Au café Le Saint-Gervais, le règne de l’irresponsabilité, ou comment préparer le quatrième confinement

Au coin de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Coutures-Saint-Gervais, dans le IIIearrondissement de Paris, comme dans beaucoup d’autres endroits de la capitale, l’irresponsabilité s’épanouit chaque soir, dans la bonne humeur des consommateurs, le désespoir du voisinage et l’esprit de lucre du gérant du café Le Saint-Gervais. 

            Au coin de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Coutures-Saint-Gervais, dans le IIIearrondissement de Paris, comme dans beaucoup d’autres endroits de la capitale, l’irresponsabilité s’épanouit chaque soir, dans la bonne humeur des consommateurs, le désespoir du voisinage et l’esprit de lucre du gérant du café Le Saint-Gervais. Irresponsabilité de ce dernier qui, dès 19h, encourage les buveurs à s’agglutiner autour de son établissement de manière exponentielle en pratiquant la vente à l’emporter, au lieu de se contenter de sa terrasse bien que la mairie lui en ait accordé l’extension gratuite au mépris de la règle des 1,60 mètre de libre passage des piétons : ses tables occupent toute la largeur des trottoirs des deux côtés de la ruelle et contraignent les passants à emprunter la chaussée elle-même, à leurs risques et périls. Irresponsabilité des buveurs. Au fur et à mesure que grossit leur foule compacte et que monte leur ivresse, ils ne respectent plus aucune distance physique alors que leur moyenne d’âge suggère un taux sans doute très faible de leur vaccination. Et ce bien après la fermeture de l’établissement.

            Cette irresponsabilité du tenancier et de ses clients a été rendue possible, et est entretenue, par l’irresponsabilité des pouvoirs publics eux-mêmes. Irresponsabilité d’Anne Hidalgo, tout d’abord. Il était su que la libéralité que cette dernière a consentie au profit des débits de boisson en matière d’extension de leurs terrasses sur les places de stationnement se traduirait par leur affranchissement de toute prudence et de tout respect de la loi. Certains d’entre eux s’en confient volontiers à la presse : à 135 euros la très improbable amende – soit peut-être dix minutes de chiffre d’affaire – « à la fin c’est qui nous qui sommes gagnants »[1]. Bien avant la pandémie le Saint-Gervais et les établissements de la rue Oberkampf, du bas de la rue des Archives, de la place Sainte-Catherine, de la rue de La Perle et de tant d’autres lieux de la capitale avaient démontré à l’envi que de la loi ils n’avaient que faire, bénéficiant pour ce non faire d’une complète impunité de la mairie, voire de sa complicité et de ses encouragements : « La Fête, vous dis-je ! ». Au printemps 2020 le premier déconfinement s’est ainsi effectué de la pire façon, rendant inévitable la reprise de la circulation du virus et un deuxième confinement. Anne Hidalgo a démontré un an plus tard qu’elle n’avait (toujours) rien compris au film[2].

            Irresponsabilité, également, de la Préfecture de Police qui laisse à la Mairie de Paris et à sa clientèle politique, le lobby de l’industrie de la nuit, la bride sur le cou. Sollicité par les riverains, le commissariat de police du  IIIearrondissement hausse les épaules en arguant des 300 lieux d’excès similaires. L’argument est curieux : la généralité des infractions aux dispositions du stationnement des automobiles n’a jamais dissuadé la maréchaussée de les verbaliser. La vérité est que le préfet Lallement, tout comme ses prédécesseurs, a déserté ce front de l’action publique, couvre délibérément les atteintes à la santé publique et le viol de la législation contre l’alcoolisme de la part d’une certaine catégorie, bien précise, de la population, à savoir les propriétaires ou gérants de café et leurs clients pourvu qu’ils soient « branchés » et bien propres sur eux. L’état d’urgence sanitaire que le gouvernement a promulgué n’a rien changé à cette mansuétude à géométrie très variable. On a connu M. Lallement, et son ministre Gérard Darmanin, plus à cheval sur les principes…

