Terres de sang en Méditerranée orientale : expliquer sans excuser un génocide (1)

La commémoration du centenaire des premières déportations d’intellectuels arméniens, à Istanbul, le 24 avril 1915, dans lesquelles on discerne habituellement le commencement de l’extermination de ce millet – nation, communauté – chrétien de l’Empire ottoman, se fait dans l’émotion et la douleur qu’impose la mémoire d’un tel événement. Par son ampleur, par son horreur, celui-ci fut unique dans une époque qui pourtant ne fut pas avare de sang.

La commémoration du centenaire des premières déportations d’intellectuels arméniens, à Istanbul, le 24 avril 1915, dans lesquelles on discerne habituellement le commencement de l’extermination de ce millet – nation, communauté – chrétien de l’Empire ottoman, se fait dans l’émotion et la douleur qu’impose la mémoire d’un tel événement. Par son ampleur, par son horreur, celui-ci fut unique dans une époque qui pourtant ne fut pas avare de sang.

Mais il ne peut être compréhensible qu’à la lumière d’une interaction avec d’autres épisodes de même orientation. Ce n’est pas seulement une « tuerie de masse », un « génocide », qu’il convient d’appeler au tribunal de l’Histoire. C’est le moment historique dont procèdent ce « génocide », ces « tueries de masse », et qui a donné au 20e siècle son visage sinistre, et toujours grimaçant. Le Comité Union et Progrès – ceux que l’on nomme, en France, de manière erronée, les Jeunes Turcs – est le coupable incontestable de l’extermination des Arméniens, au vu de la connaissance historique disponible. Néanmoins, le cercle de ses complices est beaucoup plus large. Il comprend, peu ou prou, aussi bien la République de Turquie, dont l’historien Erik Zürcher a montré qu’elle s’inscrivait dans la continuité directe du Comité Union et Progrès[2], que les puissances européennes, dont les manœuvres diplomatiques ont exposé à la vindicte des nationalistes turcs les Arméniens ottomans sans pour autant les protéger des dangers qu’elles attisaient. Au-delà des responsabilités directes des acteurs de l’époque, se pose surtout la question des logiques politiques qui ont rendu possible une telle tragédie.

            En 2010, l’historien Timothy Snyder publia un ouvrage, Bloodlands : Europe between Hitler and Stalin, qui renouvela notre compréhension de la Shoah et des massacres de civils que commirent l’Allemagne et l’Union soviétique dans les territoires s’étendant de la Pologne centrale à la Russie occidentale, en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays Baltes[3]. Sans même parler des victimes des combats, de la faim ou des maladies, 14 millions d’êtres humains y furent délibérément mis à mort entre 1933 et 1945. Pour rendre compte de la territorialisation de ces « tueries de masse » – terme que l’auteur préfère à celui de « génocide »[4] – l’accent est mis sur le « chevauchement » des plans impériaux de Staline et d’Hitler, sur la « double (ou triple) occupation » que subirent ces contrées au gré des alliances ou des confrontations entre les deux protagonistes et des déplacements des frontières ou de la ligne de front qui s’ensuivirent, sur l’ « interaction des deux systèmes » de domination[5]. Rappelant que les massacres furent le produit de la chute des « vieux empires », et de leur remplacement par « de nouveaux Etats (qui) surgirent de quasiment rien », Timothy Snyder souligne qu’ « il n’existe pas d’histoire des terres de sang » : « Si le meurtre n’a pas fait les nations, il continue de conditionner leur séparation intellectuelle, des décennies après la fin du nazisme et du stalinisme »[6]. Son propos est de dépasser les monologues des historiographies nationales (et nationalistes). Dans sa réponse à certains de ses commentateurs ou critiques, il observe que « nos façons de comprendre ces politiques de tuerie de masse, nos catégories et nos concepts sont, pour beaucoup, des artefacts de ces mêmes politiques »[7].

Jusqu’à cette dernière remarque, la « méthodologie du lieu »[8], en faveur de laquelle Timothy Snyder plaide, mérite d’être étendue à d’autres « terres de sang » – en particulier celles d’Anatolie, du Caucase, d’Asie centrale et des Balkans – et à une période plus large, suivant en cela les suggestions que lui ont faites ses lecteurs[9]. Terres de sang, tel était d’ailleurs le titre du célèbre roman de Dido Sotiriu, dans lequel le paysan grec Manolis Axiotis narre la « Catastrophe d’Asie mineure »[10]. Ces autres « terres de sang » se situaient elles aussi au point de « chevauchement » et de « double (ou triple) occupation » entre les empires ottoman, russe et qajar – singulièrement en Anatolie orientale –, et entre l’Empire ottoman et les nouveaux Etats-nations balkaniques. Ainsi, l’Arménie historique était partagée, au 19e siècle, entre les dominations rivales des Romanov, des Qajar et des Ottomans. Elle n’était pas peuplée, tant s’en faut, que par des Arméniens. Ceux-ci coexistaient avec des Turcs, des Grecs, des Géorgiens, des Kurdes, des Alevi, pour nous en tenir à l’essentiel, et le pluralisme religieux prévalait. Dans la seule funeste année 1915, pendant la Première Guerre mondiale, après l’effondrement de l’armée ottomane sous l’offensive russe (et celle de l’hiver), la ville de Van changea trois fois de main, on devine au prix de quels massacres et de quels exodes.

Les « terres de sang » de Méditerranée orientale furent sans doute les premières à voir se développer la « milicianisation » de la guerre, à partir du début du 20e siècle, en particulier lors du conflit de Macédoine, en 1904-1908, et des deux guerres balkaniques de 1912-1913, une « milicianisation » de la violence que l’on retrouvera, après 1918, pendant la guerre de libération nationale de Mustapha Kemal, avec les corps francs des confins de l’Allemagne, de la Pologne et de l’URSS, et dans la conduite de la collectivisation soviétique et de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, les « terres de sang » d’Anatolie et du Caucase étaient connectées au cycle des révolutions ou des révoltes russe, perse, ottomane et transcaucasiennes de 1905-1917.

Sans doute ne faut-il pas pousser trop loin l’analogie. Une différence cruciale entre les « terres de sang » de l’Europe centrale et celles de la Méditerranée orientale tient au fait que le kémalisme a flirté avec le fascisme et le socialisme soviétique, sans néanmoins épouser aucun des totalitarismes dominants de l’entre-deux guerres, et qu’il n’a pas mené de politique expansionniste et revancharde après l’instauration de la République de Turquie – une différence cruciale du point de vue du raisonnement de Timothy Snyder.

Il n’empêche que sa problématisation historico-spatiale des « terres de sang » d’Europe centrale peut nous aider à mieux expliquer la tragédie de 1915 – mieux l’expliquer sans excuser ni relativiser l’inexcusable, voire l’indicible. Un tel travail de réflexion passe par une contextualisation de ces événements, qui interviennent dans un moment mondial de « brutalisation » des sociétés[11]. Il amène aussi à les situer dans un processus historique plus général de passage d’un monde d’empires à un monde d’Etats-nations, processus dont l’appréhension suppose une redéfinition de l’espace dans lequel il s’est déployé et se poursuit jusqu’à nos jours.

            Les sciences sociales du politique sont confrontées, de longue date, à la question de l’(in)utilité de diviser le monde en ensembles régionaux afin de le mieux étudier, et des meilleurs critères pour ce faire. Quelques-unes de ses principales disciplines, à commencer par l’anthropologie, raisonnent depuis le 19e siècle en ces termes, quelles que soient les variations sémantiques auxquelles elles se sont livrées. Or, les facteurs politiques n’ont jamais été absents des choix qu’elles ont effectués en la matière, dans les contextes successifs de l’historicisme positiviste, de l’impérialisme, de la colonisation, des luttes nationalistes, de la Guerre froide, de l’émergence puis de la dissolution du « Tiers monde », de la globalisation néolibérale, et, depuis la fin des années 1990, de la « lutte internationale contre le terrorisme ». Si l’on s’en tient à ces trente dernières années, la conjonction des idéologies néolibérale et néoconservatrice a eu tendance à disqualifier les area studies – notion traduite en français par l’expression, encore plus énigmatique, d’« études des aires culturelles » – au profit des théories des relations internationales et des global studies, ou encore de la théorie dite des « choix rationnels » et de la « transitologie » (c’est-à-dire de l’analyse normative des processus de « transition » à l’ « économie de marché » et à la « démocratie »), sur la base du postulat, implicite ou explicite, de la « fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama). Toutes ces approches ont ceci de commun qu’elles tendent à gommer les spécificités culturelles ou historiques des différentes sociétés, et à privilégier des dynamiques uniformes de la mondialisation. Cette évolution a pu être vertement critiquée après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, en 2003, dans la mesure où les incroyables erreurs de jugement de l’administration Bush ont été en partie imputées à la marginalisation, dans les centres de décision, des universitaires et des experts arabisants, sous la pression des intellectuels et des stratèges néoconservateurs. Il n’empêche que la tendance n’a pas été inversée, la menace djihadiste aidant, dans la mesure où celle-ci est désociologisée et déhistoricisée. La vogue de la thématique des « arcs » (« arc chiite », « arc de crise », etc) et de la qualification de « globales » de toutes les politiques publiques ou menaces qui se respectent est révélatrice de ce dédain pour les aspérités locales de l’histoire et du social[12].

Certes, des départements ou des programmes dédiés à des « aires culturelles » – par exemple au Moyen-Orient – ont été maintenus du fait des pesanteurs ou des résiliences institutionnelles et académiques, ou même connaissent un regain, comme à Oxford. Mais, d’une part, ils sont désormais largement inféodés aux problématiques « globales » et, de l’autre, la pertinence de leur délimitation se trouve mise en question sous la double pression des avancées de la réflexion en sciences sociales et des transformations du système international. Les institutions multilatérales – à l’instar de la Banque mondiale –, les administrations publiques, voire les entreprises, n’échappent pas à ces débats[13].

Nous partirons de l’hypothèse selon laquelle les area studies demeurent une fiction utile, voire nécessaire, du point de vue de l’acquisition d’un savoir-faire irremplaçable en matière de connaissances, de maîtrise des langues, de pratique de terrain, de transmission intergénérationnelle du capital scientifique. Mais à la condition expresse de ne pas avoir de ces « aires culturelles » une appréhension culturaliste, ce qui suppose de les mettre constamment en tension comparatiste[14]. La comparaison singularise les situations considérées[15]. Mais elle les universalise également, car l’universalité procède par réinvention de la différence : Différence et répétition, dit le philosophe[16]. L’interrogation sera donc la suivante : comment définir une « aire culturelle » – ici, les « terres de sang » de la Méditerranée orientale – sans être culturaliste ? Quelle « méthodologie du lieu » ?

 

Qui définit quoi ?

 

            La délimitation d’un ensemble régional, selon une logique organisationnelle ou scientifique, est un acte performatif (speech act) qui implique une décision, mais qui procède aussi de la réception dont celle-ci fait l’objet et de sa relation « dialogique » avec le contexte historique dans lequel elle s’inscrit. Elle constitue donc un acte énonciatif, qui doit être compris à la lumière de la linguistique (Ferdinand de Saussure, Ludwig Wittgenstein) et de la philosophie pragmatique anglaise (John Searle, David Austin). Dire, c’est faire, notamment parce que ce dire met en branle un passé plus ou moins traumatique. Il suffit d’avoir à l’esprit l’onde de choc polémique que suscita dans le monde arabe l’emploi malheureux de l’expression « croisade contre le terrorisme » par George Bush, au lendemain du 11 septembre, ou la désignation des Occidentaux en tant que « Croisés » par les djihadistes, pour comprendre que les mots ne sont pas innocents. Or, les contentieux mémoriels sont légion dans la région du monde considérée, qu’ont nourris les modalités de la domination ottomane et du délitement de cette dernière, les guerres balkaniques du 19e et du 20e siècles, la colonisation, les luttes de libération nationale, le conflit israélo-palestinien. L’attestent des historiographies nationales, confessionnelles ou ethniques antagoniques (par exemple, entre historiens turcs, arméniens, grecs, serbes, bulgares, arabes ; entre historiens israéliens et palestiniens ; entre historiens algériens et français, etc). Relevons au passage, pour la suite de notre raisonnement, que ces historiographies nationalistes sont généralement religieusement orientées, ou en tout cas épousent volontiers des lignes de clivage religieuses.

En d’autres termes, le découpage d’un périmètre scientifique ou organisationnel envoie immédiatement un message, éventuellement polémique, aux interlocuteurs concernés et se constitue à travers la réception qui lui sera réservée, dont il n’est pas dissociable.

