Une cinquième raison d’exiger la démission de Frédérique Vidal

La dénonciation scandaleuse du prétendu «islamo-gauchisme» qui «gangrènerait» l’Université par F. Vidal conduit à une chasse aux sorcières contre les universitaires jugés mal-pensants par un courant idéologique que l’extrême-droite inspire, relayé par la presse et qui fournit des munitions à la classe politique dans la perspective de la bataille présidentielle de 2022. Frédérique Vidal, soldate de la macronie, a donné aux universitaires une cinquième raison d’exiger sa démission.

Pour les quatre premières raisons d'exiger la démission de Frédérique Vidal, voir les trois premières raisons ici et la quatrième ici.

La dénonciation scandaleuse du prétendu « islamo-gauchisme » qui « gangrénerait » l’Université française par Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, sur les ondes de l’équivalent français de Fox News, CNews – propriété du très liberticide Vincent Bolloré, et dont le fonds de roulement est assuré par les éructations antimusulmanes d’Eric Zemmour, son « invité permanent », qui viennent de valoir à la chaîne une amende de 200 000 € de la part du Conseil supérieur de l’audiovisuel pour « incitation à la haine » et à la « violence » – conduit à ce qui était prévisible et avait été prévu : une chasse aux sorcières contre les universitaires jugés mal-pensants par un courant idéologique que l’extrême-droite inspire, que relaye la presse conservatrice et qui fournit des munitions à la classe politique de droite comme de gauche dans la perspective de la bataille présidentielle de 2022.

Rappelons que :

  1. la direction du CNRS estime que « l’islamo-gauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique »

  2. la Conférence des présidents d’Université (CPU) a exprimé sa stupeur après les propos de la Ministre

  3. selon Le Monde du 16 mars 2021, les études visées par cette dernière ne représentent qu’une partie infinitésimale de la production des sciences sociales : 0,015% des thèses et 0,79% des articles de revue utilisent la problématique de l’intersectionnalité ; 0,019% des thèses et 0,43% des articles celle des études post ou décoloniales ; 0,005% des thèses et 0,46% des articles le terme de « racialisé » – ce qui au demeurant ne préjuge en rien de leur contenu (mon essai critique sur le « carnaval » des études postcoloniales aurait été inclus dans ces pourcentages, du seul fait de son titre). 

  4. les médias ont joué un rôle majeur dans la diffusion du terme d’« islamo-gauchisme » sans jamais apporter le moindre élément factuel étayant « l’existence d’une quelconque organisation ou mouvance qui se référerait aux principes supposés » de celui-ci, comme l’a démontré le dépouillement par Nokoç Smyrnaios d’un corpus de 702 textes : « aucun fait rapporté dans la presse n’étaye cette théorie. Pourtant, les médias jouent un rôle central dans ces tentatives de manipulation de l’opinion. Certains, comme Le Figaro, CNews ou Valeurs actuellesle font sciemment et systématiquement pour des raisons idéologiques. D’autres, comme Le Monde et Libération, semblent traversés par des tensions internes qui les empêchent de résister au mouvement général. D’autres encore, relaient ces polémiques spectaculaires à des pures fins commerciales. (…) il y a une forte corrélation entre les déclarations de Blanquer et Vidal sur l’"islamo-gauchisme" à l’université, la reprise massive du terme dans les médias français, les requêtes effectuées sur Google et les commentaires sur Twitter. Autrement dit ce sont les médias qui, en relayant massivement cette communication politique, se font l’écho du terme qui par la suite suscite d’abord la curiosité puis les commentaires des Français. Dans un pur exemple de ‘prophétie auto-réalisatrice’, Jean-Michel Blanquer constate donc un ‘fait social’ – la circulation massive du terme et son acceptation par l’opinion – qu’il a lui-même créé avec ses déclarations quatre mois plus tôt. La boucle est bouclée quand Le Figaro commande un sondage qui ne peut que constater l’adhésion de l’opinion à l’idée que le journal a promue sans relâche depuis 18 ans. » http://ephemeron.eu/2259

Pourtant cette fake news de l’Université « gangrénée » par l’ « islamo-gauchisme » empoisonne le débat public de façon exponentielle sur le mode de la dénonciation, pour le moment idéologique, mais avec, d’ores et déjà, des conséquences très concrètes sur le fonctionnement normal de l’Enseignement supérieur.

