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Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
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Billet de blog 13 mars 2020

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Pourquoi Mme Hidalgo doit partir, et Mmes Buzyn et Dati ne pas advenir

Aucune des trois candidates ne tire les leçons des désastres urbains qu’incarnent Venise, Barcelone, Amsterdam, Lisbonne, Athènes, Lucerne, à dire vrai un nombre croissant de villes européennes, et des mobilisations populaires que suscitent ces catastrophes sociales et environnementales.

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Il est heureux que le président de la République ait maintenu les élections municipales sous la pression de l’opposition, et qu’il ait contribué à éclairer les termes du débat, sans doute à son corps défendant, dans son allocution solennelle du 12 mars.      

Le procès en incompétence intenté à la maire sortante de Paris est fondé, tant elle a plongé sa ville dans le chaos en la rendant invivable pour les premiers concernés, ses habitants. « Est-ce qu’on peut dire que Paris a été abîmée ces dernières années ? », demande-t-elle benoitement dans le Libération du 6 mars. Oui, pouvons-nous répondre, ne serait-ce que sur le plan esthétique.

Paris a, par exemple, été badigeonnée de peinture au gré d’une signalisation au sol illisible à forte d’être tentaculaire, et que la municipalité est bien en peine d’entretenir. Elle est devenue d’une saleté entropique et est livrée à un affichage commercial sauvage sur les murs, les trottoirs, les plaques de rue, les panneaux indicateurs qui n’épargne plus les monuments historiques, comme on peut le constater dans le Marais.

Elle est devenue criarde du fait de la prolifération du free floating de bicyclettes et de trottinettes aux couleurs agressives, et pour reprendre l’expression savoureuse d’un chauffeur de taxi auquel je ne puis rendre hommage faute de connaître son nom, elle ressemble à une chambre d’enfant mal rangée, avec tous ses jouets qui traînent sur les trottoirs et la chaussée.

Enfin, il suffit de regarder les nouveaux kiosques de presse ou le square Leonor-Fini, au pied de la superbe façade du Musée Picasso, pour constater de quoi le style hidalgoïen est capable.

Par ailleurs Mme Hidalgo a été prise à de multiples reprises en flagrant délit d’incompétence : dans ses relations avec les entreprises de free floating, précisément ; dans sa délégation au secteur privé de la répression des infractions au stationnement dont les abus ont été si nombreux que le Défenseur des Droits a dû s’en saisir ; dans l’impréparation de ses dossiers juridiques, notamment pour l’un des sujets qui lui tenaient le plus à cœur, la piétonisation des voies sur berge ; dans la programmation calamiteuse des travaux publics qui ont progressivement rendu infernale la circulation dans Paris, quel que soit le moyen de transport utilisé, y compris pedibus cum jambis du fait de l’accaparement des trottoirs par les deux roues et de l’insuffisance de leur entretien. En bref, on peut être de gauche, et vouloir sanctionner une maire socialiste brouillonne dont l’incurie est patente.

Mais il est une autre raison, plus fondamentale, de vouloir le départ de Mme Hidalgo tout en souhaitant l’échec de Mmes Buzyn et Dati. Si l’on peut se féliciter que la course en tête soit tenue par trois femmes dans l’une des métropoles du globe, il faut déplorer qu’aucune d’entre elles ne pose la vraie alternative que l’électorat doit trancher, et n’incarne la nécessaire rupture dans le modèle de développement de Paris. Quoi qu’elles en pensent ou en tout cas en disent, on ne peut être à la fois pour l’environnement et pour la poursuite d’une politique de marchandisation à outrance de la cité dont les Jeux olympiques, le tourisme de masse et ses « zones touristiques internationales » ont été les vecteurs, et l’aggravation de la pollution , la flambée des prix, l’Airbnbisation du logement et l’éviction des habitants le coût.

 Aucune des trois candidates ne tire les leçons des désastres urbains qu’incarnent Venise, Barcelone, Amsterdam, Lisbonne, Athènes, Lucerne, à dire vrai un nombre croissant de villes européennes, et des mobilisations populaires que suscitent ces catastrophes sociales et environnementales. Il est une masse critique dont un lieu ne peut impunément dépasser le seuil. Dans la bouche des trois candidates du peloton de tête ce ne sont que pieuse paroles et demi mesures qui prétendent ménager la chèvre et le chou.

Le rapport vicié qu’elles entretiennent avec le secteur privé en est l’une des causes, et un facteur de propagation. La faute originelle de Mme Hidalgo, alors adjointe au maire et porteuse du projet pour le compte de M. Delanoë, aura été, en 2010, la cession scandaleuse de la pleine-propriété du sous-sol du Forum des Halles au groupe Unibail, dont l’un des dirigeants était un certain Benjamin Griveaux – une cession qui s’est soldée par le raté architectural et urbanistique que l’on sait[1].

Depuis cet épisode funeste Mme Hidalgo a récidivé à plusieurs reprises. Sa valse-hésitation autour de la Gare du Nord prouve qu’elle n’a toujours rien compris au film. L’épisode catastrophique des trottinettes, à la fois dangereuses et anti-écologiques, sa pusillanimité à l’égard d’Airbnb, son incapacité à préserver la tranquillité publique et la liberté de circulation sur les trottoirs de la rapacité de certains débits de boisson confirment qu’elle ne voit de salut que dans la concession de l’espace public à des intérêts privés, pourvu qu’elle puisse en tirer de maigres avantages fiscaux ou parafiscaux sous forme de redevances qui sont sans commune mesure avec les profits engrangés par les opérateurs.

« J’assume de travailler avec le privé. Un maire qui ferait sans ne tiendrait pas deux secondes. Le privé doit jouer son rôle dans les transformations de la ville », déclare-t-elle martialement dans le même entretien. Encore faut-il savoir le maintenir à sa place et ne pas y sacrifier l’intérêt général.

La transformation de Paris Centre en shopping mall à ciel ouvert et le saccage culturel et patrimonial qu’elle engendre rappelle jour après jour à l’habitant du Marais l’avenir que nous prépare Mme Hidalgo : celui d’un Paris muséifié, marchandisé, sans âme, livré au tourisme et à la consommation de masse, vidé de sa population et de ses activités productives, dont un environnementalisme cosmétique et anti-écologique sera l’alibi, et la piétonisation le vecteur comme elle l’a été dans le quartier de La Huchette ou de Montorgueil.

Il va sans dire que Mmes Buzyn et Dati ont encore moins de crédibilité en la matière compte tenu de leur pedigree politique. Au fond, la parole de sagesse a été prononcée par le président de la République, le 12 mars, quand il a constaté que c’était pure folie que de tout concéder au marché et qu’une rupture s’imposait. A l’entendre, plusieurs expressions familières me venaient à l’esprit. « Tais-toi, bouffon ! ». « Mieux vaut tard que jamais ! ». « Chiche ! ». Allons-y pour le « chiche ! », et suivons la consigne de vote implicite qu’il comporte : ni Hidalgo, ni Buzyn, ni Dati, mais, en conscience, Simonnet ou Belliard, à condition qu’ils ne s’allient pas au second tour avec les forces de la continuité, quitte à préparer dans l’opposition la relève démocratique pour le Paris d’après-demain. L’heure n’est plus aux faux-semblants.

[1] Françoise Fromonot, La Comédie des Halles. Intrigue et mise en scène, Paris, La Fabrique, 2019.

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