            Les choses se compliquent si l’on admet que la définition d’un ensemble régional peut procéder d’une pluralité d’acteurs dont les catégories cognitives, les intérêts, les compétences sont hétérogènes. Le « Moyen-Orient », l’ « Afrique du Nord » ou la « Méditerranée » des uns ne seront pas forcément ceux des autres. Francophones, anglophones, arabophones, par exemple, n’en ont pas la même conception[17]. Même au sein d’un pays, les différents acteurs ne les définiront pas de manière identique. Derechef, l’historiographie est éloquente. Ainsi, l’histoire sioniste dominante est battue en brèche, en Israël même, par les « nouveaux historiens » qui tirent d’autres enseignements du dépouillement des archives et intègrent dans leurs analyses les travaux de leurs collègues palestiniens[18]. Un révisionnisme similaire a cours en Turquie à propos de la tragédie arménienne. Une première règle de méthode peut être retenue : tout travail de délimitation d’une « aire culturelle » devrait s’effectuer « à parts égales »[19]. C’est dans cet esprit que Christophe Picard a écrit une « histoire de la Méditerranée musulmane » et parlé d’une « Méditerranée médiévale à trois voix », islamique, chrétienne et juive[20]. Mais il observe aussi que la définition historiquement, ethniquement, culturellement ou religieusement biaisée d’une « aire culturelle » n’est pas l’apanage de l’Occident : « (…) le paysage méditerranéen, tel qu’il apparaît dans les sources se rapportant aux temps arabes, fut d’emblée limité à un espace exclusivement islamique par les narrateurs. En effet, seul ce qui se rapportait à l’Islam eut droit de cité dans les chroniques relatant la conquête, gommant en quelque sorte l’existence de tout ce qui représentait la domination précédente, hormis les ruines que les musulmans exhibèrent comme des trophées témoins de la victoire de l’Islam sur les chrétiens. (…) Ayant fait place nette du passé, c’est un espace méditerranéen exclusivement islamique et califal, incluant la mer, que les auteurs arabes ont décrit »[21] .

Sur un plan plus fonctionnel, en France, le Quai d’Orsay, les entreprises, les forces sociales, et notamment les forces religieuses, ne partagent pas toujours une appréhension commune du « Moyen-Orient », en mettant en exergue, par exemple, le conflit israélo-palestinien et la question nucléaire iranienne, ou l’économie pétrolière et les marchés qu’abonde celle-ci, ou le sort des chrétiens d’Orient, selon leurs préoccupations prioritaires respectives. Surviennent de la sorte des angles morts d’un acteur à l’autre. Il existe, par exemple, une connexion commerciale et religieuse – tidjane en l’occurrence – entre le Maroc et le Sahel occidental, très vigoureuse, qui échappe au regard des institutions occidentales concernées par la région.        De même, la diplomatie vaticane, très présente dans le conflit israéolo-palestinien, lieux saints de Jérusalem obligent, et dans la défense des chrétiens d’Orient, exerce un soft power que l’on a d’autant plus tort de négliger qu’il n’a cessé de s’intéresser à quelques-unes des crises les plus aigues de la zone, telles que celles d’Algérie et du Kosovo dans les années 1990, par le biais du second-track dont la Communauté de Sant’Egidio s’est fait une spécialité.

Comme il se doit, les acteurs dominants, qui « parlent » beaucoup, « font » beaucoup, mais pas tout. Les « en bas du bas » – pour reprendre une expression populaire ivoirienne – contribuent, parfois de manière décisive, à la délimitation des aires dites culturelles. Aujourd’hui, les migrants, ou, dans un style différent, les djihadistes ont un rôle décisif dans la reconfiguration de la zone MENA. Ils ont brouillé les frontières étatiques internes à celle-ci, en les franchissant ou en leur déniant leur légitimité, à l’instar d’Aqmi dans le Sahara, de Boko Haram dans le nord du Nigeria et de Da’ech dans le Machrek, et ont transcendé ses frontières externes de part et d’autre du Sahara, de la Méditerranée ou de la mer d’Oman. Depuis les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, nous savons que les trains de banlieue desservent le Moyen-Orient. Nous apprenons maintenant que la guerre civile syrienne a aussi pour champ de bataille la modeste ville languedocienne de Lunel. En définitive, l’agenda des outsiders du système international est susceptible de s’imposer à celui des grandes bureaucraties étatiques. Ainsi, l’Union européenne externalise de plus en plus au sud ses frontières par le biais d’une coopération policière imposée aux pays nord-africains, puis sahéliens, afin de tenter d’endiguer très en amont les flux migratoires. Les bureaucraties étatiques, au demeurant, répondent également aux logiques de réseaux informels, d’ordre politique, financier, familial, religieux ou ethnique, qui marquent en profondeur leur action, comme l’illustre le rapport pour le moins intime de la France au Maroc, à l’Algérie, à la Tunisie, au Liban, à l’Afrique subsaharienne – et ce, hormis même l’influence de l’émigration.

            Par ailleurs, la définition des ensembles régionaux recouvre et valide des asymétries qui ne sont pas simplement interétatiques – le « Sud » et le « Nord », par exemple, de part et d’autre de la Méditerranée – mais qui peuvent aussi distordre les Etats concernés, dans la mesure où elles sont constitutives de la formation de ceux-ci. En 2011, la « révolution de Jasmin », en Tunisie, que l’on devrait plutôt qualifier de « révolution de la figue de Barbarie », dans la mesure où il n’y a guère de jasmin à Sidi Bouzid, Kasserine ou Rede’ief, a mis en lumière la domination tant politique qu’économique de Tunis et du Sahel sur l’hinterland. Chose intéressante à relever, ce genre de clivages socio-territoriaux se répercute au sein des institutions religieuses, et donc de la « culture » : la grande université islamique de Tunis, la Zitouna, a été déchirée, entre les deux guerres mondiales, par l’antagonisme entre les uléma beldi qui la contrôlaient et les étudiants « blédards » qui contestaient leur monopole, dans un climat de mobilisation nationaliste. De même, Da’ech règne aujourd’hui sur une Jezirah qui a toujours été la parente pauvre de la Syrie, et les mouvements armés djihadistes ont essayé de s’implanter dans un septentrion malien que Bamako avait laissé en déshérence depuis l’indépendance. Les différentes moutures du « partenariat euro-méditerranéen » englobent et contribuent à reproduire ces asymétries qui ne sont pas le propre du « Tiers monde » : le Mezzogiorno (à commencer par la très emblématique île de Lampedusa) en Italie, ou les îles grecques de la mer Egée orientale, provinces subalternes de l’Etat-nation, sont des maillons importants de la reconfiguration de la Méditerranée sous la pression migratoire.

            Aussi la définition d’un ensemble régional ne va-t-elle jamais de soi. Elle est le fruit d’un raisonnement, en fonction de certains intérêts, ou de certaines conceptions politiques et idéologiques, ou de certaines commodités fonctionnelles, voire d’élaborations fantasmatiques si l’on en juge par l’implication d’une partie de l’intelligentsia ouest-européenne dans l’indépendance de la Grèce, au début du 19e siècle, ou par le débat contemporain sur l’immigration. Tel fut précisément le cas de la notion de « Moyen-Orient ». Elle fut avancée en 1902 par un historien américain de la Marine, Alfred Thayer Mahan, pour désigner originellement la Perse et les territoires avoisinants, alors que s’exacerbait The Great Game visant à protéger le Raj britannique en Inde et à interdire à la Russie l’ « accès aux mers chaudes ». Son épicentre se déplaça ensuite vers le nord de l’Arabie et de l’Irak et la Syrie, en prenant pour extensions naturelles l’Iran et l’Egypte. Héritière de la pensée stratégique européenne des 19e et 20e siècles, au même titre que les notions sœurs de l’Extrême-Orient et du Proche-Orient, la catégorie du Moyen-Orient doit plus à l’impérialisme occidental, au pétrole, à la Guerre froide et au conflit arabo-israélien qu’à la nature des choses, au point de finir par englober, dans le monde anglophone, l’Afghanistan et le Maghreb.

            De façon similaire, le Plan de Constantine, que lança le général de Gaulle en 1958, fut l’occasion, pour une partie de la technocratie française, de requalifier l’Algérie comme « méditerranéenne » et de la dissocier du Sahara dont elle entendait garder le contrôle et assurer la mise en valeur, non sans s’interroger gravement sur les populations « racialement » les plus capables d’y travailler et d’en supporter le climat[22]. Dans les décennies précédentes, les militaires français qui administraient les « confins sahariens » à partir d’Agadir, sans s’embarrasser des frontières qui délimitaient les territoires plus ou moins coloniaux du Maroc, de l’Algérie, de la Mauritanie et du Mali, érigeaient eux-aussi le désert en zone propre, dont ils adoptaient d’ailleurs le style de vie nomade, mais selon une rationalité et un imaginaire complètement différents de ceux de l’équipe de Paul Delouvrier.

Il en est de même de l’appartenance à un ensemble régional, qui participe d’un choix politique, idéologique, et non d’une nécessité ou d’une évidence. A titre de politique-fiction, l’on peut imaginer un Sénégal qui se serait défini à l’indépendance comme un pays « atlantique », plutôt que comme un pays « africain », ce qu’auraient justifié nombre de pages de son histoire. Pareillement, le Maroc aurait pu se dire « ibérique », une appartenance qui marque jusqu’à aujourd’hui la topographie de Fès et le prestige social de ses grandes familles, sans même parler des villes portuaires fondées ou conquises par le Portugal, et qui est, à bien des égards, plus plausible que sa caractérisation comme pays du Maghreb dès lors que sa frontière avec l’Algérie est fermée, ou comme pays « arabe » puisqu’une partie importante de sa population est amazigh, ainsi que vient de le reconnaître la nouvelle Constitution. Quant à l’Iran, sa qualification d’Etat « moyen-oriental » (ou, au contraire, la revendication de son exceptionnalité « persane ») est le fruit tardif d’une asymétrie politique et idéologique au profit de ses élites… turcophones, lesquelles ont paradoxalement fourni les grands théoriciens du nationalisme culturel iranien, au tournant du 20e siècle, et une bonne part des ulémas chiites. Elle occulte néanmoins l’ancrage pluriséculaire du pays au sous-continent indien et l’intensité de ses interactions avec l’Asie centrale, méridionale et orientale, que nos catégories d’analyse persistent à oblitérer en dépit de l’intégration poussée de cet espace historique jusqu’au début du 20e siècle, et de sa reconstitution contemporaine sous la forme d’un Grand Khorassan : il n’est pas certain que le Rideau de fer ait été levé dans nos esprits[23]. De manière notable, le caractère islamique du régime actuel va d’ailleurs de pair avec une sourde hostilité à l’encontre du monde arabe, à laquelle n’échappait pas l’Imam Khomeiny lui-même, dont la famille était originaire du royaume d’Awadh (Lucknow) et qui n’avait pas de mots suffisamment durs pour stigmatiser la primitivité des « bédouins » de l’autre côté du Golfe… Le contentieux diplomatique entre la République islamique et les pétromonarchies confirme que l’appartenance de l’Iran au «Moyen-Orient » n’est point si évidente que cela, au moins du point de vue politique. A elle seule la Turquie suffirait à démontrer le caractère arbitraire de toute assignation identitaire à un ensemble régional donné, elle qui se réclame tout à la fois de l’Europe, de l’umma islamique et de la turcophonie, sans omettre pour autant de s’inscrire haut et fort dans la globalisation, et que l’on peut en effet tirer dans un sens ou dans un autre au gré de la démonstration (ou de la polémique…)

            Il convient de la sorte de ne pas être prisonnier d’une conception prétendument « naturelle » du découpage du monde en sous-ensembles, et d’assumer que cette opération est par définition une construction intellectuelle. Celle-ci s’effectue de manière circonstancielle, selon des critères retenus comme heuristiques sur un plan scientifique, ou opportuns politiquement, ou fonctionnels d’un point de vue organisationnel.

 

Quels critères ?

 

            Pour ce faire, les critères statiques, supposés objectifs et plus ou moins essentialisant, ne sont d’aucune utilité. Mieux vaut partir de la recommandation du philosophe Gilles Deleuze : le concept doit dire non l’essence, mais l’événement. L’ « événement », en l’occurrence, ce peut être la dynamique (ou une dynamique) de l’ensemble que l’on entend construire, ou encore l’ « événement » de l’action à laquelle se voue une organisation. Mais nulle propriété structurelle ne permet de construire de façon incontestable un ensemble régional. Que l’on en juge.

