Sortir l’Université du maccarthysme d’ambiance

L'affaire de l’IEP de Grenoble confirme que Macron a pris le risque de mettre le feu au lac universitaire pour tailler des croupières électorales à M. Le Pen. La croyance qui s’installe, article après émission, selon laquelle les professeurs sont soumis à la terreur d’islamo-gauchistes (dé)genrés est un fantasme. Pis une contre-vérité, ce type même de fake news qui ont fait le miel électoral de Donald Trump et des Brexiters.

La dernière islamo-affaire, celle de l’IEP de Grenoble, confirme que le président Macron a pris le risque de mettre le feu au lac universitaire pour tailler des croupières électorales à Marine Le Pen, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. Une enquête de Mediapart démonte bien l’enclenchement de la mécanique infernale sur le campus de Saint-Martin-d’Hères, à partir de faits plutôt anecdotiques, sinon anodins, mais montés en neige par quelques-uns des protagonistes eux-mêmes, aussitôt relayés par une poignée de médias politiquement orientés, dont la désormais inévitable CNews de Vincent Bolloré[1]. En quelques heures, l’hystérie s’est à nouveau emparée du paysage universitaire français et de l’opinion publique dont on aimerait qu’elle s’intéresse à celui-ci de manière plus constante et sérieuse. C’est que les followers du président de la République – le Premier ministre, le ministre de l’Education nationale, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, un nombre non négligeable de professeurs pour la plupart d’entre eux à la retraite et désormais déconnectés des réalités du métier – n’ont eu de cesse, ces derniers mois, de préparer le terrain idéologique, dans l’espoir d’en engranger la récolte en 2022.

Etant l’auteur de L’Illusion identitaire (1996) et Les Etudes postcoloniales, un carnaval académique (2010), je ne puis être soupçonné de complaisance à l’égard de ces « théories venues des campus américains » (à ceci près qu’aux Etats-Unis elles relèvent de la French Theory…). Je ne suis donc pas le plus mal placé pour essayer de ramener la polémique à sa juste mesure, picrocholine.

L’Université dont on cherche à faire avaler l’image par les gogos n’existe tout simplement pas. Que les universitaires ne soient pas d’accord et ferraillent entre eux, la belle affaire ! Ils sont payés pour cela. C’est ce que l’on nomme la disputatio, la dispute – leur vocation professionnelle. Qu’ils soient en compétition pour la définition des postes à pourvoir, le recrutement des candidats, l’obtention des moyens,  n’est-ce pas la chose la mieux partagée dans n’importe quelle administration ou entreprise ? Ces conflits d’idées et d’intérêts sont régulés par des instances institutionnelles, sur le mode de la collégialité. Les sentiments d’animosité ou d’amitié dont ils s’accompagnent ne sont pas plus vifs que dans le monde des affaires ou de la politique. Les incidents qui sont montés en épingle ont le plus souvent une origine extra universitaire. Ils sont généralement la conséquence de l’ouverture de l’Enseignement supérieur aux débats de la cité et, de plus en plus, du marché sous l’effet de sa gestion néolibérale qui s’est imposée depuis vingt ans, au risque de sa marchandisation, de son instrumentalisation politique et de la perte de ses repères déontologiques. Les universitaires sont les premières victimes de cette évolution, nullement leurs instigateurs, comme le prouve leur opposition aux réformes successives que leur imposent les gouvernements.

Des étudiants prennent parfois la responsabilité de ces tensions en tant que citoyens, comme il se doit. Constitutionnellement aucune obligation de « neutralité axiologique » ne les en empêche, au contraire des enseignants qui ont un devoir d’impartialité. Nous avons bien compris, avec la tentative sénatoriale d’instaurer un délit d’entrave liberticide, que cela demeure insupportable à la droite française cinquante ans après mai 68. Il lui est plus facile d’appauvrir la jeunesse que de reconnaître ses droits et de lui donner des moyens décents d’étudier. La prochaine étape sera-t-elle la constitution d’une police universitaire, comme en Grèce ? La question se pose maintenant qu’un député LR, Julien Aubert, se croit autorisé à livrer en pâture sur les réseaux sociaux les noms d’universitaires à ses yeux mal-pensants.

Pour le reste la croyance qui s’installe, article après émission, selon laquelle les professeurs ne peuvent plus enseigner librement et sont soumis à la terreur d’islamo-gauchistes (dé)genrés est un fantasme, ou pis une contre-vérité, ce type même de fake news qui ont fait le miel électoral de Donald Trump et des Brexiters. Je rassure le lecteur : nul.le ne m’a agressé après la parution de ma critique acerbe des études postcoloniales, et les nombreux commentaires injurieux que je reçois sur mon blog n’y sont pas postés par des universitaires, mais par des quidams qui n’ont rien à voir avec l’Université et qu’excite une propagande inculte. En outre je reconnais la légitimité scientifique d’approches ou de méthodes que je ne partage pas, mais dont je défendrai mordicusle droit d’exister et de prospérer.

