux, mais qui précisément se situe aux antipodes d'un monde impérial. Ankara avait déjà fait clairement savoir, pendant les guerres balkaniques des années 1990, que le passé ottoman était révolu et que même la Macédoine ne faisait pas partie de ses nécessités stratégiques. Par ailleurs, la Turquie joue désormais à l'échelle « globale », comme l'ont montré les visites respectives d'Abdullah Gül en Afrique et de Tayyip Erdogan en Amérique latine.

En revanche, l'Union européenne court deux autres dangers à force de tenir à distance Ankara. Le premier serait d'évider le processus d'adhésion de toute crédibilité et de ne laisser à la Turquie que la stratégie du free rider, soucieux de ses seuls intérêts, dont le nationalisme solipsiste et nucléaire serait l'expression, et qui trouverait dans la Russie de Poutine ou l'Iran d'Ahmadinejad ses interlocuteurs naturels. D'ores et déjà, le rapprochement avec Moscou et Téhéran est impressionnant. Le second risque est de pousser Ankara dans le camp des pays émergents que tente une nouvelle forme de non-alignement. Le camouflet que les Occidentaux ont administré à Erdogan et à Lula après l'accord de Téhéran au sujet du nucléaire iranien, en lui refusant toute pertinence et en faisant passer devant le Conseil de sécurité un train supplémentaire de sanctions, est une erreur historique. Car la Turquie et le Brésil négociaient depuis l'été avec leurs encouragements, notamment ceux de l'administration Obama, désireuse de trouver par petits pas une issue diplomatique au contentieux avec la République islamique, et de Nicolas Sarkozy, prêt à troquer Clotilde Reiss contre un plat d'uranium. Voudrait-on rendre enragés Lula et Erdogan, et faire d'Ahmadinejad le Mossadegh de l'atome, que l'on ne s'y prendrait pas autrement.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Énergies
Régulation de l’énergie : la politique du pire
En excluant la période de spéculation débridée fin décembre sur le marché de gros de l’électricité, la commission de régulation de l’énergie aurait pu limiter la hausse des tarifs régulés à 20 % au lieu de 44 %. Elle a préféré faire les poches d’EDF et transférer l’addition aux consommateurs après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal
Laurent Joly : « Zemmour a une capacité à inverser la réalité des faits »
Ce soir, deux historiens répondent aux falsifications de l’histoire du candidat Éric Zemmour. Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme et du régime de Vichy et auteur de « La Falsification de l’Histoire », est notre invité. Entretien également avec Serge Klarsfeld, cofondateur de l’association « Fils et filles de déportés juifs de France ».
par à l’air libre
Journal
L’action des policiers a causé la mort de Cédric Chouviat
D’après l’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction, la clé d’étranglement et le plaquage ventral pratiqués par les policiers sur Cédric Chouviat, alors que celui-ci portait encore son casque de scooter, ont provoqué l’arrêt cardiaque qui a entraîné sa mort en janvier 2020.
par Camille Polloni
Journal
Julian Assange garde un espoir de pouvoir contester son extradition
La Haute Cour de justice de Londres a autorisé les avocats du fondateur de WikiLeaks à déposer un recours devant la Cour suprême contre la décision des juges d’appel qui avaient autorisé son extradition vers les États-Unis.
par Jérôme Hourdeaux

La sélection du Club

Billet de blog
« Violences génocidaires » et « risque sérieux de génocide »
La reconnaissance des violences génocidaires contre les populations ouïghoures a fait l’objet d’une résolution parlementaire historique ce 20 janvier. C'était un très grand moment. Or, il n'y a pas une mais deux résolutions condamnant les crimes perpétrés par l’État chinois. Derrière des objets relativement similaires, se trouve une certaine dissemblance juridique. Explications.
par Cloé Drieu
Billet de blog
Stratégies de désinformation et de diversion de Pékin sur la question ouïghoure
[Rediffusion] Alors que de nombreux universitaires sonnent l’alarme quant au risque génocidaire en cours dans la région ouïghoure, Pékin s’évertue à disqualifier tout discours alternatif et n’hésite pas à mobiliser ses réseaux informels en Europe pour diviser les opinions et couper court à tout débat sur la question ouïghoure. Une stratégie de diversion négationniste bien familière. Par Vanessa Frangville.
par Carta Academica
Billet de blog
Agir pour faire reconnaître le génocide ouïghour. Interview d'Alim Omer
[Rediffusion] l’Assemblée Nationale pourrait voter la reconnaissance du caractère génocidaire des violences exercées sur les ouïghour.es par la Chine. Alim Omer, président de l’Association des Ouïghours de France, réfugié en France, revient sur les aspects industriels, sanitaires, culturels et environnementaux de ce génocide.
par Jeanne Guien
Billet de blog
La cynique et dangereuse instrumentalisation du mot « génocide »
La répression des Ouïghours existe au Xinjiang. Elle relève très probablement de la qualification juridique de « crimes contre l’Humanité ». Mais ce sont les chercheurs et les juristes qui doivent déterminer et les faits et leurs qualifications juridiques, et ce le plus indépendamment possible, c’est à dire à l’écart des pressions américaines ou chinoises.
par Bringuenarilles