Le critère géographique devrait s’imposer de lui-même pour offrir les contours d’une région. Pourtant, s’il est bien un terme trompeur, c’est celui de « frontières naturelles », si cher à l’imaginaire politique français, en dépit de leur évidement à l’échelle hexagonale depuis la Seconde Guerre mondiale, pour cause de construction européenne. Quand, par exemple, un président de la République présente le Bosphore comme la « frontière naturelle » entre l’Europe et l’Asie pour justifier son rejet de la candidature de la Turquie à l’Union européenne, il profère une grosse sottise géographique. Le tremblement de terre de 1999, dont l’épicentre se situait sur la rive asiatique, à Izmit, ne s’est pas arrêté au milieu du détroit, tel un stupide nuage de Tchernobyl à la frontière du Jura, et il s’est fait sentir sur la rive européenne. De même, le Taurus est, géologiquement parlant, la continuation de l’arc alpin. Quant au détroit de Gibraltar, il ne s’est formé qu’assez récemment, par inondation d’une plaine marécageuse réunissant ce que l’on appelle aujourd’hui le Maroc et l’Espagne. Et la désertification du Sahara est d’ordre historique. La nature est donc elle-même un « événement », comme nous le rappelle de nos jours la question de l’environnement, et ce ne pourrait être que sous cet angle qu’elle pourrait procurer la base organisationnelle d’un département, par exemple à partir d’une thématique de la mer, de l’eau, du désert. Mais d’emblée il apparaît qu’un critère de ce type serait trop restrictif pour la plupart des institutions.   

            De ce point de vue, le cas emblématique de la Méditerranée, sous ses airs de fausse évidence, est sans appel. En dépit de son statut de mer intérieure, son unité a toujours été problématique à travers les siècles, ne serait-ce que parce qu’il est au moins deux manières de la délimiter,  à partir de ses côtes et de leur hinterland, ou au contraire à partir de la surface marine elle-même. Le climat, le paysage « méditerranéen » sont des mythes, dont la dissipation laisse place à une galaxie de niches écologiques interconnectées[24]. L’idée méditerranéenne, pour aimable qu’elle soit à certains sur le plan littéraire, artistique ou touristique, procède d’illusions d’optique anhistoriques. Pour prendre un exemple trivial, n’oublions pas que Socrate se nourrissait sans doute de pain, de vin (en quantité modérée !) et d’olives, mais non de tomates… puisque celles-ci, devenues un symbole de la gastronomie dite méditerranéenne, et de fait appréciées par la plupart des consommateurs du bassin Méditerranéen, n’y ont été importées du Mexique qu’au début de l’Âge moderne.

            En outre, chose plus intéressante, le mythe géoculturel de la Méditerranée est volontiers sélectif et exclusif. Pour les nazis, il renvoyait à une vision fantasmatique de la beauté grecque, qui a envoyé à la mort des millions de Méditerranéens, juifs, orthodoxes, catholiques et musulmans. Aujourd’hui, les très démocrates Européens ne perçoivent pas forcément comme « méditerranéens » les musulmans, les Arabes, les Berbères. Sommes-nous d’ailleurs sûrs que Saint Augustin obtiendrait de nos jours un visa Schengen pour se rendre à Rome ? Le récit méditerranéiste tend à refouler le legs et l’effectivité même de la présence des musulmans en Europe bien avant la période contemporaine d’ « immigration » nord-africaine[25]. Et les Sépharades qui ont trouvé refuge en France après l’indépendance de l’Algérie ont été perçus comme juifs, plutôt que comme « méditerranéens ».

Au fond, la géographie propose surtout des effets de proximité, de contiguïté, mais ceux-ci fondent moins une zone cohérente qu’ils ne l’articulent au reste du monde, ainsi que le soulignent jour après jour les flux migratoires ou commerciaux[26]. A ce titre, elle est largement fantasmatique en ce qu’elle traite du rapport à l’Autre, selon la thématique de la « frontière », explosive depuis au moins l’Empire romain, borné par son limes. Elle est aussi le lieu de tous les contre-sens, à l’instar du Sahara, pensé comme une « barrière », un « obstacle » dits naturels  quand bien même il a été historiquement une autoroute commerciale et religieuse à travers les siècles, et ce jusqu’à aujourd’hui.

L’économie n’offre pas non plus des possibilités indéniables de délimitation d’un ensemble régional dont l’intégration commerciale est des plus limitées dans les faits. L’extraversion économique par rapport à l’Union européenne, que légitime le libre-échange, demeure le phénomène majeur dans la zone MENA, dont les principales productions, extractives, sont destinées à l’exportation sur le marché mondial (pétrole, gaz, phosphates) et accentuent les disparités entre les pays qui la composent en y introduisant de fortes distorsions, à l’avantage des pétromonarchies du Golfe. Aucun Etat de la région n’a la puissance d’un hegemon économique à son échelle. Les pétromonarchies, financièrement richissimes, sont des nains industriels. Et la Turquie, seizième ou dix-septième économie du monde, qui jouit d’une relative éminence marchande dans la zone, depuis une décennie, et y gagne des parts de marché, est quant à elle un nabot financier du fait du déficit structurel de sa balance des paiements courants, qui la rend très vulnérable aux sautes d’humeur de la conjoncture globale.

Les pays englobés dans la zone MENA sont politiquement divisés, parfois de manière dramatique. Notons au passage que la seule Méditerranée, sans même parler du reste de la région, n’a jamais été unie sur ce plan ni n’a procuré le cadre exclusif d’une domination politique. Les cités grecques étaient rivales. L’épopée d’Alexandre le Grand, fugace, a concerné l’Asie antérieure[27], mais non la Méditerranée occidentale. L’Empire romain, nonobstant le mythe de Mare Nostrum, n’était pas à proprement parler « méditerranéen » – il s’étendait jusqu’en Angleterre, au Rhin et au Danube – et devait composer avec l’Empire sassanide en Orient. La domination byzantine n’a pu dépasser l’Italie, sinon fugacement, à son apogée justinienne, et a vite perdu sa souveraineté sur l’Afrique du Nord au profit des califats islamiques. Ceux-ci n’ont pu vaincre les royaumes et les empires chrétiens. L’Empire ottoman a partagé la Méditerranée avec les Habsbourg et Venise.

De nos jours, le conflit israélo-palestinien – qui, soit-dit en passant, oppose les Palestiniens à eux-mêmes autant qu’aux Israéliens – rend illusoire toute intégration régionale véritable. En dehors de celui-ci, plusieurs Etats importants de la zone entretiennent des relations difficiles, sinon hostiles, à l’image du Maroc et de l’Algérie, de l’Iran et des pétromonarchies du Golfe, ou des pays du Machrek entre eux. Le problème chypriote n’est toujours pas soldé, pas plus que ne se dessine un règlement du contentieux entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ou l’Arménie et la Turquie. Il est vrai que l’Europe est née du dépassement des rivalités interétatiques et que son système régional d’Etats, hautement compétitif, n’a pas contrarié son intégration économique et culturelle à travers les siècles. Cependant, depuis le déclin de Venise et la disparition de l’Empire ottoman, aucun Etat de la Méditerranée ou du Moyen-Orient n’est parvenu à s’ériger en hegemon, et ne semble être en mesure de le devenir dans un avenir prévisible. Les ambitions de la Turquie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite, de l’Egypte, de l’Algérie, du Maroc sont grandes, mais sans moyens suffisants, comme viennent de le rappeler les désillusions proche-orientales d’Ankara.

En outre, le caractère répressif de la plupart des régimes en place a contrarié la constitution d’une véritable société civile d’envergure régionale, comparable à ce qui s’est produit en Europe dans le contexte de la chrétienté médiévale, de la Réforme et de la Contre-Réforme, du Baroque, des Lumières, du Romantisme ou de la révolution, culturelle autant qu’industrielle, du 19e siècle. Des villes comme Le Caire ou Beyrouth ont pu prétendre un moment à un rayonnement d’envergure régionale, en particulier dans les domaines universitaires et artistiques ; les Palestiniens ont fertilisé intellectuellement les pays arabes dans lesquels ils se sont réfugiés ; Istanbul se repense en ville-monde et a su satelliser les pays environnants grâce à une politique de visa accommodante. Mais, dans le contexte de guerres civiles ou interétatiques, de restauration autoritaire, de prohibitionnisme migratoire, de crise économique et de globalisation que connaît l’ensemble régional de la Méditerranée et du Moyen-Orient, l’exercice du soft power est malaisé et frustrant. Ainsi, la pénétration éducationnelle, commerciale et politique de la Turquie en Asie centrale, en Irak, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, que véhiculaient la néoconfrérie des fethullahci et les milieux d’affaires qui en sont proches, est aujourd’hui fragilisée par la dégradation de leurs relations avec le Premier ministre, et désormais président de la République, Recep Tayyip Erdoğan. Quant au magistère télévisuel, idéologico-religieux et sportif du Qatar, il a vite été en butte aux susceptibilités de l’Arabie saoudite, dans le cadre tragique de la guerre civile syrienne et de ses prolongements djihadistes.

Néanmoins, la question se pose d’une éventuelle intégration financière de la région, et de son autonomie relative par rapport à l’Etat, sous la forme en quelque sorte d’une société civile financière. Question complexe, dans la mesure où les marchés des capitaux dans la zone MENA demeurent au premier chef tributaires de la manne pétro-gazière qui est aux mains des autorités politiques. Mais question fondamentale pour qui garde en mémoire le rôle crucial de la banque dans le concert des nations européennes au 19e siècle[28]. Les pétrodollars en provenance des monarchies du Golfe, de Libye (jusqu’en 2011) et, chose moins connue, d’Azerbaïdjan irriguent les économies de la région, y créent des bulles spéculatives immobilières ou autres, et dopent les places financières d’Istanbul ou de Dubaï sans que l’on connaisse toujours la marge de manœuvre réelle des investisseurs – par exemple des princes des familles royales ou des hommes d’affaires – par rapport aux autorités politiques stricto sensu[29]. L’opacité qu’entraînent les sanctions internationales au détriment de certains régimes – ceux de Milosevic, en Serbie, ou de Saddam Hussein, en Irak, dans les années 1990 ; celui de la République islamique d’Iran depuis 1979 ; celui de Kadhafi dans les années 1980 – et les flux que provoquent les guerres civiles ou les conflits interétatiques – par exemple en Irak en 1990-1991 et en 2003, au Liban dans les années 1980, en Yougoslavie dans les années 1990 – est la face cachée de l’intégration régionale que dévoilent de manière fugitive la prospérité éphémère de quelques pays – par exemple Chypre jusqu’à ces dernières années – ou l’éclatement de divers scandales, tels que l’affaire Reza Zarrab, un homme d’affaires irano-azerbaïdjano-turc proche de l’establishment de l’AKP, en Turquie, en décembre 2013, scandale qui trouve son répondant et ses ramifications dans nombre de péripéties similaires en Iran[30]. Peut-être est-ce sous cet angle obscur que la région accède à une certaine unité. Il conviendrait, dans cette hypothèse, d’inclure à l’analyse le rôle des réseaux ou des grandes organisations criminelles du bassin Méditerranéen, du Sahara et de l’Afrique occidentale qui s’accaparent certains marchés et se spécialisent dans le convoyage de narcotiques, voire de migrants, et dont les pratiques de blanchiment contribuent à la formation de bulles immobilières, par exemple en Turquie et en Espagne.

Last but not the least, les critères culturels ne sont pas d’un plus grand secours pour circonscrire une aire… « culturelle », ce qui est un comble. L’idée de « civilisation », prise dans sa « longue durée » braudélienne, peut être une fiction consolatrice et une figure rhétorique prisée des télégrammes diplomatiques, mais ne nous apprend rien sur les sociétés contemporaines. Elle occulte les ruptures sous-jacentes aux continuités et repose sur des périodisations souvent ethnocentriques qui plongent désormais dans la perplexité les historiens eux-mêmes. De plus, elle est très marquée idéologiquement par l’ « orientalisme » (Edward Saïd) impérial du 19e siècle dont elle procède, et n’aide pas au renouvellement des relations de l’Europe avec cette partie du monde, dont la colonisation et la mémoire fantasmatique des Croisades ont mis les nerfs à vif.

Certes, la Méditerranée a été dans la longue durée, et jusqu’à aujourd’hui, un système d’interactions, mais il ne s’en est dégagé aucune unité culturelle aveuglante, hormis la consommation de quelques mets communs qui sont loin d’effacer le caractère polémique d’autres aliments tels que le porc ou le vin, hormis aussi un discours aimable, mais assez creux, sur les origines de la démocratie, le multiculturalisme d’al-Andalous, une sociabilité et un savoir-vivre ensemble s’apparentant à une forme de cosmopolitisme et d’universalisme populaire[31].

Le Moyen-Orient n’est pas une catégorie culturellement plus pertinente, tant sont grandes les différences de langues, de styles architecturaux, de répertoires musicaux, y compris à l’échelle de l’islam. Ce dernier ne procure pas non plus un dénominateur commun indiscutable : les musulmans sont divisés non seulement politiquement, culturellement ou ethniquement, mais aussi religieusement, dans la mesure où ils n’interprètent pas de manière unanime leur foi sur le plan de sa théologie, de son droit, de sa pratique quotidienne. En d’autres termes, la caractérisation culturelle d’une aire s’apparente à une « invention de la tradition »[32], c’est-à-dire à l’invention d’une modernité sous ce couvert, comme le démontrent à l’envi les salafistes, quand bien même ils se piquent d’islam « authentique » et de retour aux origines.

