Un virus national-libéral

Le Covid-19 est une illustration époustouflante de la triangulation d'apparence antithétique qui préside aux destinées de notre planète depuis la fin du 18e siècle. Le Covid-19 est de toute évidence un virus national-libéral. Et la dissipation du mirage national-libéral, qui nous aveugle tels des lapins pris dans les phares est la condition de la fin de ce cauchemar.

 Trois tendances, que l’on tient le plus souvent pour antithétiques, président aux destinées de notre planète depuis la fin du 18e siècle : l’intégration du monde, d’ordre économique, financier, scientifique, technologique, culturel et religieux ; l’universalisation de l’Etat comme principe de souveraineté et d’organisation politique ; l’expansion de l’identitarisme et des consciences particularistes d’orientation ethnique ou religieuse comme idéologie générale.

            Nous avons tort de considérer que ces logiques sont contradictoires et opèrent selon un jeu à somme nulle. Elles sont souvent concomitantes, ou alternent, à l’instar du libre-échange et du protectionnisme. Un libre-échange que l’Etat britannique a d’ailleurs imposé au monde par sa « diplomatie de la canonnière », au 19e siècle. Quant au particularisme identitaire, il s’est diffusé en même temps que s’est constitué un marché et un système d’Etats-nations d’envergure mondiale : sous le visage du nationalisme ; sous la forme savante de l’orientalisme ; dans sa variante racialisante du néo-darwinisme social ; par le biais de consciences ethniques, le plus souvent de connotation religieuse du fait de l’institutionnalisation ecclésiale croissante des confessions chrétiennes, mais aussi de l’islam, de l’hindouisme, du confucianisme, du taoïsme, à partir du 19e siècle ; par l’affirmation, en conséquence, de conceptions ethno-religieuses de la citoyenneté que nous voyons aujourd’hui triompher en Inde, au Moyen-Orient, en Russie, mais aussi, à nouveau , aux Etats-Unis et en Europe occidentale.

            Les trois processus forment une combinatoire, une synergie, une triangulation qui ne nous apparaît déroutante que parce que nous demeurons prisonniers de problématisations erronées de l’Etat, de la culture ou de la globalisation. Or, le Covid-19 est une illustration époustouflante de cette triangulation à laquelle nous sommes soumis depuis plus de deux siècles.

            Il n’est point besoin d’épiloguer sur son caractère global. C’est tout le problème qu’il nous pose ! Et point besoin non plus de philosophes au petit pied qui s’inventent leur tremblement de terre de Lisbonne pour mieux disserter. L’affaire est tragiquement banale, et sans doute vieille comme le monde. La Peste noire, au 14e siècle, nous est arrivée de Chine. Au 16e siècle nous avons exporté nos propres microbes dans les Amériques que nous avons ainsi dépeuplées. Il est probable qu’une bonne part des pandémies que le colonisateur s’est enorgueilli d’avoir combattues en Afrique était la conséquence de son occupation. Jusqu’au VIH dont la sortie de la forêt équatoriale est le fruit de la construction de routes et de lignes ferroviaires, de la mobilité contrainte ou forcée de la main d’œuvre, des campagnes coercitives de vaccinations collectives.

            Deuxième sommet du triangle, la globalisation du Covid-19 a immédiatement renforcé le pouvoir discrétionnaire de l’Etat-nation qui a fermé ses frontières, confiné sa population, imposé des techniques de contrôle et de surveillance de masse. Tout comme la libéralisation des échanges commerciaux et financiers et l’intensification de la circulation de la main d’œuvre à l’échelle mondiale se sont soldées, depuis les années 1980, par une intrusion croissante de l’Etat dans la vie sociale et même privée des citoyens, cette ingérence fût-elle médiatisée par des entreprises telles que les banques ou les compagnies aériennes auxquelles le pouvoir politique a délégué certaines de ses tâches régaliennes. D’aucuns parlaient du « recul de l’Etat », de la « fin des territoires ». Ah bon ?

