Faut-il avoir peur du collège EducActive de Villeneuve-Saint-Georges ?

L'ouverture à Villeneuve-Saint-Georges d'un collège privé d'obédience « fethullaci » –du nom de Fethullah Gülen, un leader musulman turc– a suscité une certaine émotion. L'homme est l'un des continuateurs de l'œuvre de Said Nursi, grand réformateur du mouvement confrérique turc. Après la mort de ce dernier, en 1960, sa mouvance mystique, dite nurcu, continua de prospérer sur le mode de la scissiparité, en se divisant selon des lignes ethniques et politiques ou des conflits d'intérêts de succession. Elle compterait aujourd'hui, toutes branches confondues, de 5 à 6 millions d'adeptes.

L'ouverture à Villeneuve-Saint-Georges d'un collège privé d'obédience « fethullaci » –du nom de Fethullah Gülen, un leader musulman turc– a suscité une certaine émotion. L'homme est l'un des continuateurs de l'œuvre de Said Nursi, grand réformateur du mouvement confrérique turc. Après la mort de ce dernier, en 1960, sa mouvance mystique, dite nurcu, continua de prospérer sur le mode de la scissiparité, en se divisant selon des lignes ethniques et politiques ou des conflits d'intérêts de succession. Elle compterait aujourd'hui, toutes branches confondues, de 5 à 6 millions d'adeptes.

L'un de ses principaux surgeons fut donc la néo-confrérie de Fethullah Gülen (né en 1938), qui se distingua en 1980 en approuvant le coup d'Etat militaire, en adoptant une position étatiste vigoureuse et en épousant la sensibilité nationaliste de la « synthèse turco-islamique ». Ce courant, un tantinet postmoderne et New Age dans son style, d'une part, amplifia la conciliation entre l'islam, la République et l'idéologie comtienne du Progrès à laquelle s'était essayé Said Nursi, et, d'autre part, lui donna une dimension transatlantique, régionale et globale, à la faveur du démembrement de l'Empire soviétique et de la vague néo-libérale.

Il inaugura en Turquie et dans différents pays anciennement socialistes, puis en Afrique, un réseau d'établissements primaires, secondaires et supérieurs qui se veulent d'excellence et privilégient un enseignement en anglais des disciplines scientifiques, technologiques et commerciales. En revanche, il se tint à l'écart du mouvement d'édification de nouvelles mosquées qui accompagnait l'urbanisation et la libéralisation économique. Il tendit à reproduire les liens étroits que les nurcu avaient fini par établir avec l'appareil sécuritaire dans le cadre de la Guerre froide, au nom de la lutte anti-communiste.

Jusqu'à aujourd'hui, la nature des rapports que Fethullah Gülen entretient aussi bien avec l'armée turque qu'avec les services secrets américains fait l'objet de nombreuses suppositions et rumeurs, qui ne seraient pas déplacées dans les pages du roman Neige d'Orhan Pamuk, si elles ne les ont pas inspirées. Fethullah Gülen semble porter en lui la culture politique obsidionale du Nord-Est anatolien dont il est originaire, et les investissements éducatifs massifs qu'il a consentis dans les Républiques ou régions musulmanes de feu l'Union soviétique prennent l'allure d'une revanche sur le danger communiste qui avait assombri sa jeunesse.

En liaison avec le MIT, l'organisme d'espionnage, de contre-espionnage et de lutte anti-subversive, il a aussi ouvert une école à Erbil, en Irak, pour résister à l'assimilation culturelle forcée des Turcomans par les Kurdes, l'une des grandes causes de la politique étrangère de la Turquie. En outre, l'on ne sait plus trop s'il est l'allié privilégié de l'état-major dans le champ islamique, ou sa bête noire, depuis qu'il a choisi de s'installer aux Etats-Unis, en 1999, pour échapper, assure-t-on, à une arrestation à la suite du « coup d'Etat postmoderne » du 28 février 1997 dont il approuva pourtant le principe.

Il est aussi à la tête d'un empire de médias écrits et audiovisuels qui l'érige en force politique, il est proche des milieux d'affaires musulmans et anatoliens qui se sont épanouis avec la libéralisation économique des années 1980, et il recrute de préférence dans les cohortes des diplômés issus des meilleures universités du pays. Autant de traits qui le font parfois comparer à l'Opus Dei et au rôle de celle-ci dans le miracle espagnol des vingt dernières années du franquisme.

Mais, pour le reste, son positionnement est assez clair, y compris dans ses ambiguïtés et ses limites. Il se réclame d'un héritage turco-ottoman dans lequel il englobe les Balkans et l'Asie centrale, dissimule mal son arabophobie et son iranophobie, voit dans l'islam une source de moralité et d'identité, exalte la réalisation du Soi à travers l'éducation, le travail et l'éthique. Il se veut résolument moderne, optant pour la démocratie, les droits de l'Homme, le « contrat social », l'économie de marché, l'égalité des sexes, la langue anglaise, la technologie, bien que ses critiques aient beau jeu de constater que de la coupe aux lèvres les choses puissent être différentes dans la vie concrète des institutions fethullahci, et notamment de leurs « Maisons de Lumière », ces foyers étudiants qui servent à la fois de résidences universitaires, de cercles de socialisation et de lieux de dévotion.

Quelles que soient les gloses ou les théories du complot qu'elle peut inspirer, la saga du mouvement de Fethtullah Gülen incarne une interaction, peut-être conflictuelle, peut-être ambivalente, mais non moins tangible, entre un islam positiviste et moderniste, pour ne pas dire futuriste, et une République dont il épaule, accompagne ou dévoie, c'est selon, la politique étrangère, l'orientation néolibérale et l'effort dans le domaine de l'Enseignement supérieur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.