Sociologie historique du politique et science-fiction

Théo Pilowsky et Edouard Zeller nous parlent, dans deux récits de science-fiction reproduits ici, de formes que pourrait prendre la domination impériale grâce aux nouvelles technologies, et dont nous voyons les premières manifestations  non seulement en Chine mais aussi, de plus en plus, dans les démocraties occidentales.

J’enseigne, au sein de l’Institut des hautes études internationales et de développement (IHEID) de Genève, un cours de master « Sociologie historique et comparée du politique », (SHCP pour les intimes). L’année dernière, deux étudiants, Théo Pilowsky et Edouard Zeller, me proposèrent de le valider en écrivant chacun un récit de science-fiction recourant aux concepts et aux problématisations développés dans le cadre du cours. Il en est résulté deux récits assez désopilants, et très ironiques dans leur mise en œuvre de notions que nous avions travaillées, à commencer par cette insistance de Gilles Deleuze à faire dire aux concepts non des « essences », mais des « événements » – un Gilles Deleuze dont on sait qu’il faisait lui-même grand cas de l’écriture science-fictionnelle, même si les principaux auteurs du genre le connaissent beaucoup moins bien que Hegel.

Mais, au-delà du plaisir que l’on peut trouver à les lire, ces essais de Théo Pilowsky et Edouard Zeller, écrits dans les contraintes de temps qu’impose le calendrier universitaire, s’inscrivent dans le dialogue que les sciences sociales du politique ou la philosophie nouent avec la science-fiction. On a à l’esprit divers colloques récents, ou l’ouvrage important de Jean-Clet Martin, Logique de la science-fiction. De Hegel à Philip K. Dick (Impressions nouvelles, 2018).

Théo Pilowsky et Edouard Zeller nous parlent, pour leur part, de formes que pourrait prendre la domination impériale grâce aux nouvelles technologies, et dont nous voyons, à dire vrai, les premières manifestations en matière de contrôle social, non seulement en Chine mais aussi, de plus en plus, dans les démocraties occidentales, un terme que l’on est tenté de placer entre guillemets.

C’est, par exemple, l’enjeu de la 5 G que la société française s’apprête à adopter sans débat démocratique aucun, ou encore de la biométrie et de la reconnaissance faciale dont l’usage se répand en dehors de tout contrôle réel des institutions supposées compétentes. C’est ce qu’a révélé l’intrusion de Cambridge Analytica dans les campagnes électorales au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C’est ce que trahit aux Pays-Bas le System Risk Indication de numérisation de ce qu’il reste d’Etat-Providence, auquel le quotidien Le Temps vient de consacrer un article glaçant dans son édition du 5 novembre. La science-fiction offre alors un instrument d’imagination scientifique qui permet de mieux comprendre les logiques potentielles de ce que nous observons, en même temps qu’un banc d’essai pour les concepts que nous utilisons.

A mes yeux, elle a aussi l’avantage de mieux appréhender la « compénétration des durées » qui est constitutive de toute société, et que Bergson avait mise au cœur de son œuvre – une filiation philosophique dont je me réclame et qui a aiguisé le sens de l’humour de Théo Pilowsky et d’Edouard Zeller. Elle procure un contre-récit par rapport à la conception linéaire du temps politique et à l’évolutionnisme, une contribution salubre tant celui-ci demeure de rigueur dès qu’il s’agit de commenter l’actualité internationale. Pace la « transitologie » des politistes, et autres célébrations de l’avenir radieux de la démocratie, du marché, de l’umma ou du communisme. Enfin, la science-fiction fait éclater toute idée d’identité du fait, notamment, de la transmigration de certains de ses personnages, comme dans le Cycle du non de Van Vogt.

C’est donc tout naturellement que j’ai demandé à Théo Pilowsky et Edouard Zeller de participer à la table ronde-récital de clôture du prochain congrès de l’Association suisse d’anthropologie, à Genève, ce samedi 9 novembre, que j’ai organisée pour inciter à de nouvelles manières d’écrire les sciences sociales.

 

- I -

 

Néo-Calvin

par Théo Pilowsky

 

 

“ Ainsi couché jusqu'aux aurores

Je compte les moutons électriques

Jamais ne rêve l'androïde

Car dès qu'il entre en transe s'y tord.

Oh ! Que je déteste la nuit ! ”

                       (Philippe K. Dick - “ Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ”)

 

 

 

            Notre histoire commence dans un système solaire excentré de la galaxie SHCP.2018. Un vaisseau de taille moyenne dépasse à une vitesse d’un parsec par seconde l'étoile brillante en son centre. Outre un sobre fuselage métallique, aucune autre marque que le nom de Réforme III n’indique la raison d'être de cet engin spatial, qui avance seul dans l’espace pour rejoindre le deuxième satellite de la planète Confédération IV : la plus petite mais aussi la plus charmante de ses lunes, toute teintée de jaune et de rouge, et qui abrite la cité-Etat de Néo-Calvin. La capitaine du vaisseau et Diplomate, la Dre. Saussure, revient d’une longue mission politique et commerciale auprès des protos-empires galactiques qui aura duré plus de deux années standards. Elle sait que son rôle a été crucial dans les négociations visant à défendre les intérêts économiques et territoriaux néo-calviniens. En effet, dans le cadre de la nouvelle ruée coloniale et des grandes rivalités impériales qui en résultent, les petites nations et cités-satellites indépendantes doivent à tout prix ruser et faire preuve d’un grand sens stratégique pour ne pas être vassalisées, jusqu’à faire preuve parfois de cynisme. La Dre. Saussure, dont les talents politiques n’ont d'égal que son épicurisme, ressent encore l’euphorie causée par ce long et grisant voyage dans les centres culturels et politiques des immenses empires galactiques. La folie des grandes fêtes, les rencontres amoureuses, la beauté envoûtante de ces paysages lointains et de ces planètes inconnues : tout cela résonnait encore en elle dans un délicieux mélange. Pourtant, avec un pincement au coeur, elle se résignait déjà à l’idée que le retour sur sa lune natale ne serait pas une mince affaire. Le lendemain elle devra se confronter au Grand Conseil de la Réforme pour faire son rapport sur l'état général de la politique galactique. Elle se dit intérieurement : “ Ah! Si le grand philosophe classique de l’ancienne Terre, Cornelius Castoriadis, pouvait encore parler et avoir un avis sur nos institutions, il dirait qu’elles seraient le niveau zéro de l’imagination politique ! ”