            Enfin, troisième sommet du triangle, la mondialisation du Covid-19, tout en renforçant les prérogatives de l’Etat-nation, attise les vieilles phobies identitaires. En Europe et aux Etats-Unis, les personnes originaires d’Asie sont tenues en suspicion, voire agressées, y compris dans la Silicon Valley. Donald Trump parle de « virus chinois », de « virus de Wuhan », et fait de cette dénomination un enjeu diplomatique. Le « péril jaune », vous dis-je ! Mais d’autres suspects se profilent : l’étranger, celui qui vient d’ailleurs avec ses miasmes. A Canton, les Chinois s’en prennent aux Africains qui y sont assez nombreux à y faire du commerce de valise (ou de container). En retour les Africains s’indignent du racisme chinois dont Internet leur prodigue les images. A mon avis, il ne faudra pas trop de temps pour que l’on parvienne à l’origine du problème : le juif.

            Dans différents écrits, j’ai avancé le concept ironique de « national-libéralisme » pour appréhender dans sa synergie une telle triangulation entre l’intégration du monde, l’universalisation de l’Etat-nation et l’idéologie identitariste et culturaliste qui, depuis deux siècles, met en forme ces phénomènes[1]. Le Covid-19 est de toute évidence un virus national-libéral. Et la dissipation du mirage national-libéral, qui nous aveugle tels des lapins pris dans les phares d’une voiture, est la condition, certes non suffisante, mais nécessaire de la fin de ce cauchemar.

Comment sortir du national et viral-libéralisme ?

            Au premier sommet du triangle, il faut tout d’abord reconsidérer les effets d’intégration du monde dont nos économies, mais aussi nos habitudes de vie, sont devenues dépendantes. Les risques que nous fait courir la délocalisation de la production industrielle sont désormais patents, que révèlent les pénuries de masques, de tests, de médicaments, de vaccins. Le commerce agroindustriel mondial est également en cause du fait de son coût environnemental, mais aussi des dangers de propagation qu’il comporte. La pyrale du buis qui a dévasté en dix ans l’une des espèces végétales les plus anciennes d’Europe occidentale aurait dû nous avertir sur les inconvénients d’un marché international des plantes d’agrément dont l’intérêt intrinsèque est tout de même sujet à caution. La destruction des services publics, la dégradation des conditions de travail, l’ubérisation de pans entiers de nos économies au détriment de l’emploi traditionnel, au nom de la compétitivité internationale, avaient un prix que nous sommes en train de payer dans la douleur : nos hôpitaux, déjà exsangues, sont débordés ; le free floating des bicyclettes, des scooters et des trottinettes a été un vecteur de contamination dont personne, curieusement, ne se préoccupe ; les plateformes de distribution du type Amazon, tout à leurs profits, font un bras d’honneur aux injonctions de l’Etat quant à la protection des travailleurs et des consommateurs.

            Le tourisme de masse, qui a déjà mis à genou quelques joyaux culturels de la planète comme Angkor, Dubrovnik et Venise, qui a rendu invivables des métropoles comme Barcelone, Amsterdam, Londres, Lisbonne et Paris dont les habitants sont littéralement évincés par les locataires de Airbnb et les résidences secondaires de la jet society globale, et qui constitue l’une des sources majeures de pollution en augmentant à l’infini les voyages en avion ou en bateau, se révèle en outre intrinsèquement dangereux sur un plan sanitaire de par le nombre de personnes qu’il convoie en un mouvement brownien et expose à la contagion. N’a-t-il pas déjà réintroduit à Paris et à Marseille la punaise de lit qui avait disparu de l’Hexagone, mais prospérait depuis plusieurs décennies à New York ? L’errance des paquebots de croisière transformés en clusters du Covid-19 et auxquels les ports de la planète se sont fermés les uns après les autres ne sont-ils pas une allégorie cruelle de l’absurdité de cette forme de loisir qui devrait faire réfléchir ceux que n’avaient pas encore convaincus les images des immeubles flottants traversant Venise et la condamnant à une mort certaine ?