Après les attaques nominatives du député LR Julien Aubert contre différents professeurs, maîtres de conférence ou chercheurs, et la publication sur un site d’extrême-droite d’une liste d’enseignants « complices de l’islam radical », c’est l’Observatoire du décolonialisme – créé dans la foulée des déclarations de Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal par 76 universitaires dont la réputation scientifique ne décoiffe pas l’institution et dont la plupart n’ont aucune compétence relative à l’étude de l’islam, des sociétés dites musulmanes, du fait colonial ou des rapports de genre – qui entend s’ingérer dans le processus d’élection du prochain ou de la prochaine président(e) de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). Un certain Xavier-Laurent Salvador, maître de conférence à l’Université Paris-XIII, spécialiste… de langue et de littérature du Moyen Âge et de la Renaissance, cofondateur dudit Observatoire, assure dans un entretien donné à L’Express – l’un des hebdomadaires les plus en pointe dans la dénonciation de l’« islamo-gauchisme » – que Louis Schweitzer, président par intérim de la FNSP à la suite de la démission d’Olivier Duhamel, soutient la candidature de Nonna Mayer. Or, affirme l’Observatoire du décolonialisme dans un article non signé, cette dernière est accusée de fournir une « caution scientifique à la notion d’‘islamophobie’ » ainsi qu’à celles de « racisme » et d’« intersectionnalité ». Les idéologues de l’Observatoire du décolonialisme entendent donc torpiller la candidature d’une chercheuse internationalement reconnue, ancienne présidente de l’Association française de science politique, dont les travaux font autorité, sans doute pour favoriser celle de l’un de ses deux compétiteurs, son collègue Pascal Perrineau – avec lequel elle avait d’ailleurs codirigé un ouvrage collectif sur le Front national en 1989, mais apparemment l’une des deux auteurs serait coupable et non le second – et un autre enseignant, extérieur à Sciences Po, dont le nom n’est pas encore connu. « La liberté académique est menacée par l’intrusion du politique dans l’universitaire », geignait dans Le Monde du 16 mars Xavier-Laurent Salvador. Belle impudence, caractéristique des méthodes de l’extrême-droite.

De quoi nos honorables collègues, parfaitement incompétents dans les matières sur lesquelles ils prétendent exercer leur magistère idéologique, et étrangers à l’institution dont ils se préoccupent, se mêlent-ils ? Pour qui roulent-ils, est-on tenté d’ajouter, dans la mesure où Sciences Po est l’objet d’attaques loufoques et insistantes, depuis plusieurs mois, quant à son adhésion à la pensée décoloniale, et d’une grande attention de la part du gouvernement qui a obtenu la démission de Frédéric Mion, directeur de l’établissement dont la gestion de l’affaire Duhamel avait ébranlé le crédit, mais aussi dont la proximité amicale avec Edouard Philippe n’était pas faite pour plaire à Jean-Michel Blanquer, son grand rival à l’approche d’une élection présidentielle encore ouverte à bien des ambitions ? En tout cas Frédérique Vidal, toujours prompte à voler au secours de certains et certaines qui dénoncent le yeti de l’« islamo-gauchisme », n’a pas cru devoir condamner ces accusations complètement déplacées à l’encontre de Nonna Mayer, en dépit de l’émotion qu’elles suscitent au sein des enseignants de Sciences Po et de l’Association française de science politique. Ce qui revient de facto à cautionner une manœuvre probablement destinée à pousser la candidature de Pascal Perrineau, signataire de la tribune du Monde du 31 octobre soutenant les propos hasardeux de Jean-Michel Blanquer sur les « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale », sans que l’on puisse au demeurant exclure que le bénéficiaire supposé de ladite manipulation en soit lui-même finalement gêné et n’en demandait peut-être pas tant.