 

            Car, malgré tout le charme de la petite lune, le système politique néo-calvinien, en plus d'être un monolithe patriarcal, était d’un ennui mortel, les quatre vieux sages décrépis de la Réforme monopolisant tout le pouvoir décisionnel. En effet, dans la cosmologie néo-calvinienne, c’est la machine rationnelle-bureaucratique abstraite qui est censée s’exprimer directement à travers leurs voix, énonçant la vérité de la grande raison instrumentale qui organise toutes les institutions politiques et la vie socio-économique du satellite. Chacun, dès la naissance, y a une place fixe et les destins sont tracés par des calculs algorithmiques qui déterminent la position de tous les agents sur l’espace social lunaire. Ce que cachent en fait les quatre sages, c’est un immense bio-ordinateur fonctionnant à une puissance de calcul quasi infinie. Par la vérité du chiffre, ils réglementent tous les aspects de la vie néo-calvinienne : de la naissance à l'éducation, jusqu'à la carrière, la retraite et la mort. Toutefois, de multiples failles peuvent dérégler ses calculs, et c’est pourquoi la machine choisit avec une extrême précision et à chaque génération les enfants qui formeront la caste privilégiée des Diplomates. Ils sont ceux qui sillonnent la galaxie à la recherche du précieux Data, qui comblent les vides et omissions des méta-équations, et qui permettent au bio-ordinateur d’atteindre une omniscience presque complète. Presque complète, car il y a de cela 75 années standards, la Diplomate et Politiste Béatrice Hibou formula une critique dévastatrice de ce qu’elle nomma “ la néo-bureaucratisation de la galaxie à l'ère post-néolibérale ”, une critique qui lui permit de déjouer les inflexibles suites algorithmiques et s’extraire de la domination machinique. Les rumeurs disent qu’elle sillonne toujours la galaxie, sur cette ligne de fuite qu’elle a ouverte et qui l’emporte encore dans des devenirs incertains ; vers des systèmes solaires obscurs et trop lointains pour qu’aucun bio-ordinateur n’arrive à l'intégrer dans des calculs. Notre héroïne a depuis son enfance la plus grande admiration pour cette figure historique étrange et solitaire, qui a réussi l’exploit de sortir de la structure totalitaire algorithmique. Car, en réalité, la caste des Diplomates s'avère être une force à double tranchant pour le pouvoir bio-cyber-politique. Outil nécessaire mais périlleux, et surtout paradoxal. En comblant les vides structurels que les équations produisent malgré elles, elle y introduit dans le même mouvement une composante aléatoire qui peut créer des dérèglements.

 

            Dre. Saussure entre dans l’orbite artificielle de sa lune natale. Le check-point lunaire reconnaît la marque du vaisseau Réforme III et désactive le système de protection sol-air, censé défendre Néo-Calvin contre de possibles intrusions militaires, ou pire : l'arrivée camouflée d’espions à la solde des puissances impériales. L’engin descend progressivement et ralentit grâce aux réacteurs qui contrebalancent la force gravitationnelle du satellite. Il approche lentement le cratère des Nations, vers le hangar qui lui est réservé, et se pose avec une force tranquille dans l’interstice entre deux autres vaisseaux du même modèle. Le différentiel de chaleur produit un nuage de vapeur qui enveloppe l'atmosphère d’une humide fumée blanche; et les portes se déverrouillent dans une symphonie de claquements et de sonorités hydrauliques. La porte tombe lentement, formant un pont avec la plateforme qui lui fait face. Dre. Saussure peut se défaire de son casque à réalité virtuelle, se lever, et sortir gracieusement du vaisseau.

 

            En face l’attend l'infâme et fanatique lieutenant-moine, le capitaine Zélé, défenseur de la Réforme et pourfendeur d’hérétiques : autre figure clé de la superstructure politique néo-calvinienne dans son versant conservateur et religieux. La fonction de sa caste est d’assurer la stabilité idéologique du régime en disciplinant et punissant ceux qui mettraient en doute la grande raison rationnelle-bureaucratique, et en félicitant les pieux qui acceptent leurs destinées algorithmiques en travaillant sans contester. C’est “ l'éthique algorithmique et l’esprit du néo-capitalisme ” qui se déploie toute entière dans cette morale absurde. Les néo-calviniens sont en effet récompensés par des systèmes de “ notes d’ascétisme ” et de “ points de rédemption ” qui jugent de leur efficacité au travail, et promettent à ceux qui y sont prédestinés l’accès au royaume du chiffre : la salvation par le transfert de conscience dans le bio-ordinateur. Au contraire, ceux qui descendent au-dessous du seuil critique du “pagano-catholicisme” sont envoyés sur la lune-goulag Sion III, et finiront leurs vies enchaînés à casser des minéraux lunaires.

