Tsipras = Dubcek ? Merkel = Brejnev ? Non que l’arrivée au pouvoir de Syriza à Athènes fût comparable au Printemps de Prague. Non que la tutelle de l’Eurogroupe sur la Grèce soit analogue à l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’Armée rouge et les troupes supplétives du Pacte de Varsovie, en 1968. Tant s’en faut. Néanmoins, la comparaison mérite que l’on s’y arrête car, dans les deux cas de figure, prévaut la doctrine de la « souveraineté limitée » au sein d’un ensemble régional qui mutualise l’exercice de celle-ci sous la houlette plus ou moins pesante d’un hegemon, et entend « normaliser » ses dissidents.

Ce rapprochement choquera plus d’un lecteur. Comment assimiler le libre consentement au marché, par le truchement d’élections démocratiques, à l’imposition militaire d’un régime totalitaire ? En réalité, la renonciation par l’Etat à certaines de ses prérogatives est inhérente à sa formation (1). L’accession à la souveraineté nationale passe par l’abdication immédiate de pans entiers de cette dernière, ne serait-ce que par la reconnaissance de la suprématie du droit international. Au 19e siècle, les nouveaux Etats balkaniques – la Grèce, déjà, mais aussi la Roumanie – furent placés sous la « protection collective » de puissances européennes, que symbolisait l’arrivée sur le trône de monarques étrangers et qui entraînait l’application de « conditionnalités » politiques ou économiques drastiques, sujettes, comme il se doit, à des contournements systématiques de la part des autorités assujetties (2). En 1919, l’érection des « nationalités » de l’Empire austro-hongrois en Etats-nations fut conditionnée à leur acceptation des Quatorze Points de Woodrow Wilson (2). Au cours de la Guerre froide, le processus d’intégration ou d’internationalisation de l’Etat était encore plus poussé dans le camp occidental qu’au sein du Pacte de Varsovie, contrairement à ce que donna à penser la « doctrine Brejnev », en 1968 : là où celle-ci confisquait la souveraineté au profit d’un Etat dominant, le bloc de l’Ouest la partageait entre ses membres, fût-ce au prix d’une asymétrie au profit du premier d’entre eux, dans le cadre de l’Alliance atlantique et des institutions multilatérales de Bretton-Woods.

Bien sûr, le critère de la démocratie est un élément de différenciation important entre ces différentes situations d’aliénation de la souveraineté nationale. Mais, précisément, cette considération permet de relativiser l’exemplarité que s’auto-attribue l’Europe. De démocratie dans les Balkans du 19e siècle, il n’y eut point. En Europe centrale, l’autoritarisme ethnoconfessionnel pointa vite son nez sitôt tourné le dos de Woodrow Wilson, et même le supposé démocrate Edvard Benes engagea une politique de discrimination ethnique à l’encontre des Sudètes germanophones dès l’entre-deux guerres, avant de pouvoir expulser ceux-ci à la faveur de la défaite de l’Allemagne nazie, avec l’assentiment de Churchill et Roosevelt (4). Après la Seconde Guerre mondiale, le « Monde libre » ne lésina pas sur les moyens coercitifs pour écraser ses dissidents, réprimant les mobilisations ouvrières ou paysannes et les mouvements de protestation contre l’OTAN, recourant à l’occasion aux techniques de la contre-insurrection pour mettre en oeuvre une « stratégie de la tension » – selon l’expression italienne –, cooptant en Allemagne des anciens nazis, et s’alliant en Grèce, en 1946-1949, aux ex-collaborateurs pour écraser les communistes, puis, en 1967, pour appuyer le régime des Colonels. Ce que l’on a nommé le « Gladio », par référence à la branche italienne de ce dispositif multilatéral répressif, a opéré en Europe jusque dans les années 1970-1980, comme l’ont prouvé les menées de la CIA et des services secrets nationaux au Portugal, après la révolution des Œillets, en Italie, dans le contexte de la lutte contre les Brigades rouges, en Turquie, aux dépens de la gauche radicale, du mouvement autonomiste kurde et de la résistance syndicale contre l’ajustement structurel de l’économie. Dans ce « Monde libre », l’horizon de l’« Etat profond », à l’interface de l’armée, des services secrets et du milieu criminel, était bien le coup d’Etat, voué à empêcher l’arrivée au pouvoir des « communistes », réels ou supposés, et à installer ou défendre le capitalisme. Tantôt il y eut passage à l’acte, comme en Grèce, en 1967, ou en Turquie, en 1980. Tantôt le jeu des urnes a rendu superflu celui-ci, comme au Portugal ou en Italie et, faut-il ajouter, en France. Car n’oublions pas que feu Charles Pasqua, avec son SAC et son cercle tout particulier d’amis corses, fut une grande figure de l’« Etat profond » français, l’autre visage de Sainte République.