Battage médiatique autour des incidents de l’IEP de Grenoble relatés de manière partiale, éviction de Frédéric Mion, tentative de captation du processus de succession de Louis Schweitzer à la tête de la FNSP : ces temps-ci les sciences politiques intéressent beaucoup la droite identitariste, qu’elle soit dans l’opposition (?) ou dans la majorité présidentielle, sans doute parce que les IEP contribuent à la formation d’une bonne part de la haute administration, de la classe politique issue de l’ENA, des journalistes, des sondeurs d’opinion, et qu’il est utile, dans la guerre des idées engagée il y a une cinquantaine d’années par le GRECE (Groupement de recherche et d’étude pour la civilisation européenne) et les intellectuels de la Nouvelle Droite, d’en prendre le contrôle idéologique.

Voilà le genre de marécages dans lesquelles les déclarations à l’emporte-pièce de Frédérique Vidal, de Jean-Michel Blanquer et d’Emmanuel Macron embourbent l’Université et la Recherche. Jamais peut-être, depuis le régime de Vichy, l’Enseignement supérieur français n’a fait l’objet d’une telle politisation à l’initiative de la classe dirigeante, et avec la complicité d’une poignée d’universitaires oublieux de tout repère déontologique. En dépit de son rapport particulier à la démocratie, le général de Gaulle respectait la liberté de l’Université et du CNRS. Mai 68 !, objecteront les plumitifs de l’Observatoire du décolonialisme. Oui, à ceci près que la politisation a été alors portée par un mouvement social d’étudiants, et non par un gouvernement qui entérinait à la même époque l’élection de Michel Foucault au Collège de France et créait l’Université de Vincennes où enseignera Gilles Deleuze, deux chantres de ce qui deviendra la French Theory aujourd’hui vouée aux gémonies. Ce n’est pas une mince différence. De Gaulle réprimait les manifestations, mais admettait la liberté universitaire. Emmanuel Macron réprime les manifestations, et viole la liberté universitaire que garantit pourtant la Constitution.

Désormais n’importe quel recrutement, n’importe quelle promotion sera soumis au contrôle politique de groupuscules sans aucune représentativité institutionnelle qui pourront y opposer leur veto idéologique par le biais des réseaux sociaux. C’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre la décision de la direction du CNRS de ne plus publier le classement des candidats au recrutement ou à la promotion par les jurys d’admission des différentes sections du Comité national, composés de chercheurs élus et de chercheurs nommés. Cela lui permettra de faire son shopping selon des critères politiques ou sur la base de « listes » de conformité idéologique concoctées de-ci de-là, en s’affranchissant de l’évaluation par les pairs et en se conformant à la conception « darwinienne » de la recherche dont se réclame son PDG, Antoine Petit, au grand dam de la communauté scientifique.

La « consolidation d’un républicano-maccarthysme au cœur même de l’Etat et des médias », dont j’avais fait le constat dans ma tribune publiée par Le Monde du 31 octobre, se confirme malheureusement et devient une ressource majeure dans la course à l’échalote présidentielle entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. En attendant, par son silence face à l’ingérence inadmissible du politique dans le processus institutionnel du choix du prochain président ou de la prochaine présidente de la Fondation nationale des sciences politiques, désormais objet des convoitises suspectes du pouvoir, Frédérique Vidal, petite soldate de la macronie, a donné aux universitaires, atterrés par son comportement et son parti-pris, une cinquième raison d’exiger sa démission1.

1 Pour les quatre premières raisons, voir Trois raisons de la nécessaire démission de Frédérique Vidal et Une quatrième raison de la nécessaire démission de Frédérique Vidal

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