            La Mairie de Paris et la Préfecture de Police affichent ainsi leur carence fautive. Il est de leur compétence et de leur devoir d’assurer la tranquillité publique, la santé publique, la sécurité publique, dans le respect de l’égalité devant la loi. Le régime d’irresponsabilité qui prévaut au café Le Saint-Gervais, comme dans de multiples autres lieux, relève de l’ordre du privilège consenti aux uns, refusé aux autres, de manière discrétionnaire : par exemple, consenti au patron du Saint-Gervais, refusé à celui de la boulangerie Turquier[3]. Il instaure la dictature du bruit au détriment des résidents, condamnés à vivre toutes fenêtres fermées sans pour autant pouvoir se mettre à l’abri d’une clameur ininterrompue de 21h à minuit, et souvent au-delà quand les consommateurs avinés continuent leur tapage sur le trottoir bien après la fermeture du café. Il met en danger les piétons, et parmi eux les consommateurs eux-mêmes, auxquels les voitures et les deux-roues doivent imposer leur passage à grand renfort de coups de klaxon, non sans ajouter leur écot au vacarme ambiant. Il compromet la santé publique non seulement parce que le bruit constitue une nuisance majeure dont les études scientifiques ont démontré ces dernières années la gravité, non seulement parce qu’il offre un terrain propice à la transmission du virus qui continue de circuler parmi nous, non seulement parce qu’il empêche les habitants, et notamment les personnes âgées, de bénéficier de la fraîcheur de la nuit en cette période de chaleur et, demain, de canicule, mais aussi parce que l’épandage d’urine sous les porches et dans le caniveau de la rue des Coutures-Saint-Gervais, dans la haie du square Leonor-Fini et à l’intérieur même de celui-ci, sur son terrain de basket, est devenu habituel, le Saint-Gervais ne disposant naturellement pas de toilettes pouvant répondre aux besoins de centaines de consommateurs de bière. Rappelons que la rue des Coutures-Saint-Gervais avait été stupidement rebaptisée « rue Golotte » (il faut rire) par une association de parents désireuse de la piétonniser et de la consacrer aux jeux d’enfants. Nous attendons avec impatience la réaction de cette dernière face à sa transformation en urinoir.

            Cette petite ethnographie d’un banal carrefour parisien est pleine d’enseignements quant à l’état de la démocratie en France. Elle révèle l’iniquité des pouvoirs publics à l’égard de leurs administrés, leur soumission à des intérêts privés, l’aporie dans laquelle s’enferme une politique municipale se réclamant de l’écologie mais promouvant de facto la mono-activité du tourisme de masse et persistant dans l’erreur funeste de l’organisation des Jeux olympiques de 2024 dont chacun peut aujourd’hui comprendre, exemple de Tokyo à l’appui, qu’elle constitue une folie. Car l’instrumentalisation sournoise de la pandémie par Anne Hidalgo pour interdire autoritairement la voiture dans le centre de Paris, en étendant à l’infini et ad vitam aeternamles terrasses au gré de la suppression du stationnement résidentiel et de gros mensonges à répétition, a pour conséquence inévitable la multiplication dans l’espace public de « spots » de libations incontrôlées et le déclenchement d’une spirale fatale dans les quartiers concernés. Les habitants excédés les abandonnent, les locations saisonnières les remplacent et font flamber l’immobilier en provoquant de nouveaux départs de résidents, les écoles et les magasins ordinaires ferment en conséquence en laissant place à des alimentations de luxe ou à des commerces de mode, les artisans privés d’accès et de stationnement plient bagage.

            Nonobstant son discours sur l’environnement, la « fête », la mobilité évidemment « douce » et autres fadaises marchandes, Anne Hidalgo demeure enfermée dans une vision désormais archaïque de la ville dont même la pandémie ne lui a pas fait comprendre l’inanité. Comment, par exemple, peut-on prétendre à la fois augmenter le nombre de touristes visitant Paris, accueillir les Jeux olympiques et faire de la capitale une cité verte et aimable à vivre ? Pourtant Anne Hidalgo aurait pu réfléchir sur l’évolution de Barcelone, Berlin, Amsterdam ou même, sans aller aussi loin, sur ce que sont devenus à Paris les quartiers piétonnisés de La Huchette ou des Halles pour envisager un autre avenir pour sa ville. Il est vrai que ce n’est plus le sien qui, entretemps, est devenu présidentiel grâce à la confiance électorale parcimonieuse – du fait d’un fort abstentionnisme et de la nullité de l’offre politique concurrente – que lui ont accordée les Parisiens en 2020. Il reste à ceux-ci l’espoir de voir leurs élus rejeter le nouveau règlement des terrasses soumis au vote du Conseil de Paris, d’obtenir des pouvoirs publics un retour à l’ordre républicain dans leurs quartiers ou, à défaut, d’engager un rapport de force civique avec les fauteurs de trouble. Les riverains du Saint-Gervais y sont déterminés si par malheur ils n’étaient pas écoutés.

[1] Le Monde, 9 juin 2021, p. 17.

[2] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/100920/les-carences-fautives-de-la-maire-hidalgo-et-du-prefet-lallement

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/240620/anne-hidalgo-n-rien-compris-au-film 

[3) https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/290321/le-prefet-lallement-et-le-cafe-le-saint-gervais 

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/150221/le-prefet-lallement-et-le-boulanger-turquier

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