Donald Trump dans le bazar aux porcelaines

L’exécution du général Ghassem Soleimani s’ajoute à l’incroyable suite d’erreurs stratégiques que les Etats-Unis ont commises au Moyen-Orient depuis les années 1970, et qui les ont plongés, et nous avec, dans le cauchemar du 11-Septembre, de l’intervention en Afghanistan, de l’invasion de l’Irak, du renversement armé de Kadhafi.

L’exécution extra judiciaire du général Ghassem Soleimani, alias le Sardar (commandant), par Donald Trump vient ponctuer l’incroyable suite d’erreurs stratégiques que les Etats-Unis ont commises au Moyen-Orient depuis les années 1970, et qui les ont plongés – mais nous avec, et cela devient tout de même un gros problème – dans le cauchemar du 11-Septembre, de l’intervention en Afghanistan, de l’invasion de l’Irak, du renversement armé de Kadhafi.

Leur diplomatie est devenue si pataude que ses effets sont invariablement catastrophiques, qu’ils agissent militairement, comme dans les cas précités, ou qu’ils s’en abstiennent, comme en Syrie, en 2013, où leur passivité à la suite du franchissement de la « ligne rouge » de l’emploi des armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad a décrédibilisé Washington pour de longues années et livré Damas sur un plateau à Vladimir Poutine. Il n’empêche que l’assassinat de Ghassem Soleimani – car il ne s’agit de rien d’autre du point de vue du droit – est un monument de bêtise et constitue un grand pas en avant… vers le gouffre, aurait blagué Raymond Devos.

La mort de Ghassem Soleimani n’est en rien une perte irréparable pour l’Iran, quels que fussent ses talents d’organisateur, voire de stratège. Le dispositif régional de la République islamique ne repose pas sur les épaules d’un seul homme. Il est l’expression de solidarités nouées dans les années 1970, lors du combat clandestin contre la dictature des Pahlavi qui s’était joué en partie au Liban et en Syrie, et d’un investissement politique conséquent qui s’est traduit par la constitution d’un système d’alliances régionales beaucoup plus que par des allégeances univoques à Téhéran, comme aiment à le croire les idéologues.

Le Hezbollah, au Liban, n’est pas une créature de la République islamique d’Iran. La mouvance dont il est né, et que dominait la figure du clerc d’origine iranienne Moussa Sadr, le grand réformateur du chiisme libanais, a été l’alma mater des jeunes révolutionnaires qui combattaient le Shah et apprenaient le métier des armes dans la milice Amal et dans la résistance palestinienne. Le soutien que les dirigeants de la République islamique ont ensuite apporté au Hezbollah est en quelque sorte sinon l’hommage des élèves au professeur, du moins une manifestation de solidarité entre alumni, nonobstant leurs divisions fratricides (Amal et le Hezbollah se sont affrontés, et des khomeynistes auraient joué un rôle dans la disparition mystérieuse de Moussa Sadr, en 1978).

De même les Houti yéménites n’ont pas attendu l’Iran pour s’opposer à l’invasion saoudienne qui a simplement créé un effet d’aubaine pour la République islamique en lui permettant de s’implanter dans la péninsule Arabique et de faire un peu siennes les victoires de ses partenaires locaux, dont le chiisme d’obédience zaydite, soit dit en passant, n’a pas grand chose à voir avec le chiisme duodécimain et n’explique en rien une alliance de revers classique et essentiellement politique.

Les partis et les milices chiites irakiens doivent évidemment beaucoup à Téhéran dont ils ne sont pas pour autant les caniches. L’exil de leurs dirigeants en Iran, avant la chute de Saddam Hussein, a créé son lot de rancœurs à l’encontre de la grande sœur islamique, qu’a entretenues l’emprise croissante des réseaux d’affaires de la République – dont ceux des Gardiens de la Révolution et des bassidj, mais aussi des sanctuaires religieux et des métropoles comme Mashhad – sur l’économie irakienne (1). La disparition de Ghassem Soleimani ne change pas grand chose à ce paysage régional plus nuancé qu’on ne veut bien le dire.

