Musée Picasso: de l’affaire Baldassari à l’affaire Aidenbaum?

Depuis le début de l’année, la presse s’est emparée du scandale du musée Picasso. Un budget initial de 30 millions d’euros allègrement porté à 52 millions d’euros, cinq ans de travaux, une Présidente haute en couleur qui semble avoir eu quelque peine à conserver la confiance de son staff administratif et à gérer un chantier aussi complexe, les manœuvres de la rue de Valois qui n’ont eu d’égales que sa passivité pendant de longues années, et pour couronner le tout les déclarations à l’emporte-pièce de Claude Picasso, le fils du peintre, soutien inconditionnel d’Anne Baldassari.

Depuis le début de l’année, la presse s’est emparée du scandale du musée Picasso. Un budget initial de 30 millions d’euros allègrement porté à 52 millions d’euros, cinq ans de travaux, une Présidente haute en couleur qui semble avoir eu quelque peine à conserver la confiance de son staff administratif et à gérer un chantier aussi complexe, les manœuvres de la rue de Valois qui n’ont eu d’égales que sa passivité pendant de longues années, et pour couronner le tout les déclarations à l’emporte-pièce de Claude Picasso, le fils du peintre, soutien inconditionnel d’Anne Baldassari.

Les articles se sont concentrés dans la plupart des cas sur le petit jeu, très parisien, de la nomenklatura de la culture et sur les « coups tordus » –pour reprendre une expression récurrente sous la plume des journalistes – des uns à l’encontre des autres. Il n’a été question que de la compétition autour de la succession d’Anne Baldassari, de la date de réouverture du musée, et de l’accrochage des œuvres. A grands coups de bluff et d’enfumage ! Ainsi, Claude Picasso s’est indigné que la réouverture du musée ait été repoussée à septembre sans autre raison, selon lui, que celle de « saboter » la fête et de nuire à Anne Baldassari puisque les travaux sont censés être achevés. Mensonge éhonté, que la presse a complaisamment colporté, visite Potemkine de l’hôtel Salé à l’appui. Il suffit de se rendre rue Vieille-du-Temple et rue de La Perle pour constater de visu que le chantier bat toujours son plein. L’algeco de deux étages érigé sur la voie publique en février, au mépris de la sécurité des piétons et de l’intimité du voisinage, exposé vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux regards des ouvriers et des gardiens de nuit, et aux aboiements de leurs chiens, est un clair démenti aux allégations d’Anne Baldassari et de Claude Picasso. La triste vérité est que le bâtiment administratif et technique du 20 de la rue de La Perle en est encore aux travaux de gros œuvre, notamment de toiture, et que l’aile technique n’est, elle non plus, pas achevée. Dans ces conditions, il serait impossible d’ouvrir au public l’hôtel Salé, sauf à prendre des risques en matière de sécurité des œuvres dans un établissement qui a déjà connu un vol important (lire ici et ).

Chacun attend donc la réouverture du musée comme le Messie. Or, celle-ci, loin de ponctuer la fin des problèmes, en créera de nouveaux. Et l’affaire Anne Baldassari pourrait bien devenir l’affaire Pierre Aidenbaum, maire du IIIe arrondissement et membre du conseil d’administration du musée.

Plutôt que de gloser sur les luttes factionnelles entre apparatchiks de la culture, la presse devrait en effet s’interroger sur le bien-fondé du projet de rénovation lui-même, qui a reçu la caution des édiles. L’objectif est de passer de 400 000 à 800 000, voire un million de visiteurs, pour financer le budget de fonctionnement de l’établissement à hauteur de 61%, selon la logique néo-libérale du partenariat public-privé (Libération). Le style contesté d’Anne Baldassari n’est que la résultante mécanique de ce nouveau mode d’administration publique. Chacun à leur manière, ceux qui se vivent maintenant comme les « patrons » des grands musées sont tous affectés de la même pathologie managériale, qui n’est d’ailleurs pas réservée à ce seul domaine de la vie administrative (Le Monde).  Richard Descoings, l’ancien directeur de Sciences Po, n’y échappa pas plus, comme l’avait révélé Mediapart en 2011. En outre, ce mode d’administration est propice à tous les mélanges des genres et à des dérapages inévitables, dont la construction d’un bâtiment du musée Picasso sans permis de construire préalable n’est qu’une manifestation parmi d’autres (Libération).