Plus que d’autres, la Grèce, dans son histoire récente, a souffert de cette face cachée du « Monde libre », y compris dans la triste aventure chypriote de 1974 qui fut au régime des Colonels ce que les Malouines furent aux généraux argentins, à ceci près que la Méditerranée orientale n’en est toujours pas sortie. Elle est aux prises avec son passé, un passé « qui ne passe pas », selon l’expression fameuse de l’historien Henry Rousso (5), et que les Européens de l’Ouest méconnaissent. Or, celui-ci ne se résume pas au traumatisme de l’Occupation allemande, tel qu’il est volontiers mis en scène, à l’initiative notamment de certains responsables de Syriza. Ou, plus exactement, ce passé est plus complexe que l’espèce de western opposant les pauvres Grecs aux méchants Allemands (ou les Grecs irresponsables aux vertueux Allemands) qui se joue à guichets fermés. Au 19e siècle, les premiers pas calamiteux de l’Etat grec indépendant sont placés sous la protection de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie, et sous les auspices d’une dynastie allemande. Pour désigner cette période, les Grecs parlent de « xénocratie ». La modernisation de l’économie, engagée dans une conjoncture internationale défavorable, gonfle la dette et conduit, en 1893, à un premier défaut, qui se solde par la mise sous tutelle des finances et des ressources du pays. Pendant la Première Guerre mondiale, la Grèce se déchire entre les partisans de la Triple Entente et la monarchie favorable à l’Allemagne. La défaite du Deuxième Reich, en 1918, l’effondrement de l’Empire ottoman qui s’en est suivi, et la révolution bolchevique en Russie se traduisent in fine par l’afflux de 1,5 million de réfugiés (pour une population de 4,7 millions d’habitants) chassés de la mer Noire et d’Anatolie, une « Grande Catastrophe » dont la Grèce ne s’est jamais vraiment remise. La crise de 1929 met à nouveau à genou financièrement le pays, en 1934, et ouvre la voie à l’instauration d’une dictature fasciste, ballottée entre les puissances de l’Axe et les manœuvres de la Grande-Bretagne. L’invasion italienne, puis allemande de 1940, et l’occupation qui en résulte, sont d’une dureté effrayante – 8% de la population meurent dans les combats ou de faim –, mais surtout divisent la Grèce dans sa chair, entre monarchistes et communistes, entre résistants et collaborateurs. La guerre civile de 1946-1949, le coup d’Etat de 1967, le renversement de Mgr Makarios, à Chypre, en 1974, sont les produits dérivés de ce schisme politique. Aujourd’hui, Aube dorée, qui attend en embuscade l’échec de Syriza, est la légataire universelle de la part maudite de la Grèce, que les autres membres de l’Union européenne préfèrent chasser de leur esprit, sans doute parce qu’elle attise leur mauvaise conscience : répétons-le, les chancelleries, les services secrets occidentaux ont peu ou prou accepté, cautionné, encouragé, inspiré – c’est selon – les épisodes les plus violents de l’histoire politique du pays depuis la Seconde Guerre mondiale, pourvu qu’ils servissent leurs intérêts.

