Suicide intellectuel

«Nous avons besoin d'une vraie capacité d'analyse et d'expertise stratégique au ministère des Affaires étrangères, ce qui n'existait pas», «il y a besoin d'anticipation et d'une vraie vision prospective», «les ambassadeurs ont principalement des interlocuteurs institutionnels. Je veux mettre en place (...) d'autres réseaux qui permettent de faire des recoupements», déclarait martialement Michèle Alliot-Marie à Munich, le 6 février, en souhaitant que les ambassadeurs consultent davantage les milieux universitaires et économiques et la «société civile».

«Nous avons besoin d'une vraie capacité d'analyse et d'expertise stratégique au ministère des Affaires étrangères, ce qui n'existait pas», «il y a besoin d'anticipation et d'une vraie vision prospective», «les ambassadeurs ont principalement des interlocuteurs institutionnels. Je veux mettre en place (...) d'autres réseaux qui permettent de faire des recoupements», déclarait martialement Michèle Alliot-Marie à Munich, le 6 février, en souhaitant que les ambassadeurs consultent davantage les milieux universitaires et économiques et la «société civile». Dans son désir de justifier son aveuglement, et celui du président de la République, à l'égard du régime de Ben Ali, elle parlait d'or.

Sauf que, deux jours auparavant, son porte-parole, Bernard Valero, avait approuvé l'interdiction que l'ambassadeur de France en Egypte avait faite aux chercheurs du Cedej, un laboratoire du CNRS dépendant du ministère des Affaires étrangères, et notamment à son directeur, Marc Lavergne, de s'exprimer dans les médias français (lire l'article du 7 février 2011). Il avait même précisé qu'il s'agissait là d'une «règle générale», qui n'avait rien à voir avec la situation explosive au Caire et les problèmes de sécurité qu'elle engendrait pour les ressortissants étrangers.

Sauf que la cellule de prospective existe bel et bien au Quai d'Orsay, mais qu'elle a été progressivement mise sous le boisseau par la majorité à laquelle appartient sans discontinuer Michèle Alliot-Marie, depuis 2002.

Sauf que la politique de cette même majorité compromet l'avenir des sciences de l'Homme et de la société, et donc la capacité de notre pays à comprendre les mutations du monde contemporain.

Sauf que les moyens financiers du ministère des Affaires étrangères ont été laminés, et son personnel traité avec le mépris qui est de règle dans ce quinquennat à l'encontre des corps intermédiaires et de l'idée même de métier.

Une fois de plus, ce gouvernement fait porter la responsabilité de ses échecs et, en l'occurrence, de son incroyable incompétence sur ceux qu'il empêche de travailler, au détriment de l'intérêt général.

Il se trouve que j'ai été consultant permanent au Centre d'analyse et de prévision (CAP) du ministère des affaires étrangères de 1990 à 2005, date à laquelle j'ai été poliment congédié, vraisemblablement parce que mes analyses sur l'Iran n'avait pas l'heur de plaire à la camarilla atlantiste, néo-conservatrice et «sécurocrate» qui avait affirmé sa prééminence sur ce dossier. Soit dit en passant, le problème du régime de la République islamique et de son programme nucléaire est devenu un sujet sur lequel il est interdit de penser dans la haute fonction publique, sous peine d'être immédiatement soupçonné d'esprit munichois, voire d'intelligence avec l'ennemi. Après l'élection de Nicolas Sarkozy, on a même commencé à qualifier de «bleu blanc rouge» les fonctionnaires dignes de confiance idéologique sur la question, dont on nous dit qu'elle est peut-être la plus importante quant à la sécurité internationale, mais à propos de laquelle on se prive de toute réflexion, avec le succès que l'on constate. Gare au réveil, Madame le Ministre ! C'est par des procédés de ce genre que l'administration Bush est devenue prisonnière des informations et des analyses intéressées d'une poignée d'opposants en exil et s'est jetée tête baissée dans le bourbier irakien, au prix de quelques mensonges sur les armes de destruction massive que plus aucun journal américain n'était en mesure de dénoncer, intoxiqués qu'ils étaient eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit, j'ai donc servi pendant quinze ans sous des ministres appartenant à des majorités successives, et sous l'autorité de directeurs qui étaient généralement proches de ceux-ci, souvent pour appartenir à leur cabinet. Ainsi de Bruno Racine, avec Alain Juppé, et de Michel Foucher, avec Hubert Védrine. Jamais ces directeurs n'ont fait entrer en ligne de compte des considérations partisanes dans le mode de fonctionnement interne du CAP. Remarquable leçon d'éthique républicaine ! Je puis dire en connaissance de cause que le CAP a produit, pendant cette période, des notes, sur la plupart des situations, que la suite des événements n'a pas démenties. Il est vrai que le ministère a pu parfois faire preuve de frilosité par rapport à des analyses hétérodoxes, et que les directions ou les ambassades voyaient souvent d'un mauvais œil l'indépendance d'esprit que permettaient au CAP la coexistence en son sein de diplomates et de chercheurs et son rattachement direct au cabinet du ministre. Mais les politiques auraient-ils pris en considération, ne serait-ce que la moitié de la production de cette unité de prospective, ils auraient été parfaitement avertis des dangers de certains des volcans sur lesquels ils prenaient leurs vacances.