La notion de « monde arabo-musulman », d’un usage courant y compris à l’Université, est particulièrement biaisée et choquante. Tous les Arabes ne sont pas musulmans, et tous les musulmans ne sont pas arabes. La cohérence de la langue arabe fait elle-même problème. L’intercompréhension, dans la langue dialectale, entre le Machrek et le Maghreb, et même entre les sociétés de chacun de ces sous-ensembles, est limitée (mieux vaudrait peut-être parler de « langues arabes » comme on parle de « langues latines », ce qui néanmoins froisserait les consciences religieuses puisque l’ « arabe » est la langue sacrée du Coran). Or, ce monstre sémiologique du « monde arabo-musulman » est politiquement pervers. Confondre l’arabité et l’islam, c’est placer dans une position subalterne ou marginale, pis c’est souvent exclure, voire tuer, des segments entiers de la population musulmans, mais non arabes (les Kurdes, les Berbères), ou non musulmans, mais parfois arabes (les chrétiens, les juifs, voire les yezidi). Sans compter que le Moyen-Orient abrite désormais des populations allogènes qui vivent sur son sol de manière durable ou transitoire, à l’instar des Africains subsahariens, des Afghans, des Chinois en situation d’expatriation ou de migration. Les grandes questions politiques qui hantent la région – la question des Chrétiens d’Orient, la question chiite, la question juive – procèdent de cette distorsion identitaire.

En définitive, le qualificatif d’ « arabo-musulman », pas plus convaincant que les autres critères de classification du même ordre, nous rappelle opportunément que toute invocation essentialiste de la culture est en réalité une procédure d’assignation identitaire indissociable de rapports de pouvoir et d’une histoire particulière. Une telle opération intellectuelle est susceptible de favoriser la domination politique ou l’exploitation économique, mais certainement pas la compréhension des phénomènes qu’elle entend désigner.

             

La réponse de la sociologie historique et comparée du politique

 

            La (re)définition d’un ensemble régional doit en conséquence partir non pas de critères statiques, mais de l’identification de dynamiques pertinentes du point de vue que privilégie l’opérateur, scientifique ou organisationnel, de la délimitation dudit ensemble. Ces dynamiques sont susceptibles d’être aussi bien contemporaines que d’ordre historique. Dès lors que l’on ne peut plus se satisfaire d’une conception économiciste de la régionalisation du monde et que l’on est soucieux de prendre en considération les logiques sociales, culturelles, voire politiques, la dimension historique semble incontournable, pourvu que l’on ne perpétue pas les vieilles lunes de l’historicisme, ou de la path dependency – et encore moins, pour sûr, celles du culturalisme.

Il ne s’agit donc pas de raisonner dans les termes éculés de la surdétermination des sociétés par le poids de leur histoire (ou de leur « culture »), ni de s’enfermer dans une appréhension linéaire, spatialisée et évolutionniste du temps à laquelle inclinent les notions en vogue de « développement », d’ « émergence », de « transition », toutes d’inspiration positiviste plus ou moins avouée (on aurait parlé au 19e siècle de Progrès, ou de « mission civilisatrice », ou encore de « fardeau de l’homme blanc »). Mais l’accent mis sur l’historicité propre des sociétés permet de comprendre l’imbrication des durées historiques qui les constituent – « longues », « moyennes », « courtes », si l’on reste fidèle à Braudel – et qui sont inhérentes aux phénomènes dont traitent l’ingénierie économique ou les sciences sociales. La résonance contemporaine de certains traumatismes du passé historique, à laquelle nous faisions allusion, n’est qu’une illustration parmi d’autres de cette « compénétration des temps » dont parlait le philosophe Henri Bergson pour étayer son propre concept de « durée ».

Si nous continuons de vivre, d’une certaine manière, à l’époque des Croisades ou de la colonisation ou encore de la traite esclavagiste, cela ne signifie bien sûr pas que rien n’a changé et que « nos » Croisades, « notre » colonisation ou « notre » exploitation des travailleurs originaires des anciennes colonies soient celles de nos ancêtres. Simplement, nous décryptons une part des transformations du monde à travers le prisme de ces événements du passé et de la mémoire que nous en avons, un peu comme un membre amputé peut continuer à faire souffrir l’infirme. Et les flux qui structurent la région que nous embrassons, pour inédits qu’ils soient, sont inséparables de l’historicité des sociétés qu’ils parcourent et articulent entre elles. Ainsi, par exemple, des itinéraires des migrations ou des narcotiques qui sillonnent les pays du Moyen-Orient et de la Méditerranée en les reliant à l’Amérique latine, à l’Afrique subsaharienne, à l’Afghanistan, à l’Asie orientale, méridionale ou centrale, et à l’Europe : ils reprennent souvent de très vieilles routes commerciales en reposant sur des peuples véhiculaires professionnels du voyage, à l’instar des Baloutches dans le Golfe et la mer d’Oman, des Kurdes à l’interface de l’Iran, de la Turquie et du Levant, ou des Touaregs, des Arabes, des Toubou et des Zaghawa dans le Sahara. Ainsi bien entendu, également, des routes de pèlerinage qu’empruntent désormais des millions de croyants, grâce à la révolution des moyens de transport depuis le 19e siècle, mais selon une géographie sacrée pluriséculaire.

Dans cette perspective, et sans prétendre à l’exhaustivité, deux démarches s’offrent à nous pour délimiter une « aire » au point de confluence de la Méditerranée, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. La première d’entre elles est l’écologie historique que Peregrine Horden et Nicholas Purcell proposent à partir d’une relecture critique de l’œuvre de Fernand Braudel consacrée à la Méditerranée, et que reprend Judith Scheele à propos du Sahara[33]. Peregrine Horden et Nicholas Purcell renvoient dos-à-dos les approches interactionnistes de la Méditerranée, qui prennent pour focale la mer, et les approches écologisantes, qui privilégient les hinterlands. Ils insistent sur la connectivité de microrégions, notamment par le biais du cabotage – peut-être plus déterminant que la navigation en haute mer et son commerce prestigieux, et en tout cas étroitement articulé à cette dernière – et insistent sur la mobilité des hommes qui a fourni une réponse récurrente aux déséquilibres économiques ou autres de la région, notamment à l’insuffisance des terres agricoles productives, à l’origine de l’émigration syro-libanaise, espagnole, italienne, grecque aux 19e et 20e siècles. L’unité de la Méditerranée procède donc de sa fragmentation, de ses discontinuités et des circulations qui en découlent. Dans le même esprit, Judith Scheele met l’accent sur l’hétérogénéité de l’espace saharien et sur la synergie entre le commerce transsaharien de longue distance et un commerce saharien de proximité, d’une oasis à l’autre, qui s’apparente à une forme de cabotage du désert.  La conclusion qui s’impose, à la lecture de ces travaux, et qu’il faut garder à l’esprit pour la suite de notre raisonnement, a trait à l’articulation intime de la Méditerranée et du Sahara grâce à l’intermédiation d’une multiplicité de connexions. Une telle perspective ouvre la voie à une réconciliation entre la microstoria et l’histoire dite « connectée », qui se sont longtemps regardées en chiennes de faïence.

La seconde approche consiste à s’interroger sur les processus de formation de l’Etat dans la région considérée, dans les termes de la sociologie historique et comparée du politique. La cohérence de l’ensemble méditerranéo-moyen-oriental paraît alors procéder d’une séquence historique qui en a été la matrice et qui continue d’en configurer les transformations sociales, économiques et politiques : à savoir le passage d’un monde d’empires à un système régional d’Etats-nations. Du 15e siècle à la Première Guerre mondiale, la Méditerranée et son arrière-cour moyen-orientale ont été dominées par la relation, d’une part, entre l’Empire ottoman, qui, à son apogée, a régné sur les Balkans, le Machrek, la péninsule Arabique et l’Afrique du Nord (à l’exception du Maroc) et, d’autre part, des empires européens, dont les expressions ont d’ailleurs pu varier : empire des Habsbourg, qui se dissocie au 16e siècle en un empire autrichien et un empire espagnol ; empire portugais ; empires financiers et marchands de Gênes et de Venise ; empire russe ; et deux monarchies protonationales, l’Angleterre et la France, qui sont elles-mêmes des puissances impériales de par leurs colonies ultramarines, dès le 17e siècle, et qui se constituent en empires coloniaux de type moderne au 19e siècle, y compris en Méditerranée et au Moyen-Orient avec l’occupation et la subordination politique de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Egypte, de Chypre, du Maroc, puis, au lendemain de la Première Guerre mondiale, des provinces ottomanes du Machrek (l’Italie, pour sa part, annexera la Libye et les îles du Dodécanèse en 1911).

L’essentiel est de garder à l’esprit :

1) que l’ensemble méditerranéo-moyen-oriental a pris la forme, pendant plusieurs siècles, d’une combinatoire impériale, les dominations de ce type pouvant éventuellement se superposer (l’Empire ottoman se construisant dans la continuité revendiquée de Rome et de Byzance ; les empires russe, français et britannique recouvrant à la fin du 19e siècle la souveraineté ottomane sur un nombre grandissant de provinces) et s’articuler à d’autres empires (Empires safavide, moghol, chérifien ; empires du Sahel) ;

2) et que cette combinatoire a laissé la place à l’Etat-nation, somme toute tardivement (indépendance de l’Algérie en 1962, des dernières colonies africaines britanniques deux années plus tard, des Emirats arabes unis en 1972, des colonies africaines portugaises en 1975, de Djibouti en 1977 ; éclatement de la Yougoslavie en 1991, si l’on voit en celle-ci un avatar sous-régional de la domination ottomane ; effondrement de l’Empire soviétique en 1989-1991).

            La domination impériale repose sur l’administration indirecte de la différence. La domination statonationale tend à promouvoir l’administration directe de l’unification politique, culturelle, linguistique, voire religieuse. Il s’agit bien entendu de types idéaux, au sens wébérien du terme, par rapport auxquels les sociétés concrètes sont plus ou moins en décalage, et qui se compénètrent largement. Le passage d’un modèle à l’autre n’est pas de type linéaire, et il est difficile à périodiser. L’idée nationale naît au sein de l’empire, et de l’empire lui-même, sans nécessairement le remettre en cause[34]. Ainsi de l’autonomisation de la nation espagnole à partir du 16e siècle, dans le giron de la domination intercontinentale de la Monarchie catholique, ou des consciences nationales albanaise, arménienne, arabe dans l’Empire ottoman, au 19e et au début du 20e siècle[35] . La nation, pour sa part, peut engendrer des imaginaires impériaux, comme dans les cas du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie, du Portugal, voire de l’Allemagne, aux 19e et 20e siècles.

Mais cette distinction entre la domination impériale et la domination statonationale permet de restituer la cohérence de l’ « ingénierie démographique »[36] sur laquelle a reposé le passage d’un monde d’empires à un système régional d’Etats-nations, et l’orientation ethnoconfessionnelle de la définition de la citoyenneté qui en est résultée. Non pas que la religion en tant que telle ait fourni la circonscription naturelle de la nouvelle forme de domination, l’ait en quelque sorte inspirée comme le ferait accroire un raisonnement nationaliste et culturaliste. Dans les faits, elle a été aussi bien une instance de coexistence et de compromis, ainsi que l’atteste la pratique récurrente du partage de certains lieux de culte entre chrétiens et musulmans, ou entre sunnites et chiites. La région se caractérise d’ailleurs par une vieille tradition de mutabilité religieuse : à l’exception italienne près, tous les pays méditerranéens ou proche-orientaux ont été, à un moment ou un autre, païens, chrétiens, musulmans, et de ce point de vue les conflits interconfessionnels contemporains opposent les sociétés qu’ils déchirent à elles-mêmes autant qu’à d’autres. Par ailleurs, les antagonismes sont parfois plus violents au sein d’une même religion que par rapport aux autres, ainsi que le prouvent, jusqu’à la caricature, les animosités interconfessionnelles entre les chrétiens sur les lieux saints de Jérusalem, ou l’hostilité entre chiites et sunnites à l’échelle de l’umma. A dire vrai, les répertoires religieux sont aussi susceptibles de diviser que de rassembler, comme l’ont montré les dernières années de l’Empire ottoman : lors de la révolution de 1908, les différentes autorités religieuses ont communié dans la même « ivresse de la liberté »[37] pour légitimer l’ottomanisme civique, et elles ont ensuite cautionné les nationalismes ethnoconfessionnels qui se sont construits sur l’exaltation simultanée de la religion et de la langue, à l’instar du nationalisme turc d’un Ziya Gökalp.