            Plus fondamentalement encore, si nous voulons éviter la multiplication de chaînes de contamination entre l’animal et le bipède, comparables à celles que révèlent le Covid-19 et le VIH, et prévenir l’apparition de nouvelles maladies zoonotiques, il faut d’urgence renoncer à l’interpénétration de l’élevage extensif destiné à l’exportation et du milieu naturel sauvage, un voisinage qui favorise la transmission de virus entre les espèces ; interrompre la pénétration de l’homme dans les grandes forêts ; préserver les populations barrières, immunisées, entre les virus et les sociétés industrielles ; renoncer à la déforestation des zones équatoriales et tropicales telles que l’Amazonie, le bassin du Congo, l’Indonésie ; stopper le réchauffement climatique qui va libérer des sols du Grand Nord d’autres mauvaises surprises confinées depuis des dizaines de milliers d’années. De manière générale la croissance démentielle de l’agro-industrie au nom de la compétitivité, outre qu’elle a empoisonné l’alimentation, pollué l’atmosphère et généré des affections chroniques dont le taux de mortalité est souvent très élevé, nous a fait oublier que la biodiversité est la meilleure prévention des maladies, végétales comme animales et humaines.

            Au second sommet du triangle, l’autre priorité va être de contrer les excès de pouvoir d’un Etat auquel il faut restituer dans l’urgence certaines de ses prérogatives à des fins de santé publique, mais aussi de régulation d’un marché dont les néolibéraux, Emmanuel Macron en tête, découvrent soudain qu’il est « fou ». Que n’avaient-ils lu Karl Polanyi, et quelques autres ! Mais méfions-nous des pompiers pyromanes. Ils ne sont pas les mieux placés pour agir avec discernement et mesure. Au nom de l’état d’urgence sanitaire sont prises de par le monde des mesures attentatoires aux libertés les plus élémentaires. Nul ne doute qu’elles seront sournoisement inscrites dans la loi ordinaire comme l’ont été les dispositions contre le terrorisme. La tentation sera d’autant plus grande que les industries de la surveillance, déjà tentaculaires, pousseront à la roue. Elles trouvent dans cette crise l’opportunité de nous faire adopter le modèle chinois de contrôle biométrique de la population que nos dirigeants ne savaient trop comment légitimer d’un point de vue démocratique. La solution est toute trouvée : au nom de la sécurité sanitaire. Seuls les gens qui ont quelque virus à se reprocher s’en indigneront.

            En particulier la restauration de l’Etat de droit ne saurait attendre au regard du traitement indigne que l’Europe et les Etats-Unis infligent aux réfugiés et aux migrants. Leur condamnation à la clandestinité par une législation aussi criminelle qu’imbécile a créé des clusters de contamination dans les camps de rétention ou les campements sauvages dont aucune mesure prohibitionniste ne nous protégera, bien au contraire.

            Par ailleurs, l’Etat doit être contenu dans son hybris militaire. Les guerres qu’il a engagées, et dont le bilan humain, environnemental et sanitaire est déjà effrayant, vont être autant de foyers de propagation de l’épidémie qui seront incontrôlables pour de longues années, voire décennies, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Quid de l’Irak, de la Syrie, de Gaza, de la Libye, et même de l’Iran auquel les Etats-Unis imposent un régime inique de sanctions internationales grâce à l’application extraterritoriale de leur législation et de leur réglementation, à laquelle a consenti l’Europe avec une grande veulerie et une non moins grande imprudence ? N’oublions pas que la guerre en Afrique a été un diffuseur majeur du VIH et d’Ebola.

            Enfin, au troisième sommet du triangle, le retour au cosmopolitisme doit être de rigueur si nous voulons éviter que le nécessaire ralentissement des échanges internationaux ne tourne au rabougrissement culturel, sinon à la haine de l’Autre. Seules la coopération internationale et donc la réouverture des frontières, la mutualisation de la recherche et de la connaissance scientifique aux antipodes de leur marchandisation qu’a imposée le néolibéralisme et dont le président du CNRS vante stupidement le « darwinisme », l’affirmation de la solidarité et de la fraternité à l’échelle de la planète, la lutte sans merci contre la bêtise identitaire peuvent nous être de quelque secours contre la maladie qu’ont engendrée non nos « identités », mais nos modes de consommation, notre surexploitation de la planète, nos conflits militaires.