Plutôt que de se préoccuper des premiers symptômes et des poussées de fièvre, ils ont préféré casser le thermomètre. Le CAP a été largement «normalisé», comme l'on disait en Tchécoslovaquie à une certaine époque, et je crois savoir que les chercheurs qui y sont restés n'ont plus accès aux télégrammes diplomatiques, lesquels constituaient pourtant une source d'information utile, bien que «formatée», pour reprendre le jugement de MAM. Des fois qu'ils ne seraient pas «bleu blanc rouge»!

La Conférence des ambassadeurs, qu'Alain Juppé et Hubert Védrine avaient progressivement ouverte sur le monde de l'Université et des médias, s'est refermée comme une huître. Une péripétie a été révélatrice de ce nouvel état d'esprit: lors des négociations de Linas-Marcoussis, du 15 au 23 janvier 2003, aucun chercheur spécialiste de l'Afrique n'a été intégré à la délégation française, fût-ce à titre d'experts, alors même que (ou parce que ?) le CAP comprenait à l'époque deux universitaires consultants permanents dont les notes successives, depuis 1994, avaient tiré la sonnette d'alarme sur les prises de risque de la diplomatie française et l'aggravation inéluctable de la crise ivoirienne, notamment du fait de sa dimension agraire.

Si le gouvernement français estime ne pas avoir été informé de la nature des régimes autoritaires arabes, comme vient encore de le prétendre François Fillon, il n'a à s'en prendre qu'à lui-même, et non aux chercheurs, dont il pouvait au demeurant lire (ou faire lire) les livres ou les articles, ni même à ses diplomates qui, par exemple, dès 2003, avaient réalisé une remarquable enquête sur la jeunesse tunisienne. Et l'on ne voit pas en quoi l'interdiction faite au personnel du Cedej de s'exprimer dans les médias, pathétique illustration de ces affinités électives et de ces relations incestueuses tissées entre l'élite politique et administrative française et ses homologues des régimes autoritaires arabes (1), contribuera à l'information de nos dirigeants.

Il y a plus grave. Au rythme où vont les choses, la réforme néolibérale de l'université et de la recherche, qu'a mise en œuvre Nicolas Sarkozy, et leur soumission aux règles productivistes du New Public Management, sur la base de seules évaluations quantitatives, de type bibliométrique notamment, condamnent à un horizon de deux décennies notre capacité à produire de la connaissance scientifique originale et à la transmettre aux générations futures. Obligation est désormais faite aux doctorants d'achever leur thèse en trois ans, avec la possibilité dérogatoire d'une quatrième année, accordée ou refusée sur une base discrétionnaire par l'administration, après avis du directeur de thèse. Une institution comme SciencesPo s'emploie désormais à appliquer cette disposition avec rigueur. Or, il est exclu qu'un jeune chercheur débutant, qui souvent doit apprendre la langue de son terrain, et en tout cas à en maîtriser les arcanes, réussisse ce tour de force d'écrire une œuvre novatrice, reposant sur l'exploitation d'une vraie documentation primaire, quand son collègue confirmé doit souvent consacrer de cinq à dix ans à la rédaction d'un ouvrage de qualité, en dépit de son expérience professionnelle. Aucun des grands livres qui ont garanti le rayonnement international de la France en philosophie, en histoire, en anthropologie, en sociologie, en science politique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne peut plus être écrit aujourd'hui. Faute de temps laissé à leurs auteurs, tout simplement, car la majorité de ces ouvrages étaient le fruit, plus ou moins direct, plus ou moins lointain, d'une thèse d'Etat dont l'achèvement leur avait demandé une décennie ou plus, et qui constituait le terreau sur lequel poussait l'œuvre d'une vie.

Ce suicide intellectuel n'est pas propre à la France. Il est la conséquence directe de la «stratégie de Lisbonne» que l'Union européenne a adoptée en 2000 (2). Ainsi, je viens d'enseigner l'«islam républicain» à des étudiants de master à Venise. Il m'a été demandé de préparer pour l'examen des questions à trois réponses, dont une exacte, parmi lesquelles ces derniers devront choisir. Par exemple, «La République islamique d'Iran est une théocratie : oui, non, dans une certaine mesure». Cela s'appelle un QCM, un «Questionnaire à choix multiples», «choix multiples» sans doute pour tenir compte de la complexité du monde. Et cela donnera, dans les chancelleries: «Le régime issu de la chute de Ben Ali est une démocratie, un régime semi-autoritaire, un régime autoritaire» - choisissez, Madame le Ministre, et prévoyez !

