En sciences sociales, le mal nécessaire des «aires culturelles» – et ses dangers

La XIe Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques, à Paris, les 17 et 18 octobre prochains, se penchera sur la compréhension des constructions à la fois historiques et théoriques que sont les aires culturelles, et dont l’étude vaut à l’anthropologue­ Fariba Adelkhah d’être détenue en Iran depuis juin dernier.

Dans le jargon des chercheurs en sciences sociales, les « aires culturelles » – traduction très approximative des area studies de langue anglaise, que la corporation s’est évertuée à rendre encore plus incompréhensible en parlant maintenant d’ « études aréales » –, ce sont ces régions du monde exotiques, en tout cas étrangères (par rapport à l’Europe occidentale et à l’Amérique du Nord), que l’on délimite à l’interface de la géographie et de la culture, voire de la religion.

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Or, ni celles-ci ni celle-là ne tombent sous le sens. Elles n’ont rien de naturel, elles sont toujours des constructions à la fois historiques et théoriques. Autant dire qu’elles font l’objet de débats très intenses au sein même de la communauté scientifique. La XIe Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques  (télécharger le programme en pdf) à Paris, les 17 et 18 octobre prochains, va s’efforcer de les faire progresser, et il suffit, pour en suivre les travaux, de s’y inscrire sur reasopofasopo@gmail.com.

Si l’on s’en tient à ces trente dernières années, la conjonction des idéologies néolibérale et néoconservatrice a eu tendance à disqualifier les « études des aires culturelles », au profit des théories des relations internationales et des global studies, ou encore de la théorie dite des « choix rationnels » et de la « transitologie » (c’est-à-dire de l’analyse normative des processus de « transition » à l’ « économie de marché » et à la « démocratie »), sur la base du postulat, implicite ou explicite, de la « fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama).

De telles approches ont ceci de commun qu’elles tendent à gommer les spécificités culturelles ou historiques des différentes sociétés, et à privilégier des dynamiques uniformes de la mondialisation.

Cette évolution a pu être vertement critiquée après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, en 2003, dans la mesure où les erreurs de jugement de l’administration Bush ont été en partie imputées à la marginalisation, dans les centres de décision, des universitaires et des experts arabisants, sous la pression des intellectuels et des stratèges néoconservateurs. Il n’empêche que la tendance n’a pas été inversée, la « menace djihadiste » restant dé-sociologisée et dé-historicisée. La vogue de la thématique des « arcs » (« arc chiite », « arc de crise », etc.), la qualification de « globales » de toutes les politiques publiques ou menaces qui se respectent, la montée en puissance des security studies (et des financements afférents) au cœur même de l’Université sont révélateurs de ce dédain pour les aspérités locales de l’histoire et du social.

Certes, des départements ou des programmes dédiés à des « aires culturelles » ont été maintenus du fait des pesanteurs ou des résiliences institutionnelles et académiques, ou même connaissent un regain, comme à Oxford. Mais, d’une part, ils sont désormais inféodés aux problématiques « globales » et, de l’autre, la pertinence de leur délimitation se trouve mise en question sous la double pression des avancées de la réflexion en sciences sociales et des transformations du système international. Les institutions multilatérales, les administrations publiques, voire les entreprises et les ONG, n’échappent pas à ces débats.

La prochaine Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques partira de l’hypothèse selon laquelle les area studies demeurent une fiction utile, voire nécessaire, du point de vue de l’acquisition d’un savoir-faire irremplaçable en matière de connaissances, de maîtrise des langues, de pratique de terrain, de transmission intergénérationnelle du capital scientifique, mais à la condition expresse de ne pas avoir de ces « aires culturelles » (ou de ces départements de dénomination géographique) une appréhension culturaliste, d’ordre ethno-religieux, ce qui suppose de les mettre constamment en tension comparatiste. La comparaison singularise les situations considérées. Mais elle les universalise également, car l’universalité procède par réinvention de la différence et suppose la reconnaissance de la diversité.

La question sera donc la suivante : comment définir une « aire culturelle » sans être culturaliste, et notamment prisonnier de l’illusion religieuse ? Pour ce faire, la première condition est de dénaturaliser et d’historiciser les ensembles continentaux que les area studies prennent généralement pour aune, et dont la délimitation est tributaire, précisément, de la pensée religieuse, ainsi que de l’histoire impériale européenne.

