L’enjeu de la succession de Richard Descoings à Sciences Po

« Hommage unanime après l’annonce du décès de M. Descoings », titra Le Monde le 5 avril. Anthropologues et historiens nous ont montré que la fabrication des héros ou des saints cimente et reproduit les alliances politiques, porteuses d’intérêts trop précieux pour que les contingences de la mort les mettent en question.

« Hommage unanime après l’annonce du décès de M. Descoings », titra Le Monde le 5 avril. Anthropologues et historiens nous ont montré que la fabrication des héros ou des saints cimente et reproduit les alliances politiques, porteuses d’intérêts trop précieux pour que les contingences de la mort les mettent en question.

Nul ne conteste l’ampleur de l’œuvre de Richard Descoings, qu’a symbolisée pour beaucoup l’ouverture de Sciences Po aux élèves des quartiers déshérités. Mais, dans une institution universitaire, l’exercice de l’esprit critique devrait être inhérent au travail de deuil qui s’impose. On comprend que les gardiens du temple s’emploient à nourrir le culte pour reconduire un projet dont ils ont été (et demeurent) parties prenantes. On comprendrait moins que la communauté académique et étudiante ne l’interroge pas, alors même que le débat avait surgi, à la fin de l’année 2011, à propos des bonus que s’était vu octroyer la direction et du mode d’administration de l’institution, et que la défaite de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle signifie un désaveu, par le suffrage universel, de la réforme de l’Enseignement supérieur et de la recherche dont Sciences Po est devenu le parangon.

En premier lieu, le style de direction charismatique, médiatisée et centralisée a conduit aux mêmes apories que dans le monde de l’entreprise et le gouvernement du pays. Le rapport que la Cour des Comptes doit publier en septembre dira s’il y a eu malversations et s’il y a péril financier dans la demeure, comme le laisse entendre la presse (1). L’essentiel n’est pas là, encore que… Plus graves, car plus insidieux et systématiques, se révèlent être les ravages du new public management que Sciences Po a adopté comme mode de gestion du « capitalisme cognitif », dans le contexte d’une compétition internationale du savoir très idéologiquement construite (2).

La décision est passée des mains de la collégialité universitaire au pouvoir administratif personnalisé : celui de l’administrateur-directeur, tout puissant et adulé, celui des membres du comité exécutif qui l’entourent, et celui d’une kyrielle de chargés de mission, le tout nimbé d’une pléthore d’instances plus consultatives que décisionnaires.

Le coût de ce mode de gouvernement n’est pas négligeable. Outre le montant des salaires et des primes des tenants du système, doivent être pris en considération le recours à des cabinets de consultants ou à des entreprises privées au nom du principe néolibéral de l’externalisation des tâches ; une politique dispendieuse d’invitation de personnalités ou de professeurs étrangers dont la compétence n’a pas toujours égalé la rémunération ; les dépenses de voyage de la Direction des affaires internationales et des échanges, dans le cadre de l’internationalisation à marche forcée de Sciences Po. Par ailleurs, les procédures du new public management entraînent une bureaucratisation du labeur des chercheurs et des enseignants  qui doivent consacrer de plus en plus de temps à des obligations administratives au détriment du travail de terrain, de bibliothèque et d’archives. Et elles alourdissent la tâche du personnel administratif lui-même, dont les agents ne sont pas toujours suffisamment nombreux, notamment dans les secrétariats de la scolarité.

L’architecture de l’institution est devenue illisible, ce qui entraîne des sentiments d’aliénation peu propices aux synergies que la direction appelle de ses vœux. Les laboratoires, lieux irremplaçables de la sociabilité et de la créativité scientifiques, ont été évidés de leurs prérogatives en matière de recrutement et de financement des projets à long terme, et d’une part de leurs moyens, donc de leur productivité. L’individualisation des rémunérations engendre un climat détestable au sein du personnel. Un même cours, assuré conjointement par deux enseignants, peut leur être rémunéré selon des barèmes très différents qui n’ont rien à voir avec leur ancienneté ou leur compétence respectives. Parmi le personnel administratif, le sentiment d’arbitraire est encore plus patent et nourrit des hypothèses délétères sur la promotion ou les primes des unes et des autres.

