Jean-François Bayart
Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
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Billet de blog 11 nov. 2011

La fuite en avant de Recep Tayyip Erdoğan

La vague d'arrestations qui frappe depuis le début de l'année les milieux universitaires, journalistiques et associatifs en Turquie confirme qu'en politique, comme dans les chemins de fer, un danger peut en cacher un autre.

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La vague d'arrestations qui frappe depuis le début de l'année les milieux universitaires, journalistiques et associatifs en Turquie confirme qu'en politique, comme dans les chemins de fer, un danger peut en cacher un autre. Depuis l'arrivée au pouvoir de l'AKP (Parti de la justice et du développement), en 2002, le débat s'est focalisé en France sur les risques d'islamisation que ferait courir à une République kémaliste supposée laïque ce parti d'origine islamique, et sur le coût politique ou économique d'une éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Or, –ce n'est pas faute de l'avoir écrit– tels n'étaient pas les vrais problèmes (1).

Dans les faits, le compromis entre les institutions républicaines et l'islam est acquis depuis longtemps, ne serait-ce que parce que l'islam a été la vraie matrice de la République kémaliste et que la laïcité turque signifie la subordination de celui-là à celle-ci, aux antipodes de la séparation de la religion et de l'Etat alla franca (2). En revanche, la démocratisation de la société politique turque, que l'AKP a fait progresser –en trompe l'œil, disent ses critiques– en contraignant l'armée à rentrer dans ses casernes, en faisant reculer la pratique de la torture, en abrogeant différentes lois ou dispositions constitutionnelles liberticides, en se résolvant à une reconnaissance encore partielle des minorités ethniques ou religieuses, a fini par marquer le pas, faute d'une vraie opposition. On ne peut reprocher à un parti politique d'enchaîner les victoires électorales! L'AKP a emporté coup sur coup trois scrutins législatifs, en rassemblant un nombre croissant de suffrages. Mais, face à cette irrésistible ascension, la gauche n'a jusqu'à présent pas su s'organiser, proposer une réponse crédible à la politique néoconservatrice, ou plutôt national-libérale, de Recep Tayyip Erdoğan, et constituer un contre-pouvoir de nature à contrebalancer la suprématie de l'AKP, à un moment où celui-ci se sentait à juste titre pousser des ailes du fait de ses succès économiques et diplomatiques.

Or, l'envenimement de la question kurde a soudain changé la donne et rendu sa place au vieil habitus autoritaire, hérité de l'absolutisme de Abdülhamid II, de la dictature du Comité Union et progrès, du régime kémaliste de parti unique, de la lutte contre le communisme dans le contexte de la Guerre froide, de la conversion au libéralisme économique et de l'ajustement structurel au forceps militaire à la suite du terrible coup d'Etat de 1980. Un habitus que reprennent trop souvent à leur compte les lois adoptées depuis 2002, sous un jour plus avenant, au nom de la lutte contre le terrorisme. Bon gré mal gré, l'AKP a concédé aux Kurdes un minimum de droits culturels. Avec un certain courage, compte tenu de la pression de l'opinion qu'exaspère la mort de nombreux conscrits sous les coups du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), il a résisté à la tentation d'exécuter Abdullah Öcalan, le leader charismatique de ce mouvement armé, et il négocie même en sous-main avec celui-ci. Néanmoins, il ne se résoud pas à reconnaître la nation kurde, dont le sentiment est désormais une évidence irréversible et ne sera plus soluble ni dans le centralisme démocratique de la République ni dans l'aggiornamento culturel. Sentiment national ne veut d'ailleurs pas forcément dire sécession. Mais, à tout le moins, la prochaine Constitution, si elle veut réconcilier la Turquie avec elle-même, devra inventer la formule d'un Etat avec deux nations, mutatis mutandis sur le mode de l'Espagne ou du Royaume-Uni.

Recep Tayyip Erdoğan a cru, et malheureusement veut encore, faire de l'AKP la seule force politique dans le sud-est. La percée du BDP (Parti pour la paix et la démocratie), la formation politique kurde légale, lors des élections municipales de 2009 et des législatives de 2011, a déjoué son plan. Néanmoins, le Premier ministre entend passer en force en s'en prenant à l'Union des assemblées du Kurdistan (KCK), accusée, non sans raison, d'être la vitrine urbaine du PKK, et en frappant les intellectuels qui ont des liens professionnels avec cette mouvance, sans nécessairement lui apporter leur caution politique. C'est ainsi qu'il faut comprendre le vent de répression qui frappe les médias et l'Université, sous le couvert de la législation anti-terroriste, dévoyée pour l'occasion. Car, entretemps, le PKK a repris sa lutte armée, vraisemblablement avec l'aide de la Syrie, voire d'Israël, qu'indispose toutes deux, pour des raisons différentes, la diplomatie de Recep Tayyip Erdoğan.

«Ceux qui soutiennent ouvertement ou secrètement la terreur doivent savoir que le souffle de la République se fera sentir derrière le dos de chacun d'eux», a déclaré ce dernier, dans le style musculaire qu'il affectionne. La semaine dernière, le «souffle puissant de la République» a jeté en prison l'éditeur Ragıp Zarakolu et la professeur de science politique Bürşa Esranlı, qui y ont rejoint les 3 457 militants, intellectuels et élus kurdes sympathisants, réels ou supposés, de la KCK, déjà embastillés. Le tort de Bürşa Esranlı, par exemple? D'avoir donné des cours à l'académie du BDP, parti reconnu, rappelons-le. Le «souffle puissant de la République» peut, demain, renverser d'autres démocrates qui ont appuyé à leur manière le combat de l'AKP contre l'armée et l'«Etat profond» des services secrets, tout en œuvrant à la recognition du génocide des Arméniens et du fait kurde. D'ores et déjà, ces intellectuels engagés se sentent en insécurité, se voient intimidés, ou sont purement licenciés par les médias auxquels ils collaborent, sous la pression explicite ou implicite des autorités. Certains d'entre eux envisagent de prendre (ou de reprendre) le chemin de l'exil politique.