Plutôt pour le pire que pour le meilleur, directement ou indirectement, la Grèce moderne a ainsi vécu à l’heure allemande depuis sa fondation, en 1830. Et le déni de démocratie auquel se sont livrés les dirigeants de l’Eurogroupe, sous la pression d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble, sera décrypté à l’aune de cette histoire. Non parce que les Allemands d’aujourd’hui doivent être tenus pour responsables des errements de ce « passé qui ne passe pas ». Mais parce que celui-ci continue de résonner dans la conscience contemporaine de la Grèce et de lui fournir un cadre cognitif, selon une relation dialogique qu’avait bien conceptualisée le linguiste soviétique Mikhaïl Bakhtine.

On a parlé de « coup d’Etat financier » lorsqu’ont été dévoilés les contours de l’accord du 13 juillet entre la Grèce et ceux que l’on ne peut plus véritablement qualifier de partenaires. Pour excessif qu’il puisse paraître – notamment au regard du vrai coup d’Etat de 1980 en Turquie, fomenté pour rendre politiquement possible le règlement de la question de la dette internationale contractée par ce pays, grâce à la libéralisation radicale de son économie – le terme sonne malheureusement juste. Après tout, la délégation grecque, sous strangulation financière depuis plusieurs jours, a dû consentir une reddition en rase campagne. Faisant fi de la légendaire culture du compromis dont elle s’enorgueillissait, l’Union européenne a placé le revolver sur la tempe de l’un de ses membres, selon la métaphore consacrée, pour annuler les résultats incontestés d’élections et d’un référendum démocratiques. En 2014, l’ancien Premier ministre, Antonis Samaras, avait voulu saisir les urnes, déjà contre l’avis des autres membres de l’Union monétaire, afin de faire avaliser le nouveau train de réformes et de mesures d’austérité que ceux-ci lui imposaient. Le 25 janvier 2015, le verdict des électeurs a été clair, et Syriza est parvenu au pouvoir avec un double mandat : maintien dans la zone euro, mais révision de la politique d’austérité. Son leader, devenu Premier ministre, a été plébiscité sur cette base, lors du référendum du 5 juillet. Qu’à cela ne tienne ! On l’a contraint à accepter, la semaine suivante, un plan encore plus dur, au mépris de la volonté populaire démocratiquement réitérée. On a exigé de lui, et obtenu, l’abrogation de lois votées par le Parlement quelques mois auparavant, conformément à un programme validé par une consultation irréprochable. On a placé ce Parlement sous la tutelle d’un conseil fiscal à la solde des créanciers, qui peuvent ex ante mettre leur veto à tout projet de loi ayant des conséquences financières. On a extorqué à Alexis Tsipras la création d’un fonds de privatisations destiné au service de la dette, aux investissements et, surtout, à la restructuration du secteur bancaire, un fonds que Wolfgang Schäuble entendait même domicilier à Luxembourg. En bref, la démocratie, en Union européenne, ou en tout cas en zone euro, est devenue une variable d’ajustement de la « normalisation » financière (je rappelle aux plus jeunes de mes lecteurs que l’intervention de l’Union soviétique, le 21 août 1968, entendait « normaliser » la Tchécoslovaquie, en proie aux graves errements de son Printemps). Vu de Bruxelles et de Francfort, le pouvoir du peuple s’arrête là où commence celui de la finance.

La leçon est terrible, et frappe de discrédit la construction européenne elle-même, aux yeux de ses propres partisans, ainsi que le montre l’embarras des plus sincères d’entre eux. Et comme ce plan est absurde, voué à l’échec, porteur d’une récession irréversible, de l’aveu du FMI, de la BCE, de la quasi-unanimité des économistes, force est d’admettre que sa rationalité se trouve ailleurs. Que cherchent, au fond, Angela Merkel, Wolfgang Schäuble, et tous les dirigeants européens qui ont cautionné leur ligne dure ? Obtenir financièrement et politiquement ce qu’ils n’ont pu réussir diplomatiquement, du fait de l’opposition de la France et de quelques autres : à savoir, le Grexit ? Ou bloquer tout effet de contagion dans le reste de l’Union européenne en « normalisant » la Grèce, afin d’empêcher des mouvements démocratiques comme Podemos de remettre en cause l’hégémonie « national-libérale » (6) qui s’est imposée électoralement sur le Vieux Continent, depuis 1980 ?