Enfin, le Sardar n’était pas le « numéro 2 » de la République islamique que décrit complaisamment la propagande américaine. Valeureux, habile chef militaire, l’homme était politiquement limité, et avait sans doute l’intelligence de le savoir puisqu’il avait décliné les appels du pied électoraux que certains lui avaient adressés. Gageons que sa liquidation a comblé d’aise certains de ses pairs au sein même des Gardiens de la Révolution, qui pouvaient jalouser sa gloire ou s’irriter de sa relative autonomie d’action, et rassuré la plupart des dirigeants de la République islamique qui n’entendent pas que sa période thermidorienne, entamée à la mort de l’ayatollah Khomeiny, en 1989, se solde par une aventure bonapartiste. Ghassem Soleimani a été le bras armé d’un système de pouvoir collégial dont les décisions sont prises sur un mode homéostatique non par le seul Guide de la Révolution, mais au sein de conseils que préside ce dernier, généralement par l’intermédiaire d’un délégué, et dont il arbitre les délibérations en tant que primus inter pares : essentiellement le Haut Conseil de sécurité nationale et le Conseil de discernement de la raison d’Etat. D’autant plus qu’Ali Khamenei, né en 1939, est désormais un homme âgé et ne suit certainement plus le quotidien de l’action gouvernementale qui lui arrive par le filtre de son fils Mojtaba.

Une victoire à la Pyrrhus pour les Etats-Unis, donc. En revanche, leur perte, à la suite de ce coup de main, est d’ores et déjà immense.

Dans la lutte contre Dae’ch en Irak, Ghassem Soleimani, qui déjà en 2001 avait fourni à la CIA des informations précieuses sur le dispositif militaire des taliban en Afghanistan, était, nolens volens, leur partenaire sur le terrain, grâce auquel Mossoul avait pu être reconquise. Venant quelques mois après le lâchage du PKK, qui avait joué un rôle symétrique en Syrie, sa liquidation confirme que mieux vaut décidément ne pas travailler avec Washington. En outre, les Etats-Unis ont démontré le peu de considération qu’ils avaient pour la souveraineté de l’Irak, et renforcé la main de ceux qui exigent le départ de leurs troupes et que réclame désormais une majorité parlementaire. L’erreur est d’autant plus inexplicable que l’Iran se trouvait lui-même dans une position politique délicate en Irak depuis plusieurs mois dès lors que les manifestants s’en prenaient à sa présence, tout comme au Liban, allant jusqu’à incendier ses représentations diplomatiques. Il suffisait, pour Donald Trump, d’attendre que tombe le fruit quand il serait mûr.

Certes, les milices chiites irakiennes armées par Téhéran avaient attaqué des installations militaires américaines et provoqué la mort d’un supplétif. La belle affaire ! Le principe de la privatisation de la guerre au profit de sociétés privées de sécurité est justement d’oblitérer l’engagement explicite du commanditaire, en l’occurrence les Etats-Unis. Il permet de contourner le contrôle du Congrès, mais aussi de ne pas s’exposer diplomatiquement, sur le mode du « pas vu pas pris ». A-t-on jamais vu un Vladimir Poutine se fâcher pour un combattant de la société Weber tué en Syrie ou en Libye ? Reagan, Bush père et fils ou Obama ont-ils bronché après la mort de dizaines d’auxiliaires américains au gré de leur covert actions ? Donald Trump n’a vraiment pas compris le film dont il est le principal acteur.

Et, plus que jamais, les Etats-Unis trahissent leur incapacité à former un système stable d’alliances au Moyen-Orient, au contraire de l’Iran. Pas plus qu’après le 11-Septembre, ils ne sont parvenus à réintégrer la République islamique dans leur jeu à la suite de l’accord de Lausanne et Vienne de 2015, ce qui eût été leur intérêt et leur eût ouvert un marché exceptionnel. Ils ont acculé celle-ci en la privant des avantages économiques qui lui avaient été promis en contrepartie de ses concessions. En bref, ils n’ont pas tenu parole, ce qui n’est jamais bon pour un hegemon.

Dans le même temps, ils ont perdu à la fois la Turquie et le PKK. Ils voient maintenant les Emirats arabes unis prendre la poudre d’escampette pour échapper à la défaite annoncée au Yémen, et essayer d’amadouer l’Iran qu’ils avaient imprudemment snobé. Il ne reste à Donald Trump que deux complices privilégiés dans la région : le Premier ministre israélien qui est aux portes de la prison, et un prince héritier saoudien qui inspire la confiance que peut donner un assassin maladroit. Pis encore, l’attaque des installations pétrolières saoudiennes par l’Iran, en septembre, a démontré que les Etats-Unis ne sont plus capables ni de protéger ni de venger leurs alliés, et que leur système de défense antimissiles et antiaérien n’est pas fiable. Une leçon que n’oublieront pas les pétromonarchies du Golfe, la Turquie, ni même Israël.