Il y a plus inquiétant, aussi, pour nos libertés publiques. Les propos de l'ambassadeur de France au Caire et du porte-parole du Quai d'Orsay dénotent une conception autoritaire de la connaissance : demander à des chercheurs du CNRS d'«exercer en qualité de fonctionnaire leur devoir de réserve», et en l'occurrence de ne pas informer leurs concitoyens sous prétexte qu'ils sont rémunérés par l'Etat, trahit l'idée que se font ces diplomates de la liberté scientifique. Quand on soumet le savoir à de telles considérations, Lyssenko ou McCarthy ne sont jamais loin. Les chercheurs, les universitaires sont payés par le contribuable et sont à la solde de celui-ci, non pas du gouvernement qui, en l'occurrence, n'est que le serviteur de l'Etat, tout comme ses fonctionnaires. Quand on a vu un directeur de cabinet du ministère de l'Intérieur signer, pendant l'été 2010, une circulaire gravement attentatoire à la Constitution et au droit international, sans au demeurant être sanctionné, on ne s'étonnera pas de tant d'incompétence juridique dans la bouche du porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

En revanche, il est surprenant que Mme Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, n'ait pas pris la défense de ses agents et rappelé à sa collègue Michèle Alliot-Marie que la loi du 26 janvier 1984 sur l'Enseignement supérieur garantit aux enseignants et aux chercheurs, dans son article 57, «une entière liberté d'expression dans l'exercice de leurs fonctions». De «devoir de réserve», il n'est pas pour les universitaires. Mais si MAM parle parfois d'or, entre deux avions, Mme Pécresse est une habituée du silence de plomb. Elle n'est jamais intervenue pour dénoncer les multiples atteintes à la liberté académique d'évaluation ou de recherche qui ont émaillé la chronique de ces quatre dernières années (lire l'article du 6 avril 2009) ni n'a cru devoir répondre aux deux questions que je lui ai adressées dans une lettre ouverte, l'année dernière (3) :
« 1. Approuvez-vous le principe de la «souveraineté de la direction» du CNRS et des présidents d'Université en matière de promotion par rapport aux délibérations du Comité national ou aux diverses instances délibératives de ces institutions, alors que les réformes que vous avez conduites, sous l'autorité du président de la République, se réclament d'une volonté d'améliorer la qualité et l'indépendance des processus d'évaluation des chercheurs et des enseignants ?

2. Quels sont les critères autres que celui de l'«excellence» dont peut se targuer la Direction générale du CNRS ou un président d'Université pour ne pas tenir compte, cinq années consécutives, d'une recommandation argumentée par un rapport écrit de la section compétente du Comité national, ou d'un classement effectué par une commission de spécialistes en matière de recrutement ? »
Peut-être Mme Pécresse sera-t-elle plus encline à communiquer sa position maintenant que la nouvelle présidence du CNRS vient d'accepter la recommandation de la section 40 du Comité national de me promouvoir au grade de directeur de recherche de classe exceptionnelle, en «juste reconnaissance de vos mérites scientifiques et des services que vous avez rendus à la recherche en général et au CNRS en particulier» - mais sans un mot d'explication pour le blocage de ma carrière pendant six ans, à l'instigation de la direction précédente, blocage qui peut-être doit beaucoup à sa méconnaissance de l'article 57 de la loi du 26 janvier 1984 ! En tout cas, promotion personnelle ou pas, mes deux questions restent d'actualité, et la réponse (ou la non réponse) qui y sera apportée n'est pas indifférente du point de vue de la reconstitution de la capacité d'analyse du ministère des Affaires étrangères, laissée en déshérence par l'actuelle majorité. Il est vrai que changer le plomb en or n'a jamais été une partie aisée.

(1) Lancer un oukase de ce genre le 4 février 2011, à quelques centaines de mètres d'une place Tahrir noire d'une foule réclamant la démocratie et la liberté de la presse, dénote un sens tout à fait particulier de l'à-propos, ou un sens remarquable de l'humour au second degré ! Admettons que l'ambassadeur ait été avant tout préoccupé par la sécurité des chercheurs du CEDEJ, dès lors que plusieurs journalistes occidentaux avaient été molestés et arrêtés par la police ou les nervis de Hosni Moubarak. Mais Bernard Valero, répétons-le, a bien précisé qu'il s'agissait là d'une « règle générale ».

(2) Isabelle Bruno, A vos marques, prêts... cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2008, et, pour l'intégralité de sa thèse, http://www.fasopo.org/reasopo/jr/these_tome1_bruno.pdf et http://www.fasopo.org/reasopo/jr/these_tome2_bruno.pdf

(3) Lettre ouverte à Valérie Pécresse (9 mars 2010) et Lettre ouverte à Valérie Pécresse (2) (12 novembre 2010)

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