L’injonction de penser « corporate » (sic), au nom de la compétition entre établissements, est une aberration du point de vue de la recherche. De même, la délocalisation d’un certain nombre de cycles dans des campus financés par les régions et le refus de travailler en partenariat avec les autres Instituts d’études politiques ont suscité l’agacement des universitaires du cru à l’encontre de Sciences Po et interdit des économies d’échelle au plan national.

Il est inévitable, en deuxième lieu, que la recherche et l’enseignement aient pâti de ce mode de direction néolibéral tant ils obéissent à des logiques autres que celles du marché. D’une part, la priorité a été donnée à de nouvelles disciplines ou à de nouvelles thématiques plus dans l’air du temps (ou plus susceptibles de drainer des fonds) que les « sciences politiques » auxquelles est dédiée la Fondation nationale du même nom. De l’autre, certains domaines dans lesquels excellait cette dernière et qui avaient contribué à son rayonnement international – par exemple les sciences sociales du politique et la politique comparée – ont été marginalisés, parce qu’ils sont étrangers à l’entendement des nouveaux décideurs ou des nouvelles instances d’évaluation des chercheurs et des projets. La pesanteur du « scientifiquement correct » dans l’arène globale, le recours à des formes standardisées et quantitatives d’évaluation telles que la bibliométrie ont eu des effets pervers immédiats sur la qualité, l’originalité et l’orientation de la production scientifique. En l’occurrence, l’erreur majeure de Richard Descoings aura été de refuser tout rapprochement avec l’Ecole des hautes études en sciences sociales, dont Sciences Po est objectivement complémentaire, et de manifester de façon récurrente son peu de considération pour le CNRS, alors même que celui-ci rémunère le tiers environ de la masse salariale des chercheurs des laboratoires de la FNSP. En matière d’« excellence » scientifique, il y a loin de la coupe aux lèvres. Certes bien nanti, désormais présent dans les domaines du journalisme et du droit, Sciences Po risque néanmoins de s’effacer de la carte des sciences sociales, nonobstant quelques recrutements ou débauchages de chercheurs de qualité selon des procédures au demeurant contestables (3), et plus encore qu’auparavant apparaît comme un établissement de Public Affairs et de International Affairs, sinon comme une Business School.

En troisième lieu, Sciences Po a mis au centre de sa stratégie son internationalisation. Choix nécessaire, dont la mise en œuvre n’a pourtant pas été toujours judicieuse. D’une part, l’institution a plusieurs fois changé de priorité (l’Europe, puis les Etats-Unis, puis le monde), et cette démarche tous azimuts a empêché la définition d’une voie peut-être moins ambitieuse, mais qui eût été mieux adaptée à la taille et aux moyens d’un établissement somme toute modeste. La « politique du chiffre » a conduit au doublement du nombre des étudiants, parfois au détriment de leur qualité, notamment pour ceux qui proviennent d’Asie. D’autre part, l’établissement a connu au moins deux échecs cinglants dans des pays clefs – la Turquie et le Maroc – faute de s’être appuyé sur ses propres réseaux scientifiques : les limites du pilotage managérial de la chose académique ont ainsi été dévoilées de manière cruelle. Les risques sont désormais ceux de l’étiolement d’une stratégie dont la viabilité financière est jugée problématique, et d’une pidginisation de Sciences Po qui se verrait réduit à la fonction d’institution organique de la « gouvernance mondiale », au détriment de sa créativité et de sa réputation scientifiques.