Ayant engrangé de grandes pertes, les Etats-Unis ont offert à la République islamique un cadeau inespéré même en ces temps d’Etrennes. Le Sardar, à défaut d’être l’homme le plus puissant d’Iran que s’efforcent de camper ses assassins pour grandir leur propre gloire, en était sans doute l’un des plus populaires, ainsi que le prouve la ferveur de la foule lors de ses funérailles. Pourquoi une telle aura, alors que le personnage est associé, en Occident – volontiers oublieux de la mort de milliers de civils qu’a causée l’intervention militaire américaine en Irak –, à quelques-unes des pires atrocités de la répression en Syrie, notamment à l’horreur du siège d’Alep ? Parce que Ghassem Soleimani incarnait à merveille, aux yeux des Iraniens, cet ethos chevaleresque du javanmard qu’a si bien analysé l’anthropologue Fariba Adelkhah dans son livre Etre moderne en Iran (Karthala, 1998), une Fariba Adelkhah dont on aimerait qu’elle nous dresse le portrait du disparu si elle n’était détenue, sinistre ironie de l’Histoire, par les Gardiens de la Révolution depuis juin, sous le coup d’accusations fallacieuses d’atteintes à la sécurité de l’Etat, comme Roland Marchal, chercheur au CNRS, et une quinzaine d’autres universitaires étrangers.

Le Sardar était proche de ses troupes, courageux, nationaliste, humble, adepte de la religiosité culturelle et populaire chiite sans être lui-même un clerc ni se présenter comme un bigot. Sa voix, dont la douceur était inversement proportionnelle à sa virtu de guerrier, était à elle seule la marque de son style de javanmard, avec ce que celui-ci comporte d’ambivalence, enrobant l’exercice impitoyable du pouvoir dans l’ouate de la bienfaisance. Le Guide de la Révolution avait dit du Sardar qu’il était un « martyr vivant » : survivant de plusieurs tentatives d’attentat ou d’attaque à son endroit, sur le terrain irako-syrien, mais aussi de la guerre contre l’Irak de 1980-1988 dont il avait été un héros. Ce charisme était en résonance avec la dramaturgie de Kerbela, centrale dans la religiosité chiite – chaque preux iranien s’identifie plus ou moins à Hussein qu’assoiffe Yazid le félon sur les rives de l’Euphrate –, et plus directement encore avec sa réplique contemporaine, celle du culte des milliers de jeunes bassidj tués sur le front dans les années 1980 dont les familles et les municipalités continuent de s’honorer, ce qui apporte distinction sociale et aussi, il faut bien le dire, des avantages matériels de la part d’une République islamique aimant à se penser comme un Etat-Providence au service des déshérités.

Un tel capital symbolique ne suffit pas à vous ouvrir la voie du pouvoir, ainsi que l’apprit à ses dépens Mohammad Ghalibaf, vainqueur de la bataille de Khorramchahr de 1983, mais dont l’élection à la mairie de Téhéran (2005-2017) fut le plafond de verre. Aucun destin présidentiel n’était donc garanti à Ghassem Soleimani, si tant est qu’il l’ait caressé derrière ses dénégations de javanmard. Il n’empêche que sa mort par traîtrise – quoi de plus déloyal qu’un drone téléguidé par une puissance militaire certes ennemie, mais avec laquelle vous collaboriez objectivement depuis des années et qui était parfaitement en mesure de vous localiser ? – lui confère une envergure épique sans équivalent dans le panthéon de la République islamique. Deux mois après la répression sans pitié du mouvement de protestation contre l’augmentation du prix du carburant, et neuf mois après la manifestation de son incurie face aux inondations du printemps, cette dernière saura en faire son miel. Il aura échappé à Donald Trump que le quarantième jour de deuil du Sardar coïncidera avec le quarante-et-unième anniversaire de la révolution, le 11 février 1979. Succès populaire assuré de la commémoration ! Bravo, l’artiste…