 

            La Diplomate s’avance donc vers le Capitaine Zélé pour le saluer. Celui-ci, dans un imperceptible mouvement de tête évite son regard, et aboie sur un ton autoritaire: “ Suivez-moi Dre. Saussure ! Vous êtes déjà en retard de trois millisecondes sur le programme ”, attitude suggérant toute l’envie et la jalousie du lieutenant-moine à l’égard de notre héroïne. Celle-ci est très rapidement poussée vers la sortie par les gardes et mise dans un taxi-volant avec chauffeur qui doit la mener à ses appartements pour un court repos avant le fatidique compte-rendu qu’elle devra présenter le lendemain aux quatre sages. Elle se retrouve seule dans l’habitacle d’un véhicule où toute communication avec le monde extérieur est impossible. Même celle avec le conducteur est obstruée par une épaisse vitre teintée. Après une vingtaine de minutes de vol, les portes s’ouvrent automatiquement. Elle est déposée au dernier étage d’une tour via une porte aérienne, dans un appartement chic avec une vue grandiose sur la brillante Néo-Calvin. Le taxi-volant repart aussitôt qu’il est arrivé ; et elle est dorénavant seule dans le grand salon illuminé par un éclairage tamisé. La Docteure s’asseye, soupire de fatigue après un tel voyage et s’endort presque. Mais la sensation de faim la taraude et elle doit se lever pour trouver de quoi se nourrir. Elle fait le tour de l’appartement, et là, sur une petite table, elle trouve un menu interactif qui lui permet de commander le plat qui correspond à ses envies. Elle appuie sur l’écran tactile et choisit des filets de perche lunaires avec des frites, le plat de son enfance, avec une bouteille de vin. Cinq minutes plus tard le tout arrive derrière une petite fenêtre qui s’ouvre dans un léger déclic. La Diplomate s’installe sur le canapé, pose son plateau repas sur la table-basse qui lui fait face et allume l’écran à lévitation pour regarder le téléjournal francophone de Confédération IV. Elle finit rapidement son repas, éteint la lumière de la pièce et s’endort, avec le bruit des nouvelles en arrière-fond.

 

            Dans un mélange d’épuisement, de pensées confuses et d’images, la Diplomate distingue encore les mots du présentateur :

 

“ Crise politique et commerciale entre l’Empereur-Cyborg Jupiter II et les Nations-familiales des Planètes-Basses ” ; “ Le conflit territorial en Arabie-Astéroïdale se poursuit. Les Princes Androïdes Ottomans tentent de rétablir leur hégémonie malgré la présence d’agents Méta-Soviétiques. Confédération IV organisera la médiation inter-lunaire entre les différents belligérants ” ; “ Le génocide des Tutsoïdes par les Hutus-mécaniques continue en périphérie de la galaxie ”. Et puis, plus rien, tous les mots s’effacent dans un long et profond sommeil.

 

            Ce matin, le soleil se lève au côté de Confédération IV sur la lune de Néo-Calvin. Le globe lumineux fait face à l’obscure planète dans une drôle d’asymétrie. L’intelligence artificielle allume l’écran à lévitation qui indique qu’il reste trois quarts d’heure pour se préparer. Dre. Saussure se lève avec peine du canapé sur lequel elle a dormi toute la nuit et se dirige vers la salle de bain pour faire sa toilette. A son retour, le petit-déjeuner est déjà prêt : des oeufs et du bacon accompagnés d’un café noir qu’elle avale avec voracité. Elle peut enfin visiter les lieux, et ouvre une porte qui mène à la chambre à coucher. Là, elle trouve son uniforme de Diplomate, lavé et repassé qu’elle enfile en vitesse. Le bruit caractéristique d’un véhicule volant s'arrimant à une unité d’habitation lui fait comprendre que l’heure du départ est arrivée. Elle retourne au salon, s’avance vers la baie vitrée et appuie sur la touche qui permet à la porte faisant la liaison entre l’appartement et l’engin de coulisser.

 

            Là, dans l’habitacle, se trouve le vieil androïde Gilles Deleuze. Il s’agit d’une création de la Caste qui, à ses débuts, a réussi à reproduire une intelligence similaire à celle de l’original en transférant ses oeuvres complètes et diverses conférences par la combinaison d’algorithmes sophistiqués. La Dre. Saussure s’est toujours questionnée sur la pertinence de cet artefact qui aurait sûrement fait retourner le véritable Gilles Deleuze dans sa tombe terrienne. Il fait toutefois office de mentor pour les jeunes Diplomates, car c’est lui qui forme et éduque la Caste dans le centre de formation expérimental de crypto-Vincennes.

            Il dit : “ Ha ! Dre. Saussure ! Quel Plaisir… ”. Il sourit : “ J’ai pu m’infiltrer dans ce véhicule grâce à une éphémère ligne de fuite qui a déterritorialisé mon corps sans organe jusqu’ici ”. Et de poursuivre : “ Je dois vous avertir car le plan d’immanence ne tiendra pas longtemps, et je serai bientôt reterritorialisé je ne sais où. Rappelez-vous des cours à Vincennes : toute segmentarité dure comporte des possibilités de fuite. Les coupes molaires sont toujours déjà grignotées par la logique moléculaire qui les sous-tendent. Il faut préférer la balade du schizophrène au divan du névrotique. Les Etats doivent être compris dans leur événement et non dans leur essence. Bref, au moment propice, fuyez dans les vides et les interstices du social qui sont partout pour ceux qui savent les voir. ” Et il disparut comme à l’accoutumée, créant un effet de flottement. Décidément, l’Androïde Deleuze ne valait pas l’original.

 

            Cette fois-ci, le vaisseau se pose dans la vieille nouvelle ville, sur une discrète entrée latérale de l’immense cathédrale métallique Réformée, l’épicentre du pouvoir politico-religieux néo-calvinien. C’est là que se concentre toutes les institutions et la bureaucratie du satellite, formant une ruche gigantesque vers laquelle les fonctionnaires algorithmiques font de continuels allers-retours et qui crée comme une ville à l’intérieur de la ville. C’est un bâtiment labyrinthique et incommensurable dont personne, sauf le bio-ordinateur, ne connaît la totalité des tréfonds. Les portes du véhicule s’ouvrent sur un couloir en suspension qui paraît infini et s’enfonce dans l’obscurité de la cathédrale. Seuls de petits néons sous le pont éclairent, le juste nécessaire, pour avancer sans avoir peur de tomber. Dre. Saussure avance avec prudence. Elle se demande pourquoi personne ne l’a accueillie officiellement selon le protocole habituel.