L'amalgame entre toute forme d'activité politique ou culturelle en pays kurde et le terrorisme est d'autant plus préoccupant qu'il est symétrique à l'incorporation policière ou judiciaire, dans les vrais complots de l'armée et de certains milieux néo-kémalistes ou d'extrême-droite, d'hommes de plume qui n'ont rien à voir avec ces menées factieuses. Comme, par exemple, les journalistes Nedim Sener et Ahmet Sık, incarcérés en mars pour avoir écrit un ouvrage consacré à l'infiltration de la police par la néo-confrérie des fethullaci... avant même que celui-ci ne soit publié, et comme si ce livre avait quoi que ce soit à voir avec l'affaire Ergenekon, nom de code des manœuvres de déstabilisation imputées à l'«Etat profond»! (3)

Ainsi que vient de le rappeler le sociologue Ali Bayramoğlu dans une lettre ouverte au Premier ministre, cette fuite en avant répressive est sans issue autre que celle de la systématisation de la violence, de la résurgence de l'autoritarisme et de l'annihilation de l'espace politique. Perspective d'autant plus inquiétante que jamais les relations de voisinage entre Kurdes et Turcs n'ont été aussi tendues. Elles paraissent maintenant pouvoir déboucher sur des affrontements, des pogroms, voire des opérations de purification ethnique ou une guerre civile. Perspective d'autant plus absurde que l'AKP, fort de ses victoires électorales successives, de son ascendant sur l'armée et de son bilan gouvernemental, est en mesure, comme jamais aucun parti ne l'a été, de résoudre politiquement la question kurde, et que la rédaction de la nouvelle Constitution lui en fournit l'opportunité.

Il se trouve que les Européens –et singulièrement les Français– ont une responsabilité écrasante dans ce gâchis. Depuis près de dix ans, ils snobent la Turquie. C'était la repousser dans les bras de ses vieux démons et l'acculer à une stratégie de free rider dont la crispation autoritaire et l'activisme diplomatique de Recep Tayyip Erdoğan ne sont que les prémisses. Vous avez aimé Poutine? Vous adorerez Erdoğan quand celui-ci sera élu président de la République avec les pouvoirs élargis que la nouvelle Constitution conférera à la magistrature suprême. En outre, l'Europe s'est privée de tout moyen d'influence auprès d'Ankara. L'échéance, même lointaine, de l'adhésion à l'UE a constitué un puissant levier encourageant la démocratisation de la Turquie, de 2002 à 2005. A partir du moment où les négociations s'embourbaient et où la possibilité de l'élargissement s'évanouissait en raison des blocages français et allemand, l'Europe se condamnait à être inaudible sur les rives du Bosphore. Cette dernière doit également admettre que la Turquie n'est peut-être plus, maintenant, aussi intéressée que jadis à rejoindre un club en pleine débâcle économique et financière, elle qui caracole à 8% de croissance annuelle. Elle pourra toujours s'acheter la Grèce à bas prix! Et les provocations stériles de Nicolas Sarkozy sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, chantage diplomatique à l'appui, n'auront d'autres résultats que de pénaliser les entreprises françaises sur ce marché émergent qui constitue leur troisième partenaire hors UE, après les Etats-Unis et la Chine, et avant le Brésil, sans faire avancer d'un iota l'impératif de la vérité et de la justice ni celui des libertés publiques. Bien au contraire, elles mettent en porte-à-faux les intellectuels turcs qui, à leurs risques et périls, plaident en faveur du devoir de mémoire. Mais sont-ce là les vraies préoccupations du président de la République?

Les contempteurs de la candidature de la Turquie à l'Union européenne n'ont jamais voulu envisager le coût d'une non adhésion. Ils vont devoir maintenant passer au tiroir-caisse.

Les obsédés de l'islam n'ont jamais compris que Dieu était moins dangereux que César, parce qu'on peut lui faire dire tout et le contraire de tout. Ils doivent aujourd'hui réfléchir à ces nouvelles figures du pouvoir national-libéral, mariant le nationalisme au néolibéralisme, prompt au mouvement de mâchoire, recourant à la sous-traitance économique et au contrôle indirect des médias pour dominer sans pour autant négliger les bonnes vieilles ficelles de la coercition policière et judiciaire.

Dans des contextes et selon des méthodes ou des styles certes différents, ces figures du nouveau pouvoir national-libéral ont pour nom Nicolas Sarkozy, Silvio Berlusconi, David Cameron, Vladimir Poutine ou Recep Tayyip Erdoğan. Elles ont ceci de commun qu'elles mettent en cause nos libertés et l'idée même de démocratie en incarnant, avec des succès il est vrai très variables, une autre manière de gouverner. Décidément, c'est bel et bien le sort de l'Europe qui se joue aussi en Turquie, au fil des arrestations et des licenciements politiques.

(1) Jean-François Bayart, «Le Populiste et sa tête de Turc», Le Monde, 7 octobre 2004 et «La Turquie, une candidate ordinaire», Politique internationale, 105, automne 2004, pp. 81-102.

(2) Jean-François Bayart, L'Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Paris, Albin Michel, 2010.

(3) Sur les atteintes aux libertés publiques, voir le rapport de Thomas Hammarberg, Conseil de l'Europe, 12 juillet 2011.

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