Les Etats-Unis sont désormais piégés, de leur propre fait. Chaque riposte de l’Iran, selon les moyens qui lui sont chers, les seuls que lui laisse l’asymétrie des rapports de force en présence, les attirera dans le piège d’une confrontation militaire qu’ils n’ont pas les moyens de gagner et dont ne veut pas le candidat Trump, comme il l’a de nouveau avoué le 8 janvier, au lendemain des représailles très mesurées, et peut-être concertées, contre des bases américaines en Irak. L’Iran jouera gros et serré, mais ses dirigeants ont prouvé en septembre qu’ils n’ont pas froid aux yeux en attaquant les installations pétrolières de l’Arabie saoudite pour remercier Donald Trump d’avoir limogé son faucon John Bolton. Chaque nouvelle frappe américaine soudera la population autour de ses dirigeants, aussi discrédités soient-ils, et nourrira la résistance nationale d’un peuple qui n’a échappé que de peu à la colonisation et a été placé sous une tutelle internationale humiliante pendant plus d’un siècle, dont seule la révolution de 1979, nationaliste avant d’être islamique, l’a sorti.

S’étant eux-mêmes rangés dans une dépendance monétaire et judiciaire totale par rapport aux Etats-Unis, que leur rappelle le racket à intervalles réguliers de leurs entreprises et de leurs banques par la justice américaine pour cause de violation des sanctions contre l’Iran, les pays européens n’ont plus les moyens de peser dans la balance et essaient de sauver la face en condamnant les manquements de la République islamique à un accord nucléaire dont le principal signataire est sorti unilatéralement, ce que chacun fait mine d’oublier pour mieux jeter l’opprobre sur Téhéran.

Dans ces conditions, la médiation estivale d’Emmanuel Macron avait peu de chances de réussir. Et d’autant moins que la négociation entre l’Iran et les Etats-Unis est prise en otage de part et d’autre par deux ennemis complémentaires : le lobby pentecôtiste pro-israélien dont tout président (ou candidat) a besoin, côté américain, et, côté iranien, les fondamentalistes de la révolution de 1979 qui seraient idéologiquement orphelins s’ils ne pouvaient plus crier « Mort à l’Amérique ! » mais seraient peut-être prêts à un compromis avec Washington pourvu qu’ils n’en laissent pas le bénéfice à leurs adversaires politiques. Les deux systèmes institutionnels sont polycentriques et de ce fait enclins aux surenchères qui les paralysent. Je ne vois qu’un précédent à un tel casse-tête : le rapprochement sino-américain en pleine guerre du Vietnam, en 1969-1971. Mais où sont les Nixon et Kissinger, les Mao et Chou Enlai d’aujourd’hui ?

L’infantilisme de Donald Trump qui promet de frapper 52 sites – un par diplomate otage en 1979 ! – et de détruire des sites culturels iraniens (sic), et qui désormais informe le Congrès via Twitter au mépris de la Constitution, plonge le monde dans une crise ô combien dangereuse, dont l’autre protagoniste hausse les épaules en disant « MPP » : « Même pas peur ». Le moindre des risques n’est pas d’oublier progressivement l’origine de cette montée aux extrêmes – le retrait unilatéral de l’accord nucléaire des Etats-Unis – pour en imputer la responsabilité à la prétendue intransigeance de l’Iran, ce qui conduit à persister à ne pas en comprendre les intérêts légitimes.

Il est notamment préoccupant que le débat public en France occulte deux aspects essentiels de la situation. D’une part, la France a pris parti dans ce conflit régional dès les années 1980, en faveur de l’Irak, à l’époque, et aujourd’hui au profit de l’Arabie saoudite et des autres pétromonarchies du Golfe auxquelles elle vend force armements. De l’autre, elle est liée à ces dernières par des accords de défense « engageants », selon le vocabulaire militaire, et ne resterait donc pas à l’écart d’une déflagration (2).

On s’étonne du silence de la presse et de la classe politique à ce propos. C’est ce que l’on appelle, dans la démocratie française, le contrôle parlementaire. Ici ou là, on continue à ratiociner sur la République islamique dont la chute, d’un coup d’épaule, ou l’asphyxie, sous le bâillon des sanctions, ouvrirait une ère d’harmonie universelle si l’on en croit ses contempteurs. Or, l’ampleur de la mobilisation populaire à l’occasion des funérailles de Ghassem Soleimani nous indique que sous la République islamique, et la transcendant, il y a le peuple iranien, et que celui-ci n’est pas décidé à se laisser dicter sa loi par qui que ce soit.

(1) Voir le très intéressant reportage de Fariba Adelkhah consacré, observation participante à l’appui, à Arbain, le pèlerinage sur les lieux saints de Mésopotamie : http://fasopo.org/sites/default/files/charivaria1_n42.pdf

(2) Jean-François Bayart, L’Impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, Paris, La Découverte, 2017.

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