 

      Finalement, une porte apparaît dont le contour permet de discerner une lumière qui provient de la pièce qu’elle cache. Elle l’ouvre avec précaution et se retrouve dans une salle si blanche qu’il semble impossible d’en distinguer l’étendue. Au milieu, les quatre vieux sages de la Réforme sont là : couchés, les yeux entrouverts, sur une structure les maintenant éveillés dans un entrelacs de câbles, d’épaisses machines et de poches de liquides mystérieux. Vision rare, car c’est la première fois que Dre. Saussure va communiquer avec eux en face-à-face, toutes les précédentes interactions se faisant habituellement via les statues du grand mur de la Réforme. Ils sont au centre de la pièce avec une chaise leur faisant face. Une voix grave dont la source est impossible à localiser dit : “ Prenez place, Dre. Saussure, le temps presse ”. Elle s’asseye face à eux, inquiète. La voix reprend : “ Maintenant que vous êtes installée, nous aimerions en savoir plus sur la structure des formations politiques que vous avez pu étudier de près : la grande machine rationnelle-bureaucratique abstraite le demande. Quelle est l’essence du pouvoir de l’Empereur-Cyborg Jupiter II ? Celle des Nations-Familiales des Planètes-Basses ? Comment organisent-ils leur domination sur les post-colonies ? ”

 

            Dre. Saussure commence à prendre conscience du fait que le bio-cyber-ordinateur s’avère légèrement dépassé par la multitude des crises qui secouent la galaxie. Son logiciel principal semble en effet être d’une efficacité totale pour appréhender la logique des structures économiques, sociales ou politiques dans leur essence, mais dans la configuration critique actuelle, c’est plutôt l’événement qu’il faut saisir. Elle répond : “ La meilleure méthode pour caractériser une configuration politique singulière, c’est d’utiliser les concepts comme opérateurs d’individualisation. Prenez par exemple l’idéal-type de l’Etat familial développé par Julia Adams, appliquez-le aux Planètes-Basses et voyez quelles configurations particulières il prend. La domination est ici le produit d’un front de parenté des grandes familles Hollandoïdes qui articulent positions de pouvoir et liens de parenté. De plus, les positions d’accumulation sont aussi articulées au pouvoir via la participation de ces mêmes grandes familles à la compagnie des galaxies orientales. Dans le cas de l’Empereur-Cyborg Jupiter II, c’est le même principe de chevauchement des positions de pouvoir et d’accumulation qui est à l’œuvre, mais dans un agencement qui diffère légèrement. Ces deux positions sont ici concentrées dans la personne même de Jupiter II. L’empereur-cyborg est un humanoïde dont le corps est une composition d’organes vivants et de membres électroniques. La partie vivante de son corps étant l’expression de son pouvoir politique absolu, tandis que les éléments mécaniques dénotent son appartenance structurelle au capitalisme algorithmique et à la défense de ses intérêts. Pour parvenir à la position d’empereur-cyborg, il a dû donc marquer jusque dans son propre corps cette double appartenance au politique et à l’économie. Finalement la domination des post-colonies n’est jamais contrôle total des territoires planétaires périphériques par les proto-empires. Il s’agit plutôt de ‘situations coloniales’, avec des hors-champs, des trous dans la souveraineté coloniale. Les colonisés ont toujours la possibilité de se mettre dans les hors-champs du pouvoir. Les proto-empires galactiques n’agissent de plus pas directement sur les territoires mais grâce à des transactions hégémoniques impériales. L’administration des proto-empires est médiatisée par des structures hiérarchiques endogènes aux cultures dominées et qui créent des hiatus dans l’administration des choses : au niveau du langage, de la culture, des asymétries d’information, etc. ”

 

            La machine rationnelle-bureaucratique abstraite, et à travers elle, les quatre sages, commencent à comprendre l’erreur fondamentale qu’ils ont commise. En utilisant des algorithmes très performants, mais qui ne saisissent que l’essence et les relations structurelles des phénomènes politiques et sociaux, ils sont passés complètement à côté de l'événement de l’Etat, de la nature imaginaire du politique et de la fluidité du social. Or, ces facteurs deviennent cruciaux dès lors qu’on se trouve en situation de crise. Dre. Saussure l’a compris aussi, car son double master en sociologie historique et comparée du politique, avec complément en études deleuzo-bergsoniennes, est aux antipodes de la théorie politique du pouvoir de la Réforme. Ce dernier doit donc réagir vite en remplaçant l’ancien software par un nouveau, plus adapté à la conjoncture politique actuelle.

 

            Dre. Saussure comprend qu’elle a réussi à créer une opportunité pour s’émanciper de Néo-Calvin et de sa bureaucratie. Cela lui laisse exactement 27 secondes pour fuire, le temps que le bio-ordinateur se réinitialise. Elle court à toute vitesse le long du couloir qu’elle a parcouru plus tôt, saute dans le vaisseau qui est toujours là, pirate le tableau de bord grâce à sa clé Diplomatique et s’envole à toute vitesse hors de l’atmosphère artificiel lunaire. Elle commence à apercevoir les chasseurs des sbires Réformés qui décollent eux aussi pour la capturer. Dre. Saussure réagit au quart de tour et se dirige vers la “ grande ligne de fuite ”, un trou de ver secret uniquement connu des initiés de la caste. Les tirs des sbires la frôlent à plusieurs reprises. Elle doit négocier avec agilité les dernières secondes de vol qui lui reste avant son ultime départ. L’espace autour de son vaisseau commence à se déformer. Elle aperçoit les chasseurs qui font demi tour. Et puis tout disparaît.