Ces problèmes ne peuvent occulter l’apport de Richard Descoings. Ce n’est pas faire injure à sa mémoire que de les soulever. Ils exigent un débat dont ne semblent pas vouloir les ordonnateurs de la succession. Ceux-ci ont affiché un profil de poste qui ne mentionne pas les sciences sociales parmi les compétences requises et les priorités attendues des impétrants. Ils tiennent pour évident et acquis que ces derniers feront leur le projet de leur prédécesseur. Ils ne rendent même pas publique la liste des 22 candidats qui auraient déposé un dossier avant le 15 juin ! Il est paradoxal qu’un établissement se piquant d’enseigner les affaires publiques et internationales à l’aune mondiale fasse ainsi fi de la « transparence » chère à la gouvernance globale, sans même parler de la démocratie. Et il serait choquant qu’une institution financée pour moitié par le contribuable affiche une telle surdité à l’encontre du message clair que lui ont envoyé les urnes le 6 mai et le 17 juin. Ce qui est aujourd’hui en jeu, c’est la reconduction, ou au contraire la révision, de l’administration de Sciences Po selon les règles du new public management. Les enseignants, les chercheurs, les étudiants, les responsables syndicaux, les autorités politiques doivent engager une réflexion sereine, mais lucide, à ce sujet. Le successeur de Richard Descoings n’en aura que plus de légitimité pour reprendre son œuvre.

 

(1) Le Monde, 8-9 juillet 2012, p. 10.

(2) Isabelle Bruno, A vos marques, prêts… cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2008, et, pour l’intégralité de sa thèse, http://www.fasopo.org/reasopo/jr/these_tome1_bruno.pdf et http://www.fasopo.org/reasopo/jr/these_tome2_bruno.pdf

Pour un bilan précoce du new public management dans l’université britannique, voir Hugo Radice, « From Warwick University Ltd to British Universities PLC », Red Pepper, mars 2001, pp. 18-21.

Pour la critique de la politique universitaire et scientifique de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, depuis 2002, voir mon Sortir du national-libéralisme. Croquis politiques des années(2004-2012), Paris, Karthala, 2012, pp. 99-127.

(3) Les recrutements de chercheurs et de professeurs sont effectués au coup par coup – et non par sessions annuelles – après évaluation et sélection des candidats par des commissions ad hoc nommées par la direction – et non par des jurys en partie élus et constitués pour des mandats de durée déterminée, à l’image des commissions des différentes sections du CNRS. Sous couvert d’ « autonomie » et d’ « internationalisation », Sciences Po s’est affranchi des procédures plus rigoureuses et collégiales qui régissent ce dernier établissement et – pour combien de temps encore ? – l’université, au risque de dévaluer progressivement la réputation des chercheurs et enseignants « maison » par rapport à leurs collègues d’autres institutions. L’individualisation des rémunérations et des carrières confortent cette évolution vers une plus grande « flexibilité » et ouvrent la porte aux petits arrangements entre amis dont on juge souhaitable ou inévitable de favoriser l’entrée ou l’ascension, parfois au prix de « bidouillages » ou de « thèses sur travaux » qui ne passeraient pas la rampe de la plupart des grandes universités ou des jurys d’admission du CNRS. On a même vu Sciences Po permettre à des chercheurs de contourner les évaluations du CNRS pour obtenir une promotion que ce dernier n’avait pas accordée. Que la plupart des recrutements réalisés selon ces nouvelles procédures aient été honorables et justifiés ne doit pas dissimuler le fait que la « flexibilité » et l’ « autonomie » dont se targuent les partisans de la réforme de l’université de 2008-2009 comportent des risques dans la durée et ont un coût qui minent à terme l’institution même. La marchandisation de l’Enseignement supérieur et de la recherche, sous prétexte de « capitalisme cognitif », conduit aux errements qu’a provoqués le néo-libéralisme dans la banque, la finance, l’entreprise et les autres institutions publiques, telles que l’hôpital. Et c’est bien ce que semble devoir confirmer le rapport de la Cour des Comptes, si l’on en croit de premières fuites.

Une version abrégée de cet article est parue dans la rubrique « Rebonds » de l’édition de Libération  du 6 juillet 2012.

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