Il s’agit donc moins, répétons-le, de religion que d’élaboration éminemment politique et idéologique de la citoyenneté sur une base ethnoreligieuse. On retrouve ici la problématique interactive de la « cité cultuelle »[38] et des processus de « confessionnalisation » de l’Etat, bien connus des historiens de l’Europe de l’Âge moderne. D’une part, la sphère du religieux se constitue en matrice de l’Etat en lui donnant son mode d’organisation, son vocabulaire, son imaginaire, des possibilités de subjectivation politique. De l’autre, l’Etat paramètre la sphère du religieux en contribuant à sa bureaucratisation, en l’émasculant politiquement sur le mode de la domination césaropapiste de type byzantin, ottoman ou colonial, voire en lui imposant une séparation des cultes et du politique comme en France, depuis 1905. Soit dit en passant, une telle interaction corrobore l’impossibilité de définir une « aire culturelle » sur la base d’un critère religieux puisque les religions « n’existent pas » autrement que dans leur rapport à l’Etat, au marché, à l’ensemble des facteurs de la transformation sociale, et que dans leur relation aux autres croyances dès lors que prévaut le pluralisme confessionnel dans l’ensemble considéré[39].

 L’ensemble méditerranéo-moyen-oriental n’est toujours pas sorti de cette séquence du passage d’un monde d’empires à un monde d’Etats-nations. L’illustrent les péripéties de ces dernières décennies, des guerres civiles libanaise ou yougoslave, dans les années 1980-1990, aux guerres civiles contemporaines dans le Machrek et aux sécessionnismes dans l’espace postsoviétique. Tous ces cas confirment que le ressort du processus de formation de l’Etat-nation est la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté, à la faveur de nationalismes dits culturels qui ont essaimé en Europe centrale et balkanique à partir du 19e siècle, dont le kémalisme est un surgeon, que reprend très largement la théorie stalinienne des nationalités en Union soviétique entre les deux guerres, et à laquelle adhèrent les nationalismes arabes (y compris dans leur version islamiste contemporaine), le nationalisme iranien, les nationalismes balkaniques des années 1990, le sionisme, ou le nationalisme poutinien dans l’espace russophone et postsoviétique.

La technologie de base de ce basculement politique est la purification ethnique, qu’elle se fasse sur le mode du massacre, de la déportation, ou encore de l’assimilation forcée comme pour les Kurdes, en Turquie, jusque dans les années 2000, les populations turcophones en Bulgarie, dans les années 1970-1980, les Berbères en Algérie et, dans une moindre mesure, au Maroc (jusqu’en 2011). Ici, il est moins question de culture, de religion ou d’affrontements intercommunautaires que de politiques publiques, décidées et menées rationnellement par des acteurs identifiables, souvent cautionnées diplomatiquement par les puissances étrangères, ainsi que le démontrent les recherches traitant du génocide des Arméniens, de l’échange des populations de 1923 et du pogrom d’Istanbul en 1955, pour ce qui est de la Turquie, ou de la colonisation sioniste au détriment des Palestiniens, ou encore des guerres entre les Républiques yougoslaves dans les années 1990.

Quelques-uns des moments essentiels de ce basculement de la région de l’empire à l’Etat-nation ont été :

-                   la poussée russe dans le Caucase, en mer Noire et en Asie centrale, et la guerre russo-ottomane de 1878, qui ont entraîné l’exode de millions de musulmans vers l’Anatolie à partir du milieu du 19e siècle

-                   les guerres balkaniques de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle, qui ont consacré la milicianisation des conflits sur une base ethnoconfessionnelle, toujours opératoire comme l’ont rappelé la guerre de Yougoslavie, dans les années 1990, ou, aujourd’hui, la guerre d’Ukraine

-                   la politique de purification ethnique du Comité Union et Progrès, à partir de 1912, qui culmine avec le génocide des Arméniens, en 1915, et l’échange des populations entre la Turquie et la Grèce, en 1923

-                   le régime des mandats de la SDN, dont l’administration par la France et le Royaume-Uni « traditionalise » les sociétés irakienne, syrienne et libanaise sur une base ethnoconfessionnelle

-                   la politique coloniale de la France qui « islamise » le Maghreb et l’Afrique occidentale en refusant d’étendre la loi de 1905 de séparation des cultes et de l’Etat à l’Algérie, en concluant un compromis historique avec les confréries, notamment au Sénégal, et en transformant la monarchie chérifienne en « commanderie des croyants »

-                   la colonisation sioniste de la Palestine au détriment des Arabes

-                   la reproduction des consciences nationalistes de facture ethnoconfessionnelle dans les Balkans sous le couvert de la Yougoslavie, qu’exacerbe l’épisode de la Seconde Guerre mondiale et qui font résurgence après la mort de Tito

-                   le « processus de régénération » au détriment des turcophones, en Bulgarie, dans les années 1970-1980

Ce processus multiforme a pour moteur l’invention, religieuse et/ou nationaliste, de la tradition comme invention de la modernité puisqu’elle véhicule et habille idéologiquement l’urbanisation, le développement de l’enseignement bureaucratique de type occidental (essentiellement au profit des hommes, au moins dans un premier temps), la révolution des transports et des communications, voire l’industrialisation[40].

A y bien réfléchir, la banalité, voire la quasi-généralisation, de la purification ethnique de type militaire, politique ou culturel qui a accompli le passage de l’empire à l’Etat-nation est l’un des dénominateurs communs les plus tangibles de l’ensemble méditerranéo-moyen-oriental. Rappelons, pour mémoire, outre les exemples déjà cités, l’exode des Pieds Noirs français d’Algérie ; le départ des juifs du Maghreb ; l’échange de populations grecques et turques à Chypre après le coup d’Etat de 1974 et le débarquement turc qui y a répondu ; la « Grande excursion » de 360 000 Bulgares turcophones en Turquie, en 1989, sous la pression du « processus de régénération » ; l’émigration en Israël d’un nombre considérable de juifs russes (ou supposés tels) après la chute de l’URSS ; l’expulsion manu militari des Palestiniens de leurs terres en 1947-1948, la poursuite du processus de colonisation dans les Territoires occupés, et le renforcement constant du caractère juif de l’Etat d’Israël, que certains qualifient d’ethnocratie ; les persécutions contre les chrétiens d’Orient. De ce point de vue, les massacres et l’iconoclasme de Da’ech, en Irak et en Syrie, participent moins d’une « barbarie » ou d’un « obscurantisme » islamiste que d’une logique politique récurrente dans la région depuis deux siècles.

Ce qui ne veut pas dire que cette région du monde ait le monopole de la purification ethnique. Sans même parler de la Shoah ni de la collectivisation et des déportations staliniennes, l’Europe contemporaine est par exemple née de l’expulsion massive des Allemands d’Europe centrale et balkanique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’approbation des Alliés, sur des critères purement ethnolinguistiques censés avoir déterminé leur adhésion collective au national-socialisme et justifier leur punition de masse. Mais en Europe, au contraire de l’ensemble méditerranéo-moyen-oriental, la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté a été récusée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la construction européenne, au moins jusqu’à ces dernières années, où l’on voit des partis politiques, voire des gouvernements, dans le cas de la Hongrie, y revenir.

Une autre objection pourrait apparaître. La « connectivité méditerranéenne » a de longue date entraîné la mobilité des hommes, sous la forme d’émigration économique, mais aussi de déplacements forcés de populations dont les empires n’ont eux-mêmes pas été avares, et qui apparaissent en tant que tels comme des procédures de « connectivité ». Néanmoins, la définition exclusive de l’appartenance, sous l’effet des nationalismes culturels et la généralisation de la propriété privée de la terre, au sens capitaliste du terme, ont complètement transformé les conditions politiques des mobilités, volontaires ou forcées. Là où l’Empire ottoman a accueilli et englobé les juifs ibériques aux 15e-16e siècle, et les millions de réfugiés balkaniques et caucasiens au 19e siècle (et ce jusqu’à la Première Guerre mondiale), l’Etat-nation capitaliste cantonne les populations mobiles aux statuts d’étranger, de réfugié, de déplacé, voire d’apatride. Par exemple, 40% des enfants nés au Liban de parents réfugiés syriens, depuis 2011, ne sont pas administrativement enregistrés à l’état-civil, en raison du mauvais vouloir de la bureaucratie de l’Etat hôte, et sont ainsi voués à l’inexistence juridique. En Iran, de nombreux enfants de parents afghans (ou de couples mixtes) se retrouvent dans la même situation depuis le durcissement de la législation relative à l’immigration, dans les années 2000. Le prohibitionnisme migratoire de la « forteresse Europe » n’est que le changement d’échelle et la mutualisation de cette logique statonationale, qui repose implicitement sur une conception ethnoconfessionnelle de l’Europe « judéo-chrétienne », et dont la mise en œuvre provoque la mort en mer de 3 000 à 4 000 personnes par an. Illustration caricaturale, mais passée inaperçue, de ce biais ethnoconfessionnel des démocraties ouest-européennes : l’Espagne se dit prête à accorder sa nationalité aux descendants des juifs qui ont quitté la péninsule Ibérique sous la pression de l’Inquisition, au 16e siècle, mais non à ceux des Andalous musulmans que la Reconquista a chassés…

Les problématiques du développement économique, de la diplomatie, du dialogue interreligieux, voire des sciences sociales, occultent cette réalité historique, ou ne la traitent que sélectivement et/ou temporairement sur le registre humanitaire et dépolitisé des déplacés ou des réfugiés, alors même qu’elle est constitutive de la formation des Etats, de leur asymétrie régionale ou ethnique, de maints problèmes auxquels ils sont confrontés. D’une certaine manière, on peut, par exemple, affirmer que : la Grèce ne s’est jamais remise de l’échange des populations de 1923 qui a fait exploser son tissu urbain ; l’Irak du mandat britannique de l’entre-deux guerres, qui a rassemblé tous les ingrédients ethnoconfessionels du désastre actuel ; l’Algérie de la racialisation des rapports sociaux sur laquelle s’est édifiée la colonisation française, et qui débouchera sur l’exode des Européens et des juifs, sur le triomphe de la citoyenneté arabo-musulmane au détriment de ces deux minorités, mais aussi des Kabyles, et sur la relation trouble entre le régime de facto militaire et l’islamisme, dans l’équivoque de l’arabité et de l’arabisation ; les Balkans de la purification ethnique engagée dès la fin du 19e siècle ; etc. C’est ce que rappelle à l’envi Recep Tayyip Erdoğan, dans son style vigoureux : « L’autre nom de la Première Guerre mondiale était la ‘première guerre de partage’ (sous-entendu : de l’Empire ottoman). Cette définition est très importante. Nous voyons très clairement que la Première Guerre mondiale n’est pas encore achevée. La longue parenthèse ouverte par la Grande Guerre n’est pas encore fermée. L’ombre de l’ordre mis en place à la suite de cette guerre est présente dans toutes les questions existantes, dans tous les conflits de notre région. Cet ordre est la cause de tout le sang qui coule dans notre région. Le traité signé à la fin de cette guerre (sous-entendu : les accords secrets Sykes-Picot du 16 mai 1916, signés entre la France et le Royaume-Uni, avec l’agrément de la Russie et de l’Italie, qui donneront lieu à contestation ou conflit entre Londres et Paris après la victoire, mais formateront largement l’après-guerre au Proche-Orient) n’a fait qu’apporter le chaos, la douleur, les larmes et l’oppression », déclarait-il le 20 mars 2015. Propos politiquement et diplomatiquement intéressés, sans aucun doute, et néanmoins difficilement récusables sur le fond.

De manière plus précise, la purification ethnique est allée de pair avec une purification économique au profit de la classe dominante ethnoconfessionnelle, et au détriment des minorités assujetties ou éradiquées. Au nom du nationalisme économique ou du socialisme, l’accumulation primitive de capital s’est réalisée par confiscation des « biens abandonnés » – pour reprendre le terme cynique des unionistes ottomans à propos des Arméniens tués ou déportés –, ou par des mesures de nationalisation, voire de collectivisation. En bref, le passage de l’empire à l’Etat-nation s’est traduit par des dépossessions de masse et par un transfert radical de la propriété qui hypothèquent la réconciliation entre les vainqueurs et les vaincus. Tel est le non-dit, ou le pas trop dit, du conflit israélo-palestinien ou de la reconnaissance du génocide des Arméniens.