 

Commentaires

 

            A travers cette courte nouvelle, j’ai tenté de reprendre certains contenus théoriques du cours en les insérant dans une nouvelle de science-fiction :

 

  • Néo-Calvin, une des lunes de la planète Confédération IV (l’équivalent de la Suisse). C’est une formation politique dystopique qui parodie “ l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ” de Max Weber. Le système politique de Néo-Calvin est à l’intersection entre l’idéal-type de la domination rationnelle-bureaucratique de Max Weber, l’idée de bureaucratisation néolibérale de Béatrice Hibou et le concept de gouvernementalité chez Foucault. En effet, la société néo-calvinienne est dominée par des règles abstraites, produites par les algorithmes d’un ordinateur, qui régule tous les aspects de la vie de la population dans une logique purement instrumentale. Il s’agit ici de montrer que le pouvoir est disséminé (Foucault) ; qu’il est plus constitué par des pratiques, des discours, des dispositifs et par la rivalité entre les institutions de l’Etat (le capitaine Zélé vs Saussure), que par la personne du Souverain (les quatre sages de la réforme forment un simulacre qui a pour fonction de cacher le fait que le pouvoir se trouve dans l’ensemble des règles abstraites produites par le bio-ordinateur plutôt que dans leur personne).

 

  • Les Diplomates, la caste des diplomates ont, dans l’intrigue, été formés à la sociologie historique et comparée du politique et à la philosophie de Deleuze. Ils sont l’antithèse de la science politique du pouvoir qui met l’accent sur l’essence de l’Etat et l’étude de ses structures. Les Diplomates comprennent le politique dans sa relation immanente au social (Castoriadis), dans l'événement de l’Etat (son processus de formation historique) et dans les phénomènes d’imbrication du politique à d’autres structures sociales (l’économie, la famille). De plus, leur méthode est de type comparative : ils utilisent les concepts comme opérateurs d’individualisation, c’est-à-dire qu’ils essayent de voir quelle configuration particulière prend un idéal-type dans différents agencement politiques singuliers pour les différencier et les individualiser.

 

  • Deleuze/Castoriadis, philosophes de la caste, ils rappellent à Dre. Saussure “ l’institution imaginaire de la société ” (le politique est encastrée dans le social et est produit par l’imaginaire de la société) et “ l'événement de l’Etat ”.

 

  • L’Empereur-Cyborg Jupiter II, illustration du principe d’enchevêtrement des positions de domination politique et d’accumulation économique à travers la figure du cyborg.

 

  • Planètes-Basses/Familles Hollandoïdes, reprise des concepts d’Etat familial de Julia Adams et de front de parenté de Giovanni Levi. Exemple d’idéal-type faisant office d’opérateur d’individualisation.

 

  • Situation Coloniale/Transaction Hégémonique Impériale, le fait colonial est un phénomène historique et social complexe. Au lieu de l’essentialiser, il faut en dépeindre toutes les nuances et ambiguïtés. Les concepts de situation coloniale et de transaction hégémonique impériale sont des exemples de concepts qui apportent de la complexité à l’analyse du fait colonial (et peuvent agir aussi comme opérateurs d’individualisation pour différencier et individualiser la diversité des formes que ce phénomène peut prendre).

 

 

  • II –

Le socle de " Fondation " : la psychohistoire

par Edouard Zeller

 

            La saga Fondations d'Isaac Asimov narre, dans un futur lointain, la décadence du plus grand empire intergalactique de l'histoire. Seulement, cette chute d'empire fut prédite par un groupe d'individus, la " fondation ", grâce à une science novatrice et oubliée, la " psychohistoire ". Sorte d'art mathématique extrêmement poussé et hautement mystérieux, cette discipline permet de prédire les " futures grandes lignes de l'Histoire ", à savoir, dans le cadre du roman, la chute de l'empire intergalactique. Le texte ci-dessous décrit un futur dystopique où la SHCP, couplée aux nouvelles capacités technologiques d’analyse massive de données, débouche sur la création de la “ sociohistoire ” qui permet de prévoir, et peut-être même de contrôler, l’évolution des sociétés...Tout ce que la SHCP combat, en somme !

 

L'épopée révélatrice

 

Année 1 100 de l’ère de la Fondation. Quelque part dans l'espace

 

            À travers la vitre de sa fusée Marshall, nommée en hommage à l'un des fondateurs de la fondation, Samuel observait la planète Huntington se dessiner sous ses yeux. La première étape de son épopée se rapprochait inlassablement... Chaque particule de son corps bouillonnait. Enfin ! Il rêvait depuis si longtemps d'être l'élu de sa volée. Celui qui, à maturité, serait choisi pour quitter le recoin de l'univers dans lequel la fondation s'était établie il y a bien longtemps, coupée de tout, afin d'aller découvrir le vaste univers au sein duquel sommeillait tant de choses merveilleuses à découvrir... Ce voyage, il le méritait et il le savait. Pendant ses vingt-et-une années de vie, il n'avait cessé d'étudier assidûment la branche fondamentale de la fondation, l'histoire, sous toutes ses coutures sociologiques, historiques et philosophiques. Il avait tant appris des différentes façons dont les civilisations avaient reçu et interprété les concepts de culture et d'identité, se façonnant ainsi divers mondes d'imaginations constituantes, parfois même en les déguisant en notions tantôt véridiques, tantôt rationnelles et parfois même évolutionnistes... Bien entendu, son apprentissage s'arrêtait à l'an 2030 de l’Anthropocène, qui marquait également le début de l'ère de la fondation, quand une partie de la population décida en secret de quitter la terre afin d'échapper à l'effondrement de sa civilisation, perdue définitivement dans son imaginaire de progrès consuméristes. Quelle incompréhension, quelle gymnastique d’esprit Samuel dut-il employer pour tenter de comprendre comment une civilisation entière avait pu se laisser entraîner dans une marchandisation complète du monde, se perdant dans des vérités constituantes d'utilitarisme " rationnel ", où toute notion de progrès fut diluée dans le consumérisme, ce “ conservatoire du progressisme ” comme le qualifie Pierre-André Taguieff... Enfin, le moment était venu pour lui d'en apprendre plus sur les évolutions de l'univers ces derniers centenaires, et il était bien décidé à être le plus grand investigateur de la fondation ; de rapporter à son peuple les merveilles que recèle probablement l'univers qu'il allait découvrir....