Reste que cette hybris managériale ne doit pas dissimuler une question plus fondamentale. Etait-il bien raisonnable de provoquer l’afflux de 400 000 ou 600 000 visiteurs supplémentaires dans un quartier qui connaît déjà une fréquentation touristique excessive, du fait de sa mue en galerie marchande, et dont les rues exiguës sont peu propices à la circulation des piétons, sans même parler de celle des voitures ? Tout cela n’a pas été pensé, faute d’un minimum de concertation avec les principaux intéressés, les habitants du quartier, que son maire affecte de présenter comme des « enfants gâtés ». Par exemple, 45 000 scolaires par an sont attendus le matin, dans la tranche horaire qui leur est réservée. Pour la plupart d’entre eux, ils viendront en autocar, par le haut de la rue Vieille-du-Temple, nous dit-on. Ces véhicules les déposeront à la hauteur du square Léonor-Fini, soit pour les y attendre soit pour les y récupérer deux heures plus tard, et ils seront contraints de repartir par le bas de la rue Vieille-du-Temple ou par la rue des Quatre-Fils, déjà congestionnées. Par ailleurs, rien n’interdira aux tour operators de déposer leur clientèle – à ce niveau de tourisme de masse, fût-il culturel, il n’est pas d’autre nom pour désigner ceux qui étaient jadis des visiteurs de musée – par le même moyen de transport, quoi qu’en ait assuré Anne Baldassari, qui proclamait haut et fort que l’on venait à pied au musée Picasso. Embouteillages, coups de klaxon, émissions de particules fines garantis ! La direction du musée et les pouvoirs publics ont fait preuve d’une irresponsabilité environnementale totale en la matière, alors que l’air de Paris ne correspond d’ores et déjà pas aux normes requises par l’Union européenne, ou tout simplement par la santé de ses habitants, et que la capitale a connu ces derniers mois des pics de pollution inadmissibles.

Confronté à ces objections dans les rares réunions d’information des riverains auxquelles il s’est prêté, Pierre Aidenbaum reste dans le déni complet du problème. Tout comme au sujet de la circulation des visiteurs pédestres, dont l’encombrement humain des rues du Marais pendant le week-end donne un avant-goût. Pourquoi un tel aveuglement ? Un tel entêtement ? C’est que le new public management de la culture suppose la suzeraineté des musées – ou des monuments historiques –, transformés en machines à cash-flow pour les besoins de leur autofinancement, sur leur environnement immédiat, selon le modèle du château de Chambord, afin qu’ils fassent prévaloir leurs intérêts marchands sur les droits des habitants. Soit dit en passant, il n’était point d’autre motif de la furia avec laquelle Anne Baldassari et Claude Picasso réclamaient à grand cri, contre toute évidence, la réouverture immédiate du musée : il s’agissait de faire tourner à plein régime sa billetterie durant les mois juteux de l’été.

De même, Pierre Aidenbaum fait mine de découvrir le désastre architectural de la rénovation de l’hôtel Salé. L’aile technique, revêtue de noir, est hideuse, et plus haute que ce que donnaient à penser les croquis du permis de construire. La façade sur jardin est défigurée par une pergola en acier galvanisé dont on nous dit maintenant qu’elle sera démantelée dans sa partie centrale, mais qui doit naturellement être intégralement démontée. Derechef se pose la question de la responsabilité du maire de l'arrondissement. Celui-ci a vu deux fois passer ce projet architectural : comme membre du conseil d’administration du musée, puis comme édile. Pourquoi n’a-t-il pas réagi, quitte à se poser maintenant en « sauveur » de l’hôtel Salé devant la bronca de ses électeurs, mis devant l’horreur accomplie (1) ?