La seconde condition est de renoncer à la périodisation occidentalo-centrée de l’histoire et de confronter des temporalités historiques différentes d’une société ou d’une catégorie sociale à l’autre, sans prétendre les ramener à une unité d’analyse continentale ou nationale, ni à un calendrier religieux particulier. La troisième condition est d’abandonner toute définition essentialiste et objective d’une « aire culturelle », qu’elle soit d’ordre géographique, démographique, économique, culturel ou religieux, et de la caractériser plutôt par un type d’enchaînements historiques qui lui confèrent sa singularité, d’un point de vue comparatif, et une cohérence relative, de type interactionnel.

Tout cela peut sembler bien abscons et théorique, mais est en réalité très politique. Car les « aires culturelles » ou plutôt la représentation que nous nous en faisons a elle-même une origine éminemment politique. Pour l’essentiel, elle remonte à l’expansion impériale de l’Occident, et est donc indissociable de l’ « orientalisme » dont parlait Edward Saïd et que continuent de critiquer les études postcoloniales ou décoloniales.

En outre, elle n’explique pas la diversité des types d’Etat qu’abritent lesdites « aires culturelles ». Comment une même culture présumée confucéenne pourrait-elle déterminer à la fois la Révolution culturelle maoïste et les réformes de Deng Xiao Ping ? La République populaire de Chine, Hong Kong, Singapour et Taiwan ? Comment le bouddhisme peut-il façonner simultanément les régimes politiques et économiques, si différents, de la Birmanie et de la Thaïlande ? Comment la culture coréenne a-t-elle pu accoucher et de la Corée du Sud et de la Corée du Nord ? La notion d’ « aire culturelle » n’apporte aucune réponse à ces interrogations qu’elle suggère elle-même, par ses présupposés culturalistes.

Mieux vaut tout de suite comprendre que les « aires culturelles », telles que nous les appréhendons, sont les produits de l’Etat – de son histoire – plutôt que son explication. Et c’est bien parce que la définition des « aires culturelles » est politique que leur étude donne matière à la répression de l’Etat, comme le Réseau européen d’analyse des sociétés politiques en fait l’amère expérience avec la détention en Iran de l’anthropologue Fariba Adelkhah, l’une de ses membres fondatrices, depuis le 5 juin.

Or, l’arbre Fariba Adelkhah cache une forêt de plus en plus dense de chercheurs arrêtés dans l’exercice de leur métier, ou tout simplement parce qu’ils sont chercheurs, et donc soupçonnés d’être des « espions ». En Iran même, où certaines institutions de la République islamique prennent en gage des universitaires étrangers, sous le prétexte fallacieux d’atteinte à la sécurité de l’Etat, pour négocier on ne sait quelle contrepartie, dans une opacité complète. Tous les cas ne sont pas rendus publics, mais ils sont suffisamment nombreux pour que le ministère français des Affaires étrangères en tire la conclusion de fortement déconseiller de se rendre en Iran, y compris à titre privé et touristique.

Les choses ne vont pas mieux dans les Emirats arabes unis, en Turquie, en Russie, dans la plupart des pays africains. Certains régimes n’hésitent pas à tuer, à l’instar de l’Egypte du maréchal Sissi, dont les services secrets ont enlevé, torturé et achevé un doctorant italien de Cambridge, Giulio Regeni, en 2016, pour finir par jeter sa dépouille dans un caniveau. Les Français se souviennent aussi de Michel Seurat, kidnappé par le Hezbollah, vraisemblablement pour le compte de Hafez el-Assad et de la République islamique d’Iran, et mort de maladie durant sa séquestration, en 1986.

Dans la mesure où la sociologie politique repose sur les recherches de terrain, ses praticiens sont des suspects naturels et des proies faciles pour les pouvoirs autoritaires. Ils sont aussi des otages commodes, à bas bruit, car plus aisément monnayables que des diplomates, des journalistes, des employés du secteur privé, et même des humanitaires. Leur capacité de nuisance médiatique est faible, et comme pour une bonne part de l’opinion publique ils ne servent pas à grand chose ils n’incommodent guère pendant leur détention.

