J + 7 en Côte d'Ivoire

Une semaine après la chute de Laurent Gbagbo, la Côte d'Ivoire a toujours la gueule de bois, et ses «sauveurs» étrangers aussi, sans doute. Non pas que le Champagne pillé dans la résidence présidentielle fût mauvais. Mais les conditions de la victoire d'Alassane Ouattara sont à peu près les pires de celles que l'on pouvait imaginer

Une semaine après la chute de Laurent Gbagbo, la Côte d'Ivoire a toujours la gueule de bois, et ses «sauveurs» étrangers aussi, sans doute. Non pas que le Champagne pillé dans la résidence présidentielle fût mauvais. Mais les conditions de la victoire d'Alassane Ouattara sont à peu près les pires de celles que l'on pouvait imaginer, et cette issue n'a rien résolu, si tant est qu'elle n'ait pas créé de nouveaux problèmes.

Passons sur les difficultés immédiates : le ramassage et l'identification des cadavres qui jonchent les quartiers d'Abidjan, mais aussi les villages de l'ouest ; le retour à un minimum de sécurité alors que des milliers d'armes ont été distribuées et circulent dans le pays ; la réinstallation des réfugiés et des déplacés ; la relance de la machine économique.

Ne nous appesantissons pas outre mesure sur les modalités d'engagement des troupes françaises pendant les dernières quarante-huit heures qui les ont conduites aux portes (ou à l'intérieur ?) du réduit de Laurent Gbagbo et ont permis sa capture vivant (il n'y a malheureusement pas d'autres termes que cynégétiques pour décrire les images de bêtes traquées que les nouvelles autorités ivoiriennes ont cru devoir diffuser). L'entêtement ou la détermination du Président sortant qui ne voulait pas sortir, sa fuite en avant, sa tentative désespérée de pousser la France à la faute pour se refaire une virginité nationaliste et anti-impérialiste avaient créé une situation politique et humanitaire telle qu'il fallait en finir quel qu'en fût le prix. Or, force est de reconnaître le doigté des officiers et des soldats de Licorne dans l'exécution d'une mission catastrophique que leur a ordonnée le président de la République, en guise d'apothéose de huit années d'errements diplomatiques de la part de la majorité de droite, dès lors que celle-ci a cru devoir s'affranchir de la doctrine Jospin de non intervention dans les conflits intérieurs africains en 2002.

Enfin, ne ressassons pas les occasions prétendument manquées de négociation ou de constitution d'un gouvernement d'union nationale qui auraient épargné à la Côte d'Ivoire de telles affres : des hommes s'y sont attelés, notamment entre Noël et la Saint Sylvestre, et ont dû jeter l'éponge faute de volonté d'aboutir de la part des protagonistes.

Les événements tragiques de ce mois d'avril laisseront des traces profondes. Le formidable dynamisme de la société ivoirienne pourrait néanmoins les surmonter s'ils avaient jeté les bases d'un nouveau départ. De cela on peut précisément douter.

Alassane Ouattara est arrivé là où il voulait parvenir depuis sa tentative malheureuse de coup de force constitutionnel, à l'annonce de la mort de Félix Houphouët-Boigny, et en dépit de son éviction inique des élections présidentielles de 1995 et de 2000, sous le fallacieux prétexte de ses origines burkinabé. Admettons l'hypothèse internationalement acceptée de sa victoire électorale en 2010. Il n'en reste pas moins que cette condition nécessaire de son accession au pouvoir n'a pas été suffisante. Il a fallu, pour qu'elle soit actée, que les mouvements armés qui se reconnaissaient dans sa candidature encerclent la présidence de la République à l'issue d'une campagne éclair et que les troupes françaises en ouvrent les portes à coups de canon et de missiles. Peu ou prou, Alassane Ouattara est l'otage de commandants qui ne tarderont pas à s'entre-déchirer compte tenu de leurs rivalités légendaires. Réputé être l'homme « des Français », « des Américains » ou « du FMI », il doit son succès non seulement au soutien diplomatique de ceux-ci, ces derniers mois, mais plus encore à leur coup de pouce militaire. S'il veut survivre politiquement dans une Côte d'Ivoire chauffée à blanc par les passions nationalistes depuis vingt ans, il devra donc s'émanciper de ceux qui l'ont fait roi. Le pourra-t-il ? D'autant plus difficilement qu'il doit également se débarrasser de son Premier ministre, Guillaume Soro, dont le poste revient à une personnalité du PDCI en vertu de l'accord de désistement au second tour, signé avec Henri Konan Bédié, et qui se trouve compromis dans de graves crimes de guerre dans l'ouest du pays. D'autant plus difficilement aussi que les observateurs étrangers scrutent, perplexes, son parcours personnel : a-t-il été le spectateur atone des événements qui se sont succédé, ou le deus ex machina de la rébellion de 2002 et de la victoire militaire de ses partisans en avril 2010 ? Les deux cas de figure posent problème.