Toutes les données quantifiées attestent que les études de genre ou postcoloniales sont infinitésimales à l’aune de l’Université. L’immense majorité des travaux menés sont étrangers à ces problématiques. Une recherche du CNRS démontre que le terme d’islamo-gauchisme a été inoculé dans le débat public par des militants de l’extrême-droite qui l’ont rendu viral sur les réseaux sociaux au fur et à mesure que les autorités politiques l’ont fait leur[2]. Faut-il enfin rappeler à ces dernières que le « bloc constitutionnel » garantit la liberté universitaire et qu’elles n’ont pas la compétence – ni institutionnelle ni professionnelle – d’interférer avec son exercice ?  Que les politiques et les publicistes lâchent les baskets des chercheurs, la République et la science ne s’en porteront que mieux.

Effet de loupe formidable que ces campagnes de presse successives ! Non seulement elles donnent une représentation absurde de l’Université, mais aussi elles empêchent que l’on parle de ses vrais problèmes : son affamement délibéré alors que s’accroit la pression démographique, l’inanité des réformes au forceps qu’elle a subies depuis vingt ans, son incapacité à fournir les conditions matérielles du télé-enseignement en période de confinement, la paupérisation des étudiants désormais dépendants de l’aide alimentaire. La pandémie aura été le crash-test qui aura démontré l’échec des politiques suivies, y compris en termes d’innovation, à grand renfort de crédits d’impôt recherche (CIR) et au détriment de la recherche fondamentale. La France, jadis puissance vaccinale, a ainsi déclaré forfait. Voici le vrai problème de l’Université, dont l’« islamo-gauchisme », ce nouveau dahu de la pensée conservatrice de droite comme de gauche, n’est pas responsable, et pour cause puisqu’il n’est qu’un fantasme idéologique.

Il est grand temps que le gouvernement se ressaisisse. Déjà des listes d’universitaires « gauchistes », coupables de complicité avec l’ « islam radical », circulent dans la fachosphère. Elles ont amené différentes institutions à porter plainte et fournir une protection fonctionnelle aux fonctionnaires ainsi diffamés et menacés. Emmanuel Macron doit aussi sortir de ses contradictions. Comment peut-on, « en même temps », dénoncer les violences sexuelles, et stigmatiser les études de genre qui posent la question des rapports de pouvoir entre femmes et hommes ?  Comment peut-on, « en même temps », en appeler à la mémoire historique et à la « réconciliation » avec l’Algérie, et empêcher les historiens de travailler en restreignant leur accès aux archives au mépris du code du patrimoine et à la faveur d’une simple circulaire du SGDSN – l’annonce, apparemment conciliante, par l’Elysée d’une meilleure « articulation » du code du patrimoine et du code pénal ne rassurant en rien la corporation, dans la mesure où elle se traduira sans doute par une régression législative ? Comment peut-on, « en même temps », admettre que la colonisation a été un « crime contre l’humanité », et vouer aux gémonies les universitaires qui réfléchissent au fait colonial ou laisser son Premier ministre « dénoncer toutes les compromissions qu’il y a eues pendant trop d’années, les justifications à cet islamisme radical » en s’emportant : « nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore » 

Comment peut-on, « en même temps », stigmatiser les études postcoloniales, et confier à leur grand-prêtre hexagonal, Pascal Blanchard, le pilotage du comité scientifique chargé de constituer un corpus de personnalités issues de la « diversité » et susceptibles de donner leur nom à des rues ? Comment peut-on, « en même temps », vouloir apaiser la nation et jeter de l’huile sur le feu des incendies que l’on a soi-même allumés et qui désormais la ravagent ?

Au rythme où vont les choses, l’Université française va vite se retrouver dans la même situation « illibérale » que ses homologues polonaise, hongroise, turque ou grecque. Elle mérite mieux que cette hystérie, ce maccarthysme d’ambiance, comme dirait l’autre. Elle attend un peu de décence de la part de ceux qui l’ont mise en faillite. Car ce qui est en jeu, et aujourd’hui compromis, ce n’est pas moins que l’avenir du pays et de ses enfants.

[1]https://www.mediapart.fr/journal/france/110321/accusations-d-islamophobie-la-direction-de-sciences-po-grenoble-laisse-le-conflit-s-envenimer?page_article=1

[2]https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se-referme-sur-la-macronie/

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