Une telle reproblématisation de l’aire méditerranéo-moyen-orientale nous semble ouvrir plusieurs perspectives heuristiques.  L’aune du processus de passage de la domination impériale à la domination stato ou ethnonationale repose la question du « legs colonial »[41] dans l’ensemble régional, mais en la complexifiant. D’une part, elle la place dans une temporalité plus longue, notamment en soulignant la concaténation de la domination coloniale européenne – britannique, française, mais aussi russe dans le Caucase – avec la domination impériale ottomane : l’Algérie, l’Egypte, la Tunisie, la Libye, le Machrek, avant d’être colonisés (ou « paracolonisés », sur les modes du protectorat ou du mandat de la SDN) par la France ou la Grande-Bretagne, ont été des provinces ottomanes, et l’Etat contemporain en porte la trace jusqu’à aujourd’hui. D’autre part, la colonisation se trouve « dé-racialisée » en tant que catégorie analytique, alors même qu’elle a représenté une forme historique racialiste de domination impériale dans les pays dits arabes ou africains : chose peu connue ou évoquée, Venise a exercé une domination coloniale sur la Crête et une partie de la mer Egée avant que l’Empire ottoman ne lui ravisse ses possessions ultramarines ; le modèle de la plantation coloniale de canne à sucre a été inauguré en Méditerranée orientale ; Chypre a été une colonie anglaise, et le Dodécanèse une colonie italienne, au sens strict du terme ; le Raj britannique, et donc ses supplétifs indiens, ont dominé culturellement, financièrement, administrativement, économiquement, voire militairement, les émirats du Golfe, l’Irak et le sud de l’Iran dans le seconde moitié du 19e siècle et une grosse première moitié du 20e siècle. C’est dans ce contexte plus large que doit éventuellement être reprise la caractérisation, polémique et passionnelle, du caractère colonial, ou non, de l’Etat d’Israël.

La comparaison n’a pas pour objet de dégager des similitudes artificielles. Elle est un « inventaire des différences » et agit comme un « opérateur d’individualisation » de situations précises[42]. Ainsi entendue, la sociologie historique du politique amène à mieux saisir la singularité des Etats de l’ensemble méditerranéo-moyen-oriental né de cette matrice historique commune. Par exemple, le facteur de l’héritage ottoman dégage immédiatement la particularité du Maroc : celui-ci n’a jamais été conquis, et donc n’a jamais été soumis à la Sublime Porte, arrière-plan historique qui a donné au Protectorat français une texture  très différente de son équivalent en Tunisie et a facilité la captation du nationalisme par la monarchie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et plus généralement le processus de sa modernisation conservatrice, jusqu’à l’adoption d’une nouvelle Constitution, en pleine tourmente des Printemps arabes, en 2011. De même, le réformisme autoritaire qui prévaut en Tunisie, sous couvert de « modération », et qui vient sans doute d’être renouvelé dans les urnes, est l’imbrication dans la durée du réformisme islamique du 19e siècle (la Nahdda), du réformisme ottoman, du réformisme colonial et du réformisme nationaliste yousséfiste et bourguibien dont Ben Ali a été le pâle héritier : n’oublions pas que Bourguiba ne s’est jamais prétendu laïciste, se plaçait dans la lignée des grands réformateurs musulmans de la fin du 19e siècle et faisait du développement le vrai djihad… La trajectoire égyptienne est assez similaire, à ceci près qu’elle trouve son point de départ dans la figure néo-bonapartiste de Mehmed Ali et que l’inspiration saint-simonienne y est centrale aussi bien chez les nationalistes sécularistes, tel Nasser, que chez les Frères musulmans dont ces derniers ont été historiquement beaucoup plus proches qu’on ne le dit. Sans multiplier les cas, on peut insister sur la contribution de la sociologie historique à la compréhension fine du mode de gouvernement spécifique d’un pays, que révèle la prise en compte de l’ensemble régional auquel il appartient.

Mais, loin d’émietter l’interprétation des phénomènes observés ou la conception des politiques publiques à leur endroit, la sociologie historique restitue une cohérence à l’échelle de l’ensemble régional et autorise à moduler sa délimitation en fonction de considérations politiques ou institutionnelles. Elle identifie une combinatoire historique pluriséculaire dont l’actualisation demeure active, sous des formes contemporaines, et dont la dynamique la plus significative a été ce passage plus ou moins sanglant de l’empire à l’Etat-nation de type ethnoconfessionnel. Dans sa définition la plus large, l’ensemble régional ainsi spécifié comprend le cœur historique de l’Empire ottoman (Balkans et Bithynie, à l’est du Bosphore), ses anciennes provinces moyen-orientales, caucasiennes et nord-africaines, les zones de sa connexion, de son osmose ou de son chevauchement avec d’autres empires contigus et rivaux, comme l’empire russe des Romanov en mer Noire et dans le Caucase, l’empire safavide/qajar en Asie antérieure et dans le Caucase, les empires ou royaumes sahéliens auxquels lui donne accès la conquête de la Tripolitaine au 16e siècle, l’Empire alawite ancêtre de la monarchie marocaine contemporaine avec lequel il est en rivalité saharienne. Il engloberait donc a minima les pays balkaniques, Chypre, l’Ukraine, les pays du Caucase, la Turquie, Israël, la Syrie, la Jordanie, l’Irak, le Liban, les pays d’Afrique du Nord (Maroc et Mauritanie compris) ; a maxima l’Iran, voire l’Afghanistan et les Républiques musulmanes d’Asie centrale, et le Soudan, voire les Etats du Sahel. L’avantage provocant de cette délimitation socio-historique est de relativiser l’altérité entre l’Europe et l’ « Orient » ou l’ « Afrique ».

 

La définition évolutive des aires culturelles

 

La sociologie historique se posant aux antipodes de l’historicisme évolutionniste, elle laisse toute sa place aux incertitudes de la contingence et aux possibilités de transformations, voire de ruptures, dans la délimitation des « aires culturelles ». Celles-ci peuvent procéder des dynamiques internes aux sociétés analysées. Par exemple, sous la forme d’une distanciation par rapport à la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté : en Turquie, le gouvernement conservateur d’obédience islamique plaide en faveur d’une « République de Turquie » (Türkiyeli) au lieu de la « République turque » (türk) chère aux néo-kémalistes et aux ultranationalistes du MHP ; et, au Maroc, la révision constitutionnelle de 2011 a reconnu l’identité amazigh. Ou, au contraire, sous la forme d’une reconfessionnalisation de la citoyenneté, comme en Union européenne depuis les années 1980-1990.

La reconfiguration d’une « aire culturelle » peut également résulter des rapports de force internationaux ou des transformations du système international, ainsi que des évolutions économiques. Sur ce dernier plan, l’on peut tenir pour acquis les éléments suivants, sans préjuger de leurs conséquences : la poursuite de l’exode rural et de l’urbanisation, dans un contexte d’achèvement de la transition démographique ; le développement de l’industrie à partir de quelques pôles, au premier rang desquels figure la Turquie, mais parmi lesquels pourraient également s’affirmer d’autres pays, comme l’Iran, l’Egypte, le Maroc, voire l’Algérie ; l’intensification de l’exploitation touristique sous ses formes traditionnelles, ou sous d’autres modalités plus récentes, telles que le tourisme résidentiel du troisième âge ou le tourisme médical ; l’exploitation, en particulier off shore, en mer Méditerranée, de nouvelles ressources pétrolières et gazières, et la construction de nouveaux pipe-lines acheminant la production russe, caucasienne, iranienne, centre-asiatique et irakienne vers l’Europe ; l’émergence d’un nouvel hub aéroportuaire d’envergure mondiale à Istanbul, qui contrebalancera celui de Dubaï ; le développement de l’énergie solaire et nucléaire ; la dégradation de l’environnement ; l’exacerbation des mobilités humaines, d’origine économique ou politique, sous la forme de flux migratoires provenant de la région ou transitant par celle-ci, et de flux de réfugiés ou de déplacés.

Pour ne pas alourdir le propos, bornons-nous, en guise d’illustrations de conséquences possibles de semblables évolutions, à citer l’exploration pétro-gazière en Méditerranée orientale, qui a rendu Israël énergétiquement autonome et qui a transformé la donne chypriote, sans que l’on sache encore si c’est pour le meilleur ou pour le pire ; la guerre civile syrienne qui a provoqué l’exode de quatre millions de réfugiés, dont beaucoup ne rentreront plus dans leur pays et constitueront une diaspora régionale, à l’image des Afghans depuis la fin des années 1970 ou des Palestiniens depuis 1948 ; la montée en puissance de luttes sociales environnementales, par exemple en Turquie (contre les réaménagements urbains, les barrages, les décharges, l’énergie atomique) ou en Algérie (contre l’exploitation du gaz et du pétrole de schistes).

Sur le plan politique, la région sera soumise à la pression de processus ou d’acteurs tant extérieurs qu’intérieurs. L’Union européenne demeurera un partenaire économique et culturel majeur, mais semble pour le moment dans l’incapacité de peser politiquement dans la zone et d’y mettre en œuvre une stratégie ambitieuse de long terme, ainsi que le démontrent, de manière assez pathétique, son traitement des dossiers turc et ukrainien, son impuissance dans les conflits israélo-palestinien, chypriote ou caucasien, l’inanité criminelle de sa politique migratoire, l’évidement de son aide publique au développement, la baisse de ses dépenses militaires et l’échec de la politique européenne de Défense. Les politiques européennes dans la région sont pour l’essentiel des politiques conservatoires de mise à distance, à l’image du Partenariat euro-maghrébin, ce « mariage blanc »[43], du prohibitionnisme migratoire ou de la « lutte contre le terrorisme ».

Les Etats-Unis ont affiché, ces dernières décennies, une même impuissance – par exemple dans la gestion du dossier israélo-palestinien ou au fil de leurs interventions militaires en Irak – et une distanciation, toute relative, par rapport à la région du fait de leur priorité asiatique et de leur nouvelle indépendance énergétique. Un élément majeur serait néanmoins la reprise des relations américano-iraniennes, que laisse présager, à ce jour, l’évolution des négociations de Genève.

En revanche, la Russie revient en force en mer Noire, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. De la guerre d’Ukraine au démantèlement et à la satellisation de la Géorgie, de la suzeraineté exercée sur l’Arménie à l’instrumentalisation du conflit entre cette dernière et l’Azerbaïdjan, du développement des relations avec l’Iran à l’appui apporté au régime syrien et au réchauffement diplomatique avec l’Egypte ou à la coopération énergétique avec l’Algérie, les étapes de ce come-back sont bien connues. Mais il n’a pas été suffisamment relevé que l’abandon du South Stream et son remplacement par un Turkish Stream, annoncé à grands sons de trompe lors d’une visite de Vladimir Poutine à Ankara, en décembre 2014, place la Turquie dans une situation de dépendance énergétique accrue à l’égard de Gazprom, dont les conséquences politiques doivent d’autant moins être sous-estimées qu’elles renforcent simultanément sa main vis-à-vis de l’Union européenne. L’hypothèse d’un axe Moscou-Ankara, que conforte le mauvais vouloir de cette dernière à l’égard de la Turquie, propice à l’élaboration par celle-ci d’une stratégie de free rider, mérite d’être prise très au sérieux. Les négociations avec la Chine en vue de l’achat d’un système de défense anti-missiles, au grand dam de l’OTAN, ou le projet d’adhésion à l’Organisation de coopération de Shanghaï ne sont pas des signaux anodins. Nonobstant le différend entre la Russie et la Turquie à propos de la Syrie, Vladimir Poutine est le dirigeant étranger que Recep Tayyip Erdoğan rencontre le plus régulièrement. Et la vulnérabilité de la Bourse d’Istanbul à la chute du rouble, en décembre 2014, est révélatrice du degré d’intégration économique et financière des deux pays.

Grâce à la montée en puissance de son industrie et à l’autonomisation de ses réseaux d’affaires, la Chine pèsera économiquement en Asie antérieure et en Afrique septentrionale et occidentale, auxquelles elle pourra fournir des opportunités de distanciation relative par rapport à l’Europe, mais n’en deviendra pas un acteur politique important dans un avenir prévisible, sinon sous la forme du blocage diplomatique  des sanctions internationales à l’encontre de différents régimes dans l’enceinte des Nations-unies.

Les pétromonarchies du Golfe, divisées et concurrentes, exerceront leur suzeraineté financière et énergétique et poursuivront leurs stratégies d’influence idéologico-religieuse. Néanmoins, elles sont trop déconnectées des réalités sociales de la région, et trop obnubilées par l’Iran,  pour y imposer une domination néo-califale. En bref, aucun Etat de l’ensemble considéré ne sera en capacité d’en devenir l’hegemon, même si la Turquie et l’Iran, sur un mode majeur, le Maroc et l’Algérie, de manière plus modeste, ne cachent pas leurs ambitions, et si l’Egypte tente un come-back à la faveur de la crise libyenne. De même, le Nigeria a perdu l’essentiel de sa crédibilité en matière de leadership subsaharien. Dans ce contexte, l’ensemble de l’Asie antérieure et de l’Afrique septentrionale restera en proie à des rivalités interétatiques de moyenne portée, dont les conflits du Sahel, du Machrek et du Caucase fournissent d’ores et déjà le parangon, et à des convulsions politiques ethnoconfessionnelles, dont la combinatoire fondamentaliste islamo-chrétienne et la problématique de l’autochtonie constitueront la trame. De toutes les dynamiques que l’on peut actuellement entrapercevoir ou supputer, la plus préoccupante a trait à l’éventualité d’une « mexicanisation » du Sahel et de l’Afrique du Nord sous l’effet de la prohibition des narcotiques et de l’immigration, double prohibition qui est une source de rentes et est favorable à l’enrichissement et à la militarisation de trafiquants en partenariat avec les organisations criminelles d’Amérique latine et du Sud de l’Europe.