Laurent Gbagbo, lui, est arrivé là où il ne voulait surtout pas aller : en prison. On peut gloser à l'infini sur son cynisme, sur son aveuglement, sur sa conviction millénariste d'être l'homme providentiel de la nation, sur son erreur de jugement qui l'a privé d'une sortie digne de son « mandat cadeau » prorogé de plusieurs années après sa victoire à l'arraché en 2000 et qui lui interdit une nouvelle candidature lors des prochaines élections présidentielles, ou sur l'inconsistance de son nationalisme qui a accru l'emprise des intérêts étrangers, notamment français, sur l'économie ivoirienne. Il n'en reste pas moins que, toujours selon les chiffres internationalement reconnus, il a recueilli près de la moitié des suffrages en 2010. Il représente donc une vraie sensibilité politique dans la société ivoirienne, désormais forte de son ou de ses martyrs - la figure de Laurent est désormais indissociable de celle de Simone, dont le regard hagard, après un début de lynchage dans le hall de l'hôtel du Golf, a été fixé par la caméra pour plusieurs décennies -, une sensibilité politique dont le modus operandi de prédilection est la violence milicienne. Même à court terme, la mise hors jeu des époux Gbagbo ne règle rien : leurs Jeunes Patriotes pourront prendre comme leader l'économiste néo-libéral Mamadou Coulibaly, le président de l'Assemblée nationale, qui est leur coqueluche, qui s'est réfugié depuis plusieurs semaines au Ghana et qui devrait donc pouvoir échapper aux poursuites judiciaires. Que ce dernier soit un homme du nord d'origine musulmane montre bien que la crise ivoirienne est moins ethnique ou religieuse que politique. Le Front populaire ivoirien continuera de hanter le pays, un peu à l'image du péronisme en Argentine.

Quant à la France, elle s'est engluée dans une crise qu'elle n'a pas voulu voir venir tout au long des années 1990, en dépit des avertissements précis de ses chercheurs spécialistes de la région. Pour avoir soutenu alternativement tous les protagonistes du conflit, elle a sans doute perdu toute crédibilité, sinon peut-être en matière de précision de ses tirs de missiles. Ce serait accorder à Nicolas Sarkozy plus de maîtrise diplomatique qu'il n'en a en faisant de lui le vrai vainqueur de la séquence, au vu de ses relations personnelles avec Alassane Ouattara. En fait, ses amis Martin Bouygues et Vincent Bolloré étaient au mieux avec Laurent Gbagbo. Et il y a fort à parier que le nouveau président de la République de Côte d'Ivoire aura à cœur de donner des gages à des intérêts étrangers autres que français pour essayer de se laver de la tâche indélébile des conditions militaires de son arrivée au pouvoir. La triste vérité politique est que Nicolas Sarkozy, le candidat de la « rupture » qui se faisait fort d'être le héraut des droits de l'Homme et de diminuer la présence militaire française en Afrique, est devenu le président le plus interventionniste de la V° République, dont l'armée combat (ou a combattu) en Libye, en Mauritanie, au Mali, au Niger, au Tchad, en Somalie, et donc, maintenant, en Côte d'Ivoire. De ce point de vue, la feuille de vigne onusienne dont le gouvernement français a dissimulé sa virilité ne trompe personne : outre le fait qu'il n'a jamais placé Licorne sous commandement des Nations unies, et que les demandes pressantes du secrétaire général de ces dernières étaient généralement inspirées par des démarches non moins pressantes de l'Elysée, il a oublié l'essentiel du mandat international dont il pouvait se prévaloir, à savoir la protection des populations civiles, qui ont été abandonnées à leur sort pendant de longs mois en Abidjan même, mais aussi dans l'ouest, avec les résultats que l'on ne connaît pas encore complètement.

Comme dans toutes les vraies tragédies, la crise ne fait pas d'heureux. Elle n'apporte aucune réponse aux quatre questions qui en ont été la matrice depuis les années 1980 et qui ont progressivement délité le processus d'assimilation réciproque des élites sur lequel reposait la formation de l'Etat en Côte d'Ivoire1 : l'essoufflement du modèle de développement économique hérité de la colonisation, la définition de la citoyenneté dans un pays de forte immigration, la délimitation du droit de propriété foncière dans ce même contexte, l'affirmation de la souveraineté nationale vis-à-vis de l'ancienne métropole coloniale dès lors que le projet houphouëtiste de la « Françafrique » n'était plus de mise. Mais les convulsions de ces derniers mois ont créé de nouvelles difficultés, et leur onde de choc se fera longtemps sentir sans que l'on puisse en prévoir aujourd'hui l'ampleur ni même la direction. Ainsi, le président de la République du Burkina Faso, Blaise Compaoré, dont on aurait pu penser qu'il était le seul vrai gagnant d'événements dont il n'a cessé d'être l'ordonnateur, se voit soudain déstabilisé par une mutinerie de son armée, le mécontentement des commerçants et la mobilisation des forces sociales et politiques qui, de longue date, contestaient son autoritarisme. Il est probable que la fermeture de la ligne de chemin de fer entre Abidjan et Ouagadougou, la suspension des remises des migrants expatriés en Côte d'Ivoire ou les liens tissés au fil des ans entre les mouvements armés partisans d'Alassane Ouattara et les militaires burkinabé ne soient pas complètement étrangers à ces convulsions, bien que leurs origines soient avant tout endogènes. De même, il est difficile de savoir quel sera l'écho du renversement des époux Gbagbo dans la mouvance pentecôtiste ou charismatique dont ils étaient proches, et dont l'audience est considérable dans l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest, sans, il est vrai, qu'elle y constitue une force monolithique.

C'est bien un séisme qui a frappé la région, et dont il faut maintenant attendre les répliques politiques, économiques, monétaires, agraires, migratoires, religieuses, voire militaires. L'une des micro-mesures de vigilance que le gouvernement français a prises consiste à suspendre toute mission de recherche et d'enseignement supérieur en Mauritanie, au Mali et au Niger. On ne s'en étonnera pas outre mesure si l'on sait que les deux meilleurs connaisseurs de la Libye au sein de l'appareil diplomatique français n'ont à aucun moment été consultés par le gouvernement ou le Quai d'Orsay avant la reconnaissance des autorités de Benghazi et l'intervention aérienne. Au fond, la principale raison d'optimisme que l'on puisse caresser à propos de la Côte d'Ivoire est que Bernard-Henry Lévy n'ait pas encore été vu, chemise ouverte, à Treichville.

1 Jean-François Bayart, L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 (2006 pour une nouvelle édition augmentée).

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