Les fondamentalistes de l’identité: laïcisme versus djihadistes

Dix jours après l’élection de Donald Trump, et la veille de la primaire de la droite en France, je présente mon nouvel ouvrage chez Gibert Joseph Barbès, 15 boulevard Barbès, 75018 – Paris, le samedi 19 novembre, de 16h à 17h45. En « Bonnes feuilles », en voici l’avant-propos.

Nationale, religieuse, culturelle, le thème de l’identité fait florès, ce qui est mortifiant pour l’auteur de L’illusion identitaire (1996). Vingt fois, sur le métier, remettre son ouvrage : tel est le lot du chercheur. J’interviens ici, dans le débat public, et dans une conjoncture politique aussi tragique que préoccupante, comme « intellectuel spécifique », selon l’expression de Michel Foucault, qui distinguait cette figure de celle de l’ « intellectuel engagé » ou de l’ « intellectuel de gauche », maître de vérité et de justice, représentant de l’universel.

Mon propos est d’écrire ce que je comprends de notre temps du point de vue de mes recherches en sciences sociales du politique, et de ce seul point de vue clinique, qui ne peut être que critique dans la mesure où le chercheur est un empêcheur de penser en rond.La thèse que je défends dans ce petit essai – à quelques mois d’échéances cruciales, et au lendemain d’événements dramatiques qui seront suivis par d’autres, n’en doutons pas – peut se résumer en quelques phrases. En France comme ailleurs, l’instauration de l’hégémonie néolibérale s’est accompagnée de la dépolitisation de la cité et de la naturalisation des consciences identitaires, d’ordre national, religieux ou ethnique. Autrement dit, la question identitaire (ou civilisationnelle) s’est substituée à la question sociale et politique. Dans ce contexte, l’immigré, de travailleur, est devenu musulman, et l’islam s’est mué en nouvel ennemi de l’intérieur, en remplacement du communisme défunt. Au fil d’un débat public de plus en plus délétère, l’idée laïque, constitutive de la loi de 1905 actant la séparation des cultes et de l’Etat et la neutralité de celui-ci en matière religieuse, s’est transformée en idéologie laïciste et en religion nationale, mettant l’islam sous contrôle politique sur un mode para concordataire et subalterne. La République en revient à une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté. Elle promeut une laïcité dont les racines « judéo-chrétiennes » sont exaltées, au mépris de quelques évidences historiques. Les musulmans français, ou vivant en France, sont traités en citoyens de seconde zone, voire en suspects et en parias. Une infime fraction d’entre eux a fini par rallier les mouvements djihadistes nés des deux interventions américaines en Irak (1991 et 2003) et de la guerre civile en Syrie (depuis 2011). Djihadistes et laïcistes sont devenus des « ennemis complémentaires », pour reprendre l’expression de l’ethnologue Germaine Tillion. Se renforçant mutuellement de leur haine réciproque, ils opposent deux types de subjectivation politique d’orientation ethnoconfessionnelle. Aussi bien Daech que la droite identitariste entendent réduire ce que l’une et l’autre nomment la « zone grise » des citoyens qui ne se reconnaissent ni dans la nouvelle religion nationale ni dans la guerre sainte, et qui entendent continuer à vivre en bonne intelligence de part et d’autre des appartenances, des croyances, des origines composant la France. Ces deux fondamentalismes identitaires jouent à somme nulle. Telle est la recette de base de toute guerre civile, celle à laquelle aspire Daech, et à laquelle la droite identitariste prête ses petites mains.

Cette thèse s’appuie sur mes réflexions quant à la formation de l’Etat, son rapport à la globalisation, son interaction avec la dimension du religieux et plus largement celle des faits de culture, que j’ai développées, pour l’essentiel, dans L’Illusion identitaire (1996), Le Gouvernement du monde (2004), L’Islam républicain (2010), Sortir du national-libéralisme (2012), et La Cité cultuelle (2015). Dans un livre ultérieur, à paraître au printemps 2017, je montrerai comment la politique étrangère de la France au Moyen-Orient et en Méditerranée, depuis plusieurs décennies, a contribué à enclencher cette machine identitaire infernale, et comment cette dernière procède du passage d’un monde d’empires à un système d’Etats-nations, dont la purification ethnique et la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté ont été les principaux modes opératoires.

 

Mon objectif reste le même qu’il y a vingt ans : nuire à la bêtise identitaire.

 

 

 

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