 

Sur la planète Huntington, bureau de la conseillère Nancy Fraser

 

  • Très bien Samuel, je vois que votre motivation pour votre première épopée est infaillible.
  • Madame Fraser, découvrir l'univers hors des frontières de la fondation est tout ce qui me fait rêver depuis que je suis en âge d'être conscient.
  • Vous rendez-vous compte, Samuel, de ce que vous serez amené à découvrir lors de ce voyage ? Du choc de découvrir l'état de l'univers duquel la fondation s'est coupé depuis 1100 ans ?
  • Je le sais, plus que jamais.

 

            Nancy se sentait presque triste de devoir si rapidement et brutalement briser les rêves et l’imaginaire de grandeur de l'univers portés par Samuel... Mais le temps était venu, et, prenant son courage à pleine main, elle articula méticuleusement la phrase qu'elle avait tant préparée.

  • Très bien, Samuel. Je vais vous demander d'invoquer tout le calme et la sérénité qui résident en vous, afin d'écouter attentivement l'histoire que je vais vous raconter. Elle est susceptible de bouleverser votre vision du monde, prenez garde.

           Tout d'abord, il me faut vous exposer un malheureux mensonge qui vous a été délibérément transmis quant à l'histoire du monde telle qu'elle vous a été présentée. C'est également l'occasion de m'en excuser. Lors de votre apprentissage, une période de 7 décennies vous fut omise. La fondation ne quitta pas la vieille planète terre en 2030, cette fameuse année où l'humanité prit conscience de l'inévitabilité de l'effondrement de sa civilisation industrielle, ainsi que de son impossibilité à s'organiser afin d'y remédier. De toute façon, la technologie de l'époque ne nous l’aurait pas permis. Cette année fut en vérité la première de la période de 70 ans du "choc des civilisations", où deux visions du progrès s'entrechoquèrent vivement, contraignant finalement la marginale fondation à chercher refuge aux confins de l'univers afin de rebâtir une civilisation portée par un imaginaire du progrès meilleur. Laissez-moi vous présenter les grandes lignes de cette période, que vous pourrez compléter avec nos archives ultérieurement... En admettant que vous soyez toujours décidé à entreprendre votre "épopée".

           Votre enseignement des bases de la SHCP vous a présenté la méthode d'analyse de cette approche. Seulement, de larges pans de l'évolution des sociétés humaines vous ont été omis, notamment sur les dernières décennies de l'Anthropocène. Comme vous l'avez appris, cette science présente les sociétés et leurs évolutions comme des processus historiques conflictuels, constamment reçus, interprétés et négociés différemment par les sujets, et souvent de manière inconsciente. Ce dernier adjectif est des plus importants. Car je vais maintenant vous conter comment la récupération de cette science par une classe particulière de l’Anthropocène, la TNC (Transnational Capitalist Class) dont parle Chimni, détourna la SHCP afin de contrôler cette inconscience, cet imaginaire constituant si précieux à l'humanité, et comment elle en évinça définitivement toute révolution ou changement du concept de progrès, qui était, vous le comprendrez, si nécessaire, précipitant ainsi l'exil de la fondation.

           La notion évolutionniste des sociétés et du progrès vous est probablement familière, telle que le concept de positivisme d'Auguste Comte et sa rationalité scientifique comme moyen et but du progrès. L'imaginaire des peuples les plus " développés " – pour utiliser leur terme – fut poussé de plus en plus vers la perception de leur modèle sociétal comme étant simple, coordonné, uniforme, équitable mais surtout, conforme à la raison. Cet éloignement de la diversité et des croyances pour se rapprocher du " véritable " et du " rationnel " fut grandement exacerbé lors de l'avènement du consumérisme. Cette fable fut portée et facilitée par des sociétés hautement bureaucratiques, donc " objectives " et désenchantées du mythe, où des notions telles que l'économie de marché et sa rationalité, ainsi que la perpétuelle marchandisation du monde et son fétichisme, furent constituantes d'un imaginaire si bien travesti en vérité que les masses tombèrent en quelque sorte dans le piège positiviste.

           Malgré, ou plutôt accompagné par l'exacerbation des mouvements identitaires, la mondialisation propageait cette idée du progrès extrêmement bureaucratique et utilitaire. L'imaginaire de peuples entiers fut graduellement imprégné d'une idée de grandeur et de progrès éminemment quantitatifs. Des fondements centraux du capitalisme, tels que le Berufserfüllung ou Berufsarbeit, ces vertus centrales du travail, ou encore la composante éminemment imaginative de l'eudémonisme couplé à l'intérêt personnel, s'élevèrent rapidement au-dessus des barrières fictives des Etats-nations, utilisant plutôt ces dernières comme le relai d'un ordre global et d’une perception de l’Etat où toute idée de progrès collectivement définie fut anéantie et remplacée par un type-idéal rationnel-légal et des dogmes utilitaristes… Une réduction du social à la quantité, qui doucha l'imaginaire de peuples entiers à se réorganiser autrement. Les rêves du consumérisme, du rationnel véridique et utilitariste comme ingrédients clés du bonheur et du progrès firent rapidement place à un malaise civilisationnel profond, perceptible notamment au sein des sociétés occidentales les plus " développées " au tournant du IIIe millénaire…