Dans tout l’espace historique considéré, l’arbre du djihadisme dissimule la forêt autrement plus conséquente d’un « gouvernement dans la violence »[44] polymorphe qui trahit moins la « faiblesse » ou la « faillite » de l’Etat qu’un mode de sa formation et de sa privatisation, et qui n’en est nullement l’antipode. C’est d’ailleurs une spécialiste de l’Empire ottoman, Karen Barkey, qui a été l’une des premières à démontrer comment « bandits » et « bureaucrates » étaient susceptibles de faire système[45]. Dans la perspective de l’économie politique, Béatrice Hibou a pour sa part expliqué comment la « dissidence économique » était en synergie avec le « contrôle politique »[46].

Les opérateurs de la violence – mouvements armés, milices, organisations criminelles, « coupeurs de route », délinquants – sont souvent étroitement connectés à des détenteurs de l’autorité étatique, ou à des mobilisations politiques, au service desquels ils commettent leurs méfaits. Par ailleurs, ils ne sont pas les derniers à pratiquer la « dissidence économique », éventuellement sur le mode de la criminalité pure et simple, ou en tirant parti de la rente de la guerre. L’histoire du nationalisme dans les Balkans ou du bolchevisme dans le Caucase, du sionisme en Palestine, des guerres civiles de Yougoslavie et d’Algérie dans les années 1990 abonde en cas de ce genre. Et aujourd’hui, le djihad ne fait pas exception : les jeunes Occidentaux qui rallient Da’ech sont souvent passés par la case de la délinquance avant de rejoindre un mouvement qui s’autofinance par l’accaparement des réserves bancaires, de la rente pétrolière et des richesses archéologiques des territoires dont il prend le contrôle. La dimension religieuse de certains mouvements n’est pas première, voire ne doit pas être prise pour argent comptant, même si elle participe de (et à) la définition ethnoconfessionnelle de l’appartenance politique : les djihadistes ouest-européens sont au fond très proches, dans les termes de l’époque, de ce que furent les adeptes des Brigades rouges, de la bande à Baader ou d’Action directe, dans les années 1970-1980, et, au regard de la sociologie politique, Boko Haram, au Nigeria, s’apparente à la LRA ougandaise ou aux grandes rébellions congolaises plutôt qu’à Aqmi ou Al Qaida. Indissociable de l’économie morale de la justice et de la dignité, la violence met en jeu le statut social des subalternes, en particulier de la jeunesse – éventuellement d’extraction servile, dans le Sahel – et l’économie politique de la citoyenneté, du travail, de la terre. Dans le double contexte du passage de l’empire à l’Etat-nation et au capitalisme, elle s’énonce aisément dans les idées d’autochtonie politique et d’authenticité culturelle ou religieuse[47].

Mais la violence reste inféodée aux logiques de l’Etat et de ses tenants, à la constitution et à la reproduction desquels elle contribue, sur le modèle colombien ou, si l’on s’en tient à la région, algérien, tchadien, centrafricain et afghan[48] : parce qu’elle est instrumentalisée par certains détenteurs du pouvoir d’Etat ; parce qu’elle inspire son orientation ethnoconfessionnelle ; parce qu’elle provoque la réponse collective du système d’Etats régional ou international, comme aujourd’hui en Syrie, en Irak et au Nigeria, quitte à réintégrer dans le jeu des Etats parias, tels que l’Iran, ou à fournir une rente et une aubaine de légitimité semblables à celles qu’exploitent l’Egypte et le Tchad sous prétexte de lutter contre le « terrorisme ». L’une des manifestations de ce « gouvernement dans la violence » est la création d’Etats croupions, fantoches et volontiers criminels – Transnistrie, Donbass, Abkhazie, Ossétie du Sud, Chypre Nord – par laquelle s’affirme la puissance d’Etats dominants – en l’occurrence la Russie et la Turquie – sur le mode de l’hommage du vice à la vertu[49]. Il n’est pas sûr que Da’ech remette en cause ce type de gouvernement puisque ce mouvement armé poursuit un objectif d’ « Etat islamique » et se situe largement dans la continuité de la domination des élites sunnites irakiennes sur lesquelles s’appuyait le régime baasiste, en bon légataire du régime mandataire britannique, confessionnellement orienté[50].

Très en vogue, les notions d’Etat « failli » ou « faible », outre qu’elles omettent de préciser les origines de sa débilité supposée, s’interdisent tout à la fois de saisir l’historicité propre des sociétés politiques auxquelles on les applique, et leur dénominateur commun à l’aune de la zone considérée. Elles ne sont donc d’aucune utilité pour délimiter cette dernière, hormis même le fait qu’elles l’aplatissent dans une vision normative et anhistorique.  En revanche, la problématisation de la sociologie historique et comparée du politique débouche sur l’identification d’un vaste espace allant de la mer Noire et de l’Asie centrale à l’Afrique centrale, que continuera à dominer le « gouvernement dans la violence » de transformations socio-économiques, démographiques et environnementales rapides selon les ressorts de la revendication d’autochtonie et de la mobilisation ethnoconfessionnelle.

 

Retour sur image : 1915

 

En tout état de cause, une conclusion, très modeste, peut être tirée de cette esquisse. Pourvu que l’on soit soucieux d’historicité, la notion d’ « aire culturelle » prête décidément plus à confusion qu’à autre chose, même à titre de fiction. Il semble préférable de lui substituer un concept plus neutre, comme celui d’espace historique, étant entendu qu’un tel espace relèvera toujours de la contingence, des partis pris d’une construction intellectuelle, d’une dimension imaginaire, d’une logique énonciative. De ce point de vue, il est assez clair que le bassin Méditerranéen, le Caucase et le Moyen-Orient forment un ensemble historiquement compréhensible qui ne s’est jamais actualisé que dans son rapport avec d’autres espaces historiques connexes, tels que les Balkans, la Russie, l’Asie centrale et l’Afrique sahélo-saharienne, ou encore l’Europe occidentale et septentrionale. Ce sont moins ses propriétés intrinsèques qui le caractérisent que la combinatoire de ses interactions avec son environnement et son propre mouvement. Un espace historique n’a pas grand chose de culturel ni de religieux, sinon son élaboration politique de ces dimensions inhérentes à toute vie sociale. Pour continuer à citer Gilles Deleuze, il est bien un « événement », au lieu d’être une « essence ».

Et c’est bien à l’échelle de cet « événement » qu’il convient de situer et de comprendre le génocide des Arméniens par le Comité Union et Progrès, en 1915, en le « dé-orientalisant ». Au-delà du débat stérile sur les « frontières naturelles » de l’Europe, le problème de l’appartenance, ou non, de la Turquie à celle-ci reçoit alors sa réponse, cruelle. Du point de vue de la sociologie historique du politique, la Turquie est née de la même matrice nationaliste que les Etats balkaniques – Grèce comprise – et caucasiens – Arménie comprise –, et elle participe du même moment post-ottoman de la formation de l’Etat-nation qu’Israël, l’Irak, la Syrie, le Liban (l’Algérie, l’Egypte, la Tunisie, la Libye relèvent d’une séquence convergente, mais distincte : celle de l’annexion, plus ou moins déguisée, dès avant 1914, par des puissances européennes, de provinces ottomanes). La preuve ultime de son appartenance à l’Europe n’est-elle pas alors le génocide des Arméniens, dans la mesure où le Comité Union et Progrès est allé jusqu’au bout de la logique ethnoconfessionnelle inhérente au nationalisme culturel de type balkanique, et a anticipé la « solution finale » des nazis, sous le regard embarrassé, mais nullement dissuasif, de ses conseillers militaires allemands, ou encore les déportations meurtrières de l’Union soviétique stalinienne ? Dans la mesure aussi où la République kémaliste, légataire universelle des Jeunes Turcs, en a assumé les conséquences, en a tiré économiquement profit, l’a complété par l’ « échange des populations » avec la Grèce non sans bénéficier de l’onction de l’Entente, l’a nié politiquement et blanchi judiciairement, et enfin en a extirpé la mémoire du Grand récit national ? Ce disant, il ne s’agit pas d’en revenir aux vieilles lunes d’une histoire intentionnaliste, téléologique, raisonnant en termes diffusionnistes d’invention, d’influence, de legs. Nous parlons d’un moment historique, dont nous ne sommes pas sortis, et dont l’histoire ne peut être que « fragmentée »[51].

Simples interrogations, donc, troublantes car elles mettent à mal la bonne conscience européenne et le dolorisme arménien sans pour autant exempter la Turquie de ses responsabilités, à la fois civiques et étatiques. Elles ont au moins le mérite de nous arracher à la pesanteur confortable des histoires nationales, de « sauvegarder l’histoire de la nation », comme nous y invitait Prasenjit Duara[52] – tel était l’objectif de Timothy Snyder lui-même, on s’en souvient –, et de nous libérer des illusions identitaires. Au même titre que le sionisme et le nationalisme palestinien, ou que le salafisme et le pentecôtisme, au Nigeria, les nationalismes arménien et turc sont des « ennemis complémentaires », nés d’une même dynamique politique, celle du passage de l’empire à l’Etat-nation, et dont la combinatoire s’est soldée par le génocide de 1915. Une telle issue n’était pas inéluctable. Néanmoins, les trajectoires des différents pays qui ont connu une mue politique similaire dans la région ne donnent pas à penser qu’une autre solution que celle de la purification ethnoconfessionnelle, fût-ce sur un mode moins radical, aurait pu prévaloir, dès lors que la forme impériale a semblé épuisée et incapable d’engendrer un type de citoyenneté spécifique adapté à l’âge démocratique, au mirage de l’ « économie nationale » et aux impératifs de l’Etat-Providence. La passion nationale a balayé la raison d’empire. Le tourbillon de cendres qu’elle a soulevées n’est pas encore retombé, et rares sont les esprits de bonne volonté et de bonne critique qui sauront aujourd’hui, à Erevan, Istanbul ou ailleurs, regarder en face leur passé enchevêtré. A ceux-ci, amitiés, respect et longue vie !

 

 


[1] Leçon de clôture du cours de Jean-François Bayart, « Ce que comparer peut dire », Rabat, Ecole de gouvernance et d’économie (EGE), Mohammed VI Polytechnic University, 2014-2015, prononcée le 24 avril 2015.

[2] Erik Jan Zürcher, The Unionist Factor. The Role of the Committee of Union and Progress in the Turkish Nationalist Movement, 1905-1926, Leyde, E. J. Brill, 1984.

[3] Publié en France sous le titre Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, 2012.

[4] Ibid,pp. 621 et suiv.

[5] Ibid, passim (notamment p. 616).

[6] Ibid, pp. 25 et 27.

[7] Timothy Snyder, « Voir et comprendre », Le Débat, 172, novembre-décembre 2012, p. 190.

[8] Ibid, p. 192.

[9] Voir, par exemple, Le Débat, 172, novembre-décembre 2012 et Contemporary European History, 21 (2), 2012.

[10] Dido Sotiriu, Terres de sang, Paris, Hatier, 1996 pour la nouvelle édition française.

[11] George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.

[12] Notons néanmoins qu’en France le Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale de 2013 a abandonné cette notion d’ « arc de crise », qu’avait introduite son prédécesseur.

[13] Ainsi, à titre d’exemple, nous avons choisi de fonder à Rabat, en 2014, une chaire d’Etudes africaines comparées qui prend en considération l’intégralité du continent et met l’accent sur les connexions transsahariennes entre sa partie septentrionale et ses parties subsahariennes, plutôt que de se consacrer à la seule « Afrique noire », comme l’on disait jadis – une option que rendent plus évidente la localisation de cette chaire au Maroc et l’actualité de la crise de sécurité dans laquelle est plongé le Sahel, mais surtout que justifie l’historicité des sociétés analysées, en particulier l’ancienneté de la suzeraineté commerciale et religieuse marocaine sur la partie occidentale du Sahara et du Sahel. Néanmoins, cette délimitation du champ de compétence de ladite chaire entre en concurrence avec la définition habituelle du Moyen-Orient, telle qu’elle est en vigueur dans la plupart des Universités nord-américaines ou britanniques, et même françaises. Il s’agit donc bien d’un choix, en partie arbitraire, qu’inspire une définition politique de l’institution – en l’occurrence la formulation d’une politique scientifique.

Pareillement,  la revue Politique africaine, initialement vouée aux études subsahariennes, s’est ouverte en 1998, à l’initiative de ses nouveaux co-rédacteurs en chef, Richard Banégas et Béatrice Hibou, à l’Afrique du Nord, à laquelle elle a depuis consacré plusieurs numéros.