Il suffit de voir avec quelle facilité Giulio Regeni a été passé par pertes et profits par les capitales européennes, peu soucieuses de compromettre leurs relations avec le maréchal Sissi, grand pourvoyeur d’affaires et rempart contre l’hydre islamiste, pour comprendre que les chercheurs sont de la menue monnaie dans le grand marchandage international. En l’occurrence, le souci de la vérité commande de dire que le Quai d’Orsay et l’Elysée ne ménagent pas leur peine pour obtenir la libération de Fariba Adelkhah. Mais les Gardiens de la Révolution qui la détiennent arbitrairement n’ont que faire de leurs démarches, ou estiment ne pas avoir tiré encore suffisamment de profits de sa séquestration.

D’une certaine manière, ils jouent sur le velours. Les collègues de Fariba Adelkhah n’ont pas le sentiment que les institutions universitaires françaises, et par delà européennes, prennent la mesure de la menace qui pèse sur leurs chercheurs, et de la détresse qu’ils éprouvent à savoir leur consœur détenue de manière arbitraire, pour ainsi dire au secret. Certes, Sciences Po, avec l’aide du ministère des Affaires étrangères, a mis en œuvre la protection fonctionnelle – c’est-à-dire la prise en charge de sa défense – dès lors qu’elle a été arrêtée dans l’exercice de ses fonctions, et qu’elle est bel et bien une prisonnière scientifique, comme il est des prisonniers politiques ou d’opinion.

Mais il est assez stupéfiant que le directeur de l’établissement, Frédéric Mion, se soit contenté de communiqués mesurés, dans le louable souci de garder une certaine retenue que recommandent les diplomates, et n’ait pas jugé utile, depuis le 25 juin, d’aller réconforter in situ, à quelques centaines de mètres de son bureau, le personnel du Centre de recherches internationales, le laboratoire de Fariba Adelkhah, et de lui exposer la stratégie poursuivie pour obtenir sa libération. De même, Bruno Latour, ancien directeur scientifique de Sciences Po, initiateur et responsable du projet de recherche Reset Modernity qui comporte un volet iranien dans lequel il avait mobilisé Fariba Adelkhah , n’a pas eu la moindre parole, sauf erreur de ma part, pour cette dernière, alors que la conférence de rentrée qu’il a donnée à Sciences Po lui fournissait une occasion en or de le faire. Reset Solidarity, Monsieur le Professeur !

Encore une fois, le choix a été, dès le début, d’éviter toute mobilisation tapageuse qui aurait sans doute des effets pervers sur le sort de Fariba Adelkhah et des autres prisonniers scientifiques en Iran, si l’on en juge par des précédents britanniques et nord-américains, et de cantonner la solidarité au périmètre de ses proches et de la profession. Mais quand cette dernière, institutionnellement, ne se montre pas capable d’endosser ses responsabilités, y compris « en interne », il y a de quoi craindre pour l’avenir de la recherche, et ce d’autant plus que « la liberté académique est de plus en plus menacée en France » même, comme le soulignait le professeur de droit public Olivier Beaud dans les colonnes du Monde, le 12 avril 2019.

Devant le mauvais vouloir des autorités de Téhéran qui se sont refusées de clore cette vilaine affaire en arguant d’un malentendu, comme la possibilité leur en a été laissée par la diplomatie française depuis juin, la communauté scientifique n’a plus d’autre choix que de suspendre sine die toute forme de coopération avec l’Iran, en dehors de l’accueil des étudiants qu’il ne s’agit pas de prendre en otages des turpitudes de leur gouvernement. C’est d’ailleurs ce qu’avait demandé le Réseau européen d’analyse des sociétés politiques sitôt que l’arrestation de Fariba Adelkhah avait été rendue publique, le 15 juillet.

Plus rien ne permettrait de justifier une attitude dilatoire en la matière, certains intérêts universitaires hexagonaux ou européens dussent-ils en souffrir. L’argument selon lequel il convient de ne pas laisser esseulés les intellectuels iraniens face à la répression a perdu toute crédibilité dès lors que celle-ci s’étend aux scientifiques occidentaux, précisément jugés coupables d’entretenir de tels liens avec eux, et en peuplent la prison d’Evin. Il y a des moments où il faut savoir dire non, et faire jouer le droit de retrait. La communauté scientifique doit désormais démontrer une cohérence, une détermination et un courage politique qu’elle ne peut hélas plus réserver à ses chères études, fussent-elles aréales, et prendre en main la défense de sa liberté.

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