           Cette prétendue avancée vers la vérité et la rationalisation scientifique, en les dépeçant de leurs constituants imaginatifs, et donc de la capacité du sujet politique d'imaginer des alternatives, fut accompagnée d'une évolution historique contingente au consumérisme et au désastre écologique, la technologie. En particulier, la technologie de l'information et des " données de masse " fut déterminante. Les sociétés développées, rapidement désenchantées de toute idée de progrès commun, continuaient leur marche aveugle vers un imaginaire de bonheur consumériste, par exemple en envahissant les quotidiens de toutes sortes d'appareils électroniques... et surtout connectés. Une quantité de données inimaginable commença à être collectée, traitant d’absolument tous les aspects de la vie humaine. Le plus fou est que personne ne s'en souciait, pensant que leurs données ne représentaient, pour leurs exploitants, qu’une matière susceptible de les aider à mieux cibler leurs publicités... Alors qu'en vérité, elles donnaient aux analystes de plus en plus accès aux inconscients, aux imaginaires des masses ! Au travers d'algorithmes gavés de data sur tous les faits et gestes, pensées, recherches Internet et communications des êtres humains, leurs imaginations et désirs enfouis furent de plus en plus analysables. Ainsi commença le fameux cercle vicieux technologique : de plus en plus de données récoltées, de “meilleurs” contenus proposés par les fournisseurs, et, à travers ceux-ci, encore plus de données récoltées. Avec ce flot de données grandissante, les comportements des masses devinrent graduellement de plus en plus contrôlables, et la matérialisation et fixation de passions conformes au sein de leurs imaginaires de plus en plus influençables.

           Des contestations commencèrent bien entendu à s'élever, à faire réagir certaines consciences, à dénoncer le malaise d’une civilisation qui ne savait plus où elle allait, sinon vers la destruction de la planète par l’homme. Ce fut le cas, notamment, entre 2015 et 2025, si bien qu'un semblant d'optimisme fut perceptible en ce début de 21e siècle. Je vous laisserai découvrir ces textes dans les archives secrètes de la fondation. Cependant ces voix ne valaient pas grand chose face à la mainmise de la machine consumériste et technologique.

           C'est ici que la sociohistoire, concept qu'il va vous falloir étudier afin d'appréhender l'étendue de son influence, naquit. Dans les décennies qui suivirent les années 2020, une pléthore de chercheurs académiques de la SHCP commença à foisonner. La figure emblématique de ce groupe de chercheurs se trouve être Tobias Marshall, lui-même ayant eu comme mentor l'un des initiateurs de cette approche académique, Jean-François Bayart. Vous pourrez consulter à discrétion sur les recherches et l’histoire de ces chercheurs dans les prochaines semaines. Les esquisses de cette science appréhendant l'évolution des sociétés dans toutes leurs complexités et hétérogénéités furent initialement vues comme un salut scientifique, promettant une sortie de la « merde anhistorique » – la formule est d’un historien, Edward Thompson – productrice de lectures simplistes des sociétés et de leurs conflits qui pavaient le chemin à des idéologies culturalistes et identitaires menant assurément le monde à une polarisation menaçante… Jusqu'à ce que certaines personnalités de la classe transnationale capitaliste (TNC) dominante, la même qui poussait obscurément au contrôle des imaginaires au travers de la technologie, commence à entrevoir la possibilité de prédire les évolutions politiques en créant une méthodologie méta-analytique et algorithmique, basée sur les données de masse et les avancées empiriques de la SHCP.

           Le cocktail novateur et terriblement destructeur de la technologie des données, du contrôle à travers cette dernière des imaginaires, et de la modélisation algorithmique de la SHCP s'appuyant sur un amas inédit de faits historiques, permit à la TNC de finalement valider la thèse dénoncée par Berman & Lonsdale, selon laquelle l'Etat serait une construction délibérée d'un appareil de contrôle politique. La TNC détenait le contrôle des passions communes d'une population transnationale. Elle fut capable de véritablement stabiliser les sociétés dans des passions conformes, de les canaliser et de les utiliser à ses propres fins.

           Dès les années 2030, la TNC utilisa son Herrschaft – le consentement à sa domination, chez Max Weber – afin de nourrir ses ambitions profondes ; s'échapper de la condition primordiale de l'homme, de sa vie sur la planète terre, rendue impossible par les mêmes pratiques industrielles et l’imaginaire consumériste qu’elle avait entretenus. L'imaginaire des masses fut peu à peu dirigé vers le plus grand projet commun à l’humanité, la conquête de l’espace. Ainsi, toutes les forces de production si marchandisées au fil des siècles par la domination idéologique capitaliste furent collectivement tournées vers la conquête spatiale, si bien qu'en l'espace de 70 ans l'humain fut technologiquement prêt à graduellement quitter sa planète afin de coloniser d'autres mondes. Le verbe, Samuel, est utilisé délibérément, car les ambitions, dirigées par la TNC, de cette majorité de l'humanité étaient de perpétuer sa vision du monde évolutionniste du progrès en exploitant les ressources et la nature sans fin, afin de nourrir son imaginaire de bien-être matériel. La TNC allait mettre le reste de l'univers sous sa dépendance idéologique et économique.

           Comme vous pouvez vous en douter, la fondation, dont les grand instigateurs furent majoritairement les malheureux académiques de la SHCP, ceux-là mêmes qui virent leurs études violées et détournées à des fins totalitaires qu'ils dénonçaient, ne partageait en aucun cas les desseins de cette TNC. S'étant organisée clandestinement face à l’Herrschaft de cette dernière, terriblement dominatrice au travers de sa maîtrise des imaginaires, elle n'eut d’autre choix que d'être témoin de l'évolution du projet de colonisation de l'espace.Tout en nourrissant ses propres ambitions : celles de recréer, dans un recoin protégé de l'univers, sa civilisation, mue par de nouvelles valeurs morales et plus fraternelle ; une sorte de retour aux ambitions originelles des lumières vers plus de moralité et de “fraternité”, où le progrès serait enfin une valeur consciemment imaginée par la pensée collective, et démocratiquement mise en oeuvre.