Enfin, on ne peut exclure un scénario catastrophe, qui repousserait sine die la réouverture du musée. Les manquements au droit dans la réalisation du chantier ont été si avérés que des riverains, l’association « Vivre le Marais » et la SPPEF (Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France, celle-là même qui a obtenu l’annulation du permis de construire de la Samaritaine) ont introduit des recours. De ces derniers peut résulter une décision de justice exigeant la destruction de l’auditorium litigieux dont le permis de construire aurait été accordé ex post, le 8 avril 2014, alors que ce corps de bâtiment avait déjà été édifié. Et ce d’autant que l’affichage du permis de construire, au 20 de la rue de La Perle, n’est pas, lui non plus, conforme à la réalité des travaux qui y sont menés. Griotte sur le gâteau, la légalité des décisions prises pendant plusieurs mois par un musée dont le conseil d’administration n’avait pas été renouvelé en temps opportun est sujette à contestation juridique.

L’arbre Baldassari ne doit pas cacher la forêt d’une incurie plus générale. Ni la Ville de Paris, ni le ministère de la Culture n’ont exercé leurs prérogatives pour garder le contrôle d’un projet devenu fou. Une enquête s’impose, qui devra mettre au clair l’impact environnemental du musée, les conséquences de l’augmentation de sa fréquentation en matière de qualité de vie des résidents, les conditions dans lesquelles les permis de construire nécessaires ont été délivrés (ou ont été outrepassés), les raisons du retard du chantier et de ses dysfonctionnements, le bilan financier d’une opération dispendieuse pour le contribuable. Et Pierre Aidenbaum n’est pas le dernier dont on attend des explications précises.           

Ce qui est en jeu, une fois de plus, c’est la privatisation marchande de l’espace public (2). La gabegie que provoquent les partenariats public-privé dans la gestion des équipements culturels, comme dans celle de la construction des hôpitaux ou du Quartier Général de l’armée. La propension des condottieres du new public management à se considérer, à l’instar d’Anne Baldassari, comme propriétaires de leur poste et à s’émanciper de la loi, quand bien même ils ne sont que des fonctionnaires, serviteurs de l’Etat et du bien public – chercheur au CNRS, je parle en connaissance de cause. Il est désolant que le débat se perde en considérations oiseuses et picrocholines sur des questions de personnes, pour négliger les problèmes politiques, et même idéologiques, que met en pleine lumière l’échouage ou le naufrage du musée Picasso.

• • • • • 

(1) Voir la lettre surréaliste que Pierre Aidenbaum a adressée aux « riverains de la place Thorigny », en date du 7 mai : « Comme vous, j’ai pu constater l’inesthétique de ce nouvel aménagement [NDA : la pergola] formé par un ensemble de poutres en acier dans la cour de l’Hôtel Salé qui ferme la vue sur la façade arrière de l’hôtel depuis la rue Vieille-du-Temple. Après renseignements pris, il s’avère que cette structure en acier galvanisé avait été validée dans le projet initial pour la réalisation d’une pergola ornementale et végétalisée. Néanmoins, cette structure de grande hauteur masque la façade du musée Picasso, et à cet égard je me suis entretenu avec la Présidente du musée qui s’est montrée compréhensive et j’ai pu obtenir le retrait définitif de la partie centrale de la pergola ».

(2) Lettre ouverte à M. Aidenbaum, maire du 3e arrondissement de Paris, de l’un de ses futurs anciens électeurs (10 mars 2014); Halte au bétonnage culturel et à la marchandisation du Marais (2 avril 2012); Les campements du Marais(12 novembre 2010).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.