[14] Nous entendons par culturalisme la propension à reconnaître à une culture, définie de manière uniforme et anhistorique, la capacité de déterminer l’action politique, économique, sociale ou autre de ses membres. Ainsi, par exemple, du rapport de causalité que certains établissent entre une religion et le comportement  de ses adeptes. Les débats actuels sur l’islam ou, il y a quelques années, sur les « valeurs confucéennes » fournissent de bonnes illustrations de ce mode d’interprétation. Pour sa critique, je me permets de reporter à Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996 et « Culture and development : do social struggles make a difference ? » in Jean-Philippe Platteau, Robert Peccoud, eds., Culture, Institutions, and Development. New Insights into an Old Debate, Oxford, Routledge, 2011, pp. 65-84 (ou « Culture et développement : les luttes sociales font-elles la différence ? », L’Economie politique, 38, avril 2008, pp. 29-56). Rappelons, par ailleurs, que Max Weber n’était pas culturaliste et n’a jamais fait de l’ « éthique protestante » la cause de l’ « esprit du capitalisme », contrairement à ce que l’on affirme souvent.

[15] Paul Veyne, L’Inventaire des différences, Paris, Le Seuil, 1976.

[16] Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 1968. Sur cette conception du comparatisme, voir Jean-François Bayart, « Comparer en France : petit essai d’autobiographie disciplinaire », Politix, 21 (83), octobre 2008, pp. 201-228.

[17] De même, le terme de Sahel a longtemps désigné, pour les Ouest-Africains, la « rive » nord du Sahara, même si certains chroniqueurs arabes du 17e siècle pouvaient parler des royaumes « du Sahel » à propos de Tombouctou et de Gao. C’est à partir du 20e siècle que les géographes et les climatologues européens ont parlé du Sahel pour désigner la zone immédiatement subsaharienne courant de l’océan Atlantique à l’océan Indien. Le terme n’a pris son sens actuel que dans les années 1970, à la suite de la Grande famine de 1973-1974 : des chercheurs publient un remarqué Sécheresses et famines du Sahel (Maspero, 1975), un Comité inter-Etats de lutte contre la sècheresse dans le Sahel est créé, et l’OCDE fonde son Club du Sahel. Le terme revêt ensuite une connotation sécuritaire avec la création du GSPC en 1998, la multiplication des prises d’otage, l’institution de structures militaires multilatérales ou américaines. Certains vont jusqu’à parler d’un « Sahelistan ». Ajoutons que, pour les Tunisiens, le Sahel est une région littorale dont la connotation, éminemment politique, renvoie aux régimes de Bourguiba et de Ben Ali, réputés avoir promu les élites et les intérêts de cette partie du pays au détriment de ceux de l’hinterland, et grâce à leur alliance avec les beldi, les grandes familles de Tunis qui étaient associées à la domination ottomane.

[18] Voir par exemple Ilan Pappé, ed., The Israel/Palestine Question, Londres, Routledge, 1999.

[19] Pour reprendre l’expression de Romain Bertrand à propos de la rencontre entre Javanais et Hollandais au 16e siècle : L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), Paris, Editions du Seuil, 2011. Voir aussi la contribution importante sur la « Méditerranée des anthropologues », de part et d’autre de la mer (et des Alpes) : Dionigi Albera, Mohamed Tozy, dir., La Méditerranée des anthropologues. Fractures, filiations, contiguïtés, Paris, Maisonneuve et Larose, Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme, 2005.

[20] Christophe Picard, La Mer des califes. Une histoire de la Méditerranée musulmane (VIIe-XIIe siècle), Paris, Editions du Seuil, 2015, notamment p. 348.

[21] Ibid, pp. 80-81.

[22] Je cite une recherche de Muriam Haleh Davis, « ‘The Plan is not fundamentally economic’ : the Constantine Plan and the transformation of Homo Economicus in Algeria », Lyon & Paris, 2015, sous presse.

[23] Voir à ce sujet le livre fondamental de Fariba Adelkhah, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation, Paris, Karthala, 2012.

[24] Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea. A Study of Mediterranean History , Oxford, Blackwell, 2000. Voir aussi Dionigi Albera, Mohamed Tozy, dir., La Méditerranée des anthropologues, op. cit.

[25] Jocelyne Dakhlia, Islamicités, Paris, Presses universitaires de France, 2005.

[26] Karen Barkey souligne l’importance de ces marches à propos de l’Empire ottoman in Empire of Difference. The Ottomans in Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, pp. 83 et suiv.

[27] Plutôt que d’Asie mineure ou d’Asie occidentale ancienne, on parlera d’Asie antérieure, dans la tradition géographique du 19e siècle, pour désigner, outre la Turquie anatolienne contemporaine, les pays du Caucase et de l’Asie centrale, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran et la Mésopotamie, ces contrées ayant d’ailleurs été peu ou prou marquées par la conquête d’Alexandre, et plus profondément par le rayonnement culturel et commercial de la Grèce antique. Le terme d’Asie antérieure correspond plus ou moins au Proche-Orient antique, composé de la Mésopotamie, de l’Asie mineure, de l’Arménie, de la Perse, de la Syrie et de l’Arabie.

[28] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.

[29] A titre d’exemple, relevons la croissance de 167% des acquisitions immobilières en Turquie de la part d’investisseurs saoudiens et koweitiens, en 2014, ce qui relègue les Allemands au troisième rang des ressortissants étrangers propriétaires de biens immobiliers dans ce pays.

[30] L’économie politique de l’ombre de la République islamique d’Iran, à l’interface des secteurs public et privé, dans le contexte de la libéralisation et de son lot de privatisations en trompe l’œil, a été bien documentée par Fariba Adelkhah, Les Mille et une frontières de l’Iran, op. cit. et Kevan Harris, « The rise of the subcontractor state : politics of pseudo-privatization in the Islamic Republic of Iran », International Journal of Middle Eastern Studies, 45, 2013, pp. 45-70.

[31] Michael Walzer, « Les deux universalismes », Esprit, 187, 1992, pp. 114-133 et « Universalisme et valeurs juives », Raisons politiques, 7, 2002.

[32] Eric Hobsbawm, Terence Ranger, eds., The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983 (traduction française aux éditions d’Amsterdam, 2006). L’équipe d’historiens que réunit cet ouvrage rappelle que nombre des « traditions », reconnues comme telles de nos jours, ont en fait été « inventées » aux 19e et 20e siècles, à l’instar des rituels de la monarchie britannique. Elles sont indissociables de la société de masse industrielle qui a rendu possibles non seulement leur élaboration, mais aussi leur inculcation et leur diffusion dans l’ensemble du corps social. « ‘Invented tradition’ is taken to mean a set of practices, normally governed by overtly or tacitly accepted rules and of a ritual or symbolic nature, which seek to inculcate certain values and norms of behaviour by repetition, which automatically implies continuity with the past », écrivait Eric Hobsbawm (ibid, p. 1). La vogue du néogothique dans l’architecture et l’urbanisme du 19e siècle, en Europe et en Amérique du Nord, et plus largement de l’imaginaire romantique réhabilitant le Moyen-Âge, sur les modèles de Walter Scott, de Victor Hugo ou de Viollet-Leduc, en est sans doute l’un des meilleurs exemples. Dans la société moderne de consommation, la formation de la valeur de la marchandise participe souvent d’un tel processus d’invention de la tradition, dont témoignent par exemple l’émergence des cuisines et des produits de « terroir » se voulant « authentiques », la mode des « fermettes » arborant leur « colombage » dans une Normandie réduite au rang de banlieue résidentielle de Paris ou des « poutres apparentes » du Marais au plus fort des Trente Glorieuses, la prolifération des musées de tout et de n’importe quoi. Les historiens et les anthropologues ont démontré pour leur part que l’invention de la tradition a été au cœur de la formation de l’Etat colonial, de la cristallisation de ses consciences culturelles et politiques telles que le nationalisme dans la plupart des pays du « Tiers monde », le communalisme en Inde ou l’ethnicité en Afrique, et de sa reproduction au lendemain des indépendances. La problématique de l’invention de la tradition a été largement reprise et débattue par les sciences sociales, ce qui a conduit ses promoteurs à l’affiner, à la rendre moins mécaniciste, et à revenir sur certaines de leurs affirmations initiales (voir par exemple http://enquete.revues.org/319 ).

[33] Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea, op. cit. ; Judith Scheele, Smugglers and Saints of the Sahara. Regional Connectivity in the Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

[34] Ici, la lecture de Vincent Lemire, Jérusalem 1900. La ville sainte à l’âge des possibles, Paris, Armand Colin, 2013, est particulièrement stimulante.

[35] Michele U. Campos, Ottoman Brothers. Muslims, Christians, and Jews in Early Twentieth-Century Palestine, Stanford, Stanford University Press, 2011 ; Nathalie Clayer, Aux origines du nationalisme albanais. La naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe, Paris, Karthala, 2007 ; Hasan Kayali, Arabs and Young Turks. Ottomanism, Arabism, and Islamism in the Ottoman Empire, 1908-1918, Berkeley, University of California Press, 1997.

[36] La notion, d’ailleurs débattue par les historiens, a été avancée par Fuat Dündar au sujet de la politique du Comité Union et Progrès à la fin de l’Empire ottoman, et plus spécialement à propos de la déportation des Grecs et de l’extermination des Arméniens, ou des politiques de purification ethnique conduite par les nationalistes des Balkans au détriment des populations musulmanes.

[37] François Georgeon, dir., « L’Ivresse de la liberté ». La révolution de 1908 dans l’Empire ottoman, Paris, Peeters, 2012.

[38] Ariane Zambiras, Jean-François Bayart, dir., La Cité cultuelle. Rendre à Dieu ce qui revient à César, Paris, Karthala, 2015 et Jean-François Bayart, « Religion et politique en Afrique : le paradigme de la cité cultuelle », Etudes africaines comparées, 1, avril 2015 http://www.egerabat.com/chaire-afrique/wp-content/uploads/2015/03/Etudesafricainescomparées-1-7avril-Revu-SDER4.pdf

[39] Les spécialistes du Nigeria ont bien montré comment les fondamentalismes pentecôtiste et islamique se nourrissent l’un l’autre et forment une combinatoire de radicalisation et de passage à la violence : ils sont des « ennemis complémentaires », aurait dit Germaine Tillion.

[40] Eric Hobsbawm, Terence Ranger, eds., The Invention of Tradition, op. cit.

[41] Jean-François Bayart, Romain Bertrand, « De quel ‘legs colonial’ parle-t-on ? », Esprit, décembre 2006, pp. 134-160.

[42] Paul Veyne, L’Inventaire des différences, op. cit.

[43] Béatrice Hibou, Luis Martinez, « Le Partenariat euro-maghrébin: un mariage blanc ? », Les Etudes du CERI, 47, novembre 1998.

[44] J’emprunte l’expression à Jacobo Grajales, Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie, Paris, Karthala, sous presse.

[45] Karen Barkey, Bandits and Bureaucrats. The Ottoman Route to State Centralization, Ithaca, Cornell University Press, 1994.

[46] Béatrice Hibou, « Les enjeux de l’ouverture au Maroc. Dissidence économique et contrôle politique », Les Etudes du CERI, 15, avril 1996.

[47] Peter Geschiere, The Perils of Belonging. Autochtony, Citizenship, and Exclusion in Africa & Europe, Chicago, The University of Chicago Press, 2009 et Jean-François Bayart, Peter Geschiere, Francis Nyamnjoh, "Autochtonie, démocratie et citoyenneté en Afrique", Critique internationale, 10, janvier 2001, pp. 53-70.

[48] Jacobo Grajales, Gouverner dans la violence, op. cit. ; Luis Martinez, La Guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, 1998 ; Marielle Debos, Le Métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres, Paris, Karthala, 2013 ; Emmanuel Chauvin, Christian Seignobos, « L’imbroglio centrafricain. Etat, rebelles et bandits », L’Afrique contemporaine, 4, 2013, pp. 119-148 ; Gilles Dorronsoro, La Révolution afghane. Des communistes aux tâlebân, Paris, Karthala, 2000 ; Fariba Adelkhah, dir., « Guerre et terre en Afghanistan », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 133, 2013.

[49] En Afrique subsaharienne, l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya ont pareillement structuré leurs zones d’influence respectives en RDC et en Somalie selon ce même mode opératoire, en s’inspirant de la « gestion » par Israël du Sud-Liban.

[50] Voir la petite mise au point de Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech. L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, Paris, La Découverte, 2015, qui insiste à la fois sur l’orientation étatiste du mouvement et sur sa remise en cause du système régional postmandataire d’Etats.

[51] Pour reprendre l’expression d’Anahide Ter Minassian, L’Echiquier arménien entre guerres et révolutions. 1878-1920, Paris, Karthala, 2015, p. 8.

[52] Prasenjit Duara, Rescuing History from the Nation. Questioning Narratives of Modern China, Chicago, The University of Chicago Press, 1995.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.