           Finalement, grâce à ses disciples infiltrés dans les plus hautes sphères de la TNC, la fondation réussit, dans les années 2090, à organiser son " évasion " de cette civilisation perdue définitivement dans ses imaginaires hétéronomes, en subtilisant l'un des vaisseaux-navette de la TNC. Elle se dirigea vers l'un des systèmes que la TNC n'avait pas cartographié, celui sur lequel vous êtes né, Samuel. La suite de l'histoire vous la connaissez…

 

Un mois plus tard, planète Huntington, dans l'appartement de Samuel.

 

            Samuel termina les deux derniers bouquins d'une longue série puisée dans les archives secrètes de la fondation : Frédéric Lordon, Capitalisme, désirs et servitudes. Marx et Spinoza, et Shoshana Zuboff, Surveillance Capitalism. Ces deux derniers ouvrages lui permirent de saisir les mécanismes à travers lesquels la TNC avait pu imposer le contrôle de son idéologie aux masses et comment la technologie lui avait permis de contrôler les comportements des peuples, et in fine leurs désirs.

 

            Le changement qui s'était opéré en lui en l'espace d'un petit mois l'effrayait. Il était passé d'un jeune adulte gay et idéaliste à un homme désenchanté et profondément choqué par l'histoire du monde qu'il découvrait... Lors de ses premiers jours suivant les révélations de Nancy, il sentit les spectres du fatalisme et de la résignation le guetter. Cependant, il s'accrocha ferme à ses valeurs profondes, selon lesquelles la connaissance est la clé du changement, et il s'attela sérieusement à une lecture assidue des ouvrages de la fondation.

 

            Son départ était programmé pour le lendemain. Il allait donc effectuer un travail de terrain pour la fondation, où, comme des centaines de jeunes auparavant, il allait être envoyé sur une planète dominée par la TNC afin d'y étudier la société. Nancy lui avait expliqué comment, au fil du temps, la TNC avait perdu toute capacité à utiliser la sociohistoire pour prédire l'évolution de son peuple, étant donné que tous les académiques de la SHCP s'étaient exilés avec la fondation à la fin du 21e siècle. Ceci avait amputé l'Herrschaft de la TNC d'une de ses armes clés, qui lui avait initialement permis de contrôler les passions conformes des peuples en prédisant leurs évolutions. Cependant, la mainmise que cette dernière avait sur leurs comportements à travers la technologie lui avait permis, pendant des siècles, de perpétuer sa domination sur les peuples malgré la perte de maîtrise de la sociohistoire.

 

            La mission de Samuel était claire : étudier la dimension politique de ces sociétés par le bas, en fournir un rapport aussi détaillé que possible, afin de nourrir l'algorithme de sociohistoire de la fondation, dont les secrets avaient été maintenus actifs au fil du temps. Tout cela permettrait d'améliorer les prédictions de l'évolution des sociétés par la sociohistoire, afin de préparer le grand projet de la fondation : une révolte des peuples à travers l'univers, en stimulant une ré-autonomisation de leurs imaginaires, de leurs passions, et afin de finalement renverser l'Herrschaft de la TNC en vue d’instaurer un nouvel ordre galactique fondé sur des valeurs communément établies et démocratiquement mises en oeuvre.

 

            Samuel rangea ses derniers livres, empaqueta soigneusement ses centaines de pages de notes, et sortit de sa chambre pour procéder à son derniers briefing avec les responsables de la fondation.

 

Annexe

 

            Bien que cette vision du contrôle des peuples à travers la technologie de l'information puisse paraître simpliste, elle est inspirée des récentes évolutions du traitement de données à grande échelle et de " l'Internet des objets " qui elles sont aussi réelles que choquantes. Ainsi, Shoshana Zuboff, PhD en psychologie sociale et professeure à Harvard, nous présente dans son essai sur le capitalisme de surveillance une vision, tout à fait appropriée à cette fiction, des liens entre capitalisme, contrôle des masses et technologie de l’information. Shoshana Zuboff décrit comment la prolifération d’objets consuméristes et de pratiques sociales basées sur la technologie de l’information permet non seulement la prédiction des comportements de leurs utilisateurs, mais également l’influence et le contrôle de ceux-ci.

            Un exemple notoire en est donné avec le jeu smartphone Pokémon GO, peut-être le jeu le plus joué de tous les temps (plus de 100 millions de téléchargements le premier mois, uniquement sur Android…), qui a un modèle de revenu bien particulier : le jeu amène les joueurs, captivés par leur quête virtuelle, vers des lieux physiques spécifiques, faisant l’affaire d’entreprises ayant préalablement payé afin que les joueurs soient attirés vers ces espace physiques déterminés. Ainsi, au travers de l’accumulation exponentielle de ces données sur la vie de chacun, le capitalisme de la technologie de l'information crée une quatrième catégorie de " marchandise fictive ", après les trois catégories de Karl Polanyi (travail, propriété foncière et monnaie) : l'expérience humaine, " extorquée à la réalité expérimentale d'êtres humains dont les corps, les pensées et les sentiments sont aussi intacts et innocents que l'étaient les prairies et les forêts dont regorgeait la nature avant son absorption par le marché. Conformément à cette logique, l'expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de ‘comportements’. Traduits en données, ces derniers prennent place dans l'interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s'achètent et se vendent ". De ce fait, “ les nouveaux instruments internationaux de modification comportementale inaugurent une ère réactionnaire où le capital est autonome et les individus hétéronomes ; la possibilité même d’un épanouissement démocratique et humain exigerait le contraire. Ce sinistre paradoxe est au coeur du capitalisme de surveillance : une économie d’un nouveau genre qui nous réinvente au prisme de son propre pouvoir.”

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/01/ZUBOFF/59443

 

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