Quelles leçons pour Paris ?

            Autant dire que la partie n’est pas gagnée. Une foultitude d’intérêts vont se liguer pour que tout continue comme avant, ainsi que cela s’est produit après la crise financière de 2008 ou la mise en évidence du réchauffement climatique. Pour en juger, livrons nous à un petit exercice d’imagination politique qui en rien ne prétend à l’exhaustivité. Le simple bon sens devrait amener à quelques révisions déchirantes, et néanmoins possibles, à l’échelle d’une ville comme Paris :

- renonciation aux Jeux olympiques de 2024 qui entraîneront un désastre environnemental et représentent d’ores et déjà une redoutable prise de risque aussi bien sanitaire qu’économique dont le Japon est en train de faire l’expérience ;

- endiguement du tourisme de masse, étant entendu que Paris est déjà la première destination au monde et dispose d’un capital culturel qu’il s’agit de protéger et qu’il n’est point besoin de vendre sur le mode de la compétitivité, sauf à le dévaluer, voire le détruire à terme ;

- interdiction des autocars dans le centre-ville ; transformation des bateaux-mouches en transports publics ou municipaux fluviaux ; résiliation de tous les contrats de free floating dans le domaine de la « mobilité » puisque les poignées, guidons et volants de ces équipements sont des propagateurs de premier ordre de maladies, et puisque ces moyens de transport sont tout sauf écologiques comme l’a démontré le scandale des trottinettes, au demeurant dangereuses ;

- démantèlement dans les gares de la SNCF des portiques électroniques d’accès aux quais qui provoquent des attroupements inutiles de voyageurs ; suppression, également, pour les mêmes raisons de sécurité sanitaire, des portillons du métro et du RER, sur le modèle berlinois ;

- interdiction de Airbnb et autres systèmes de location saisonnière qui favorisent la sur-fréquentation touristique tout en infligeant à l’hôtellerie traditionnelle une concurrence déloyale, qui chassent de Paris ses habitants et qui interdisent aux jeunes de s’y installer ; ouverture de nouvelles structures de logement destinées aux étudiants, aux salariés des services publics essentiels à la ville, voire à un tourisme social et culturel de qualité ;

- lutte contre l’ubérisation de l’emploi en matière de livraison et développement d’une régie municipale (ou de structures associatives du type Lulu dans ma rue) assurant des services de proximité grâce à la technologie moderne, mais dans le respect du droit du travail plutôt que selon la logique délétère de la maximisation infinie des profits ;

- mise au vert de Paris par une vraie politique de l’arbre (et non de la plantation décorative en pot dont on n’ose imaginer le pedigree chimique), par le développement du vélo personnel, par l’usage raisonné de la voiture et des deux roues à moteur dans le respect du maintien d’activités économiques du centre-ville pour éviter sa muséification ou sa transformation en zone de loisir, et surtout par la facilitation de la marche grâce notamment à la rénovation et à la libération des trottoirs (le confinement actuel rappelant que Paris est une ville petite, où tout est à portée de pas, et belle, où il est agréable de déambuler) ;

- gel de toutes les opérations immobilières ou commerciales sur les terres arables de la région parisienne pour favoriser une agriculture de proximité et reconstituer un minimum de biodiversité ;

- logement social destiné aux SDF et aux réfugiés auxquels sont imposées des conditions d’existence non seulement indignes mais dangereuses pour la santé publique, etc. etc.

            Bien sûr, la Ville de Paris n’a pas la main sur tous ces dossiers qui n’entrent pas toujours dans le champ de ses compétences, mais elle n’est pas sans influence sur la région de l’Ile-de-France, sur les dispositifs de la RATP ou sur les gares de la SNCF, ne serait-ce que par le biais de sa capacité réglementaire et de ses contributions financières. Il est probable que les élections municipales seront reportées à l’automne, et Anne Hidalgo a donc quelques mois devant elle pour revoir sa copie. Chiche ?

 

[1] Voir notamment Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996 (Nouvelle édition augmentée, 2018, collection « Pluriel ») ; Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004 ; L’Impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, Paris, La Découverte, 2017.

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