Dans cette seconde hypothèse, le face-à-face dramatique entre Alexis Tsipras et Angela Merkel, et le renoncement final de ce dernier, au petit matin du 13 juillet, pour « éviter un désastre » à son pays, évoqueraient bien les entretiens d’une violence extrême entre Brejnev et Dubcek pendant l’été 1968, et le sacrifice presque christique de celui-ci pour conjurer le pire. D’occupation d’Athènes par les chars il n’y aura certes pas. Mais, de ce fait, nous ne verrons pas non plus les Grecs se jeter sur les « hommes en noir » de l’Eurogroupe pour essayer de les convaincre de l’iniquité de leur occupation. Tout se fera dans l’ouate de la dépolitisation, qui est le vrai mode de gouvernement national-libéral, à moins qu’une fraction de la population ne se soulève ou ne passe à l’action violente, hypothèse plausible et néanmoins improbable.

On continuera donc de nous parler de « morale », de « corruption », d’ « incompétence » avec un cynisme parfait, et une bonne conscience insupportable. Après tout, l’Allemagne est le pays qui n’a jamais honoré sa dette, ni après la Première Guerre mondiale ni après la Seconde. Au début du millénaire, la décision politique d’intégrer la Grèce à la zone euro a été prise en toute connaissance de cause, notamment quant à l’état de son système bancaire et financier (7). Ses partenaires ne se sont guère émus des chantiers formidables qui s’offraient à eux pour la préparation des Jeux Olympiques de 2004, dont ils avaient soutenu l’organisation à Athènes, la salive aux lèvres. Ils persistent à parler d’aide « à la Grèce » et de réduction des dépenses publiques, alors que le contribuable européen sauve surtout, pour l’instant, ses propres banques, que menace leur exposition inconsidérée sur le marché hellène depuis plusieurs décennies.  Et, jusqu’à aujourd’hui, ils s’opposent à la remise en cause, par Athènes, des achats d’armes dont la France et l’Allemagne sont de gros fournisseurs. Ne se dit-il pas qu’en 2009 la réticence d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy à venir promptement au secours du gouvernement de Georges Papandreou, qui venait de « découvrir » le désastre laissé par les conservateurs – retard à l’allumage dont le coût financier s’avérera exorbitant, et dont nous n’avons pas fini de payer le prix – devait beaucoup à leur désir de voir Athènes honorer des contrats de cette nature, alors que la Turquie, en guise de « mesure de confiance », retirait son armée de la côte égéenne pour encourager sa voisine à réduire ses dépenses militaires ? Quant au fonds de privatisations imposé par l’Allemagne à la Grèce, il contraindra celle-ci à brader ses actifs dévalués par la crise, et permettra aux entreprises européennes de faire main basse sur les derniers bijoux de la famille hellène au prix qu’elles voudront bien fixer.

Mise au regard des souffrances sociales qu’inflige au peuple grec une politique vaine d’austérité, une telle posture, aussi moralisatrice que prédatrice, donne la nausée. Non qu’il faille absoudre la « Grèce », allons jusqu’à dire « les Grecs », de toute responsabilité dans le présent naufrage. En démocratie, les électeurs ont les gouvernants qu’ils méritent, c’est-à-dire qu’ils élisent. Le gouffre dans lequel l’économie grecque s’est jetée a été creusé par des majorités parlementaires qu’ont alternativement dominées la Nouvelle Démocratie et le PASOK. Et le gouvernement d’Alexis Tsipras a multiplié les faux-pas, croyant aux dieux et attendant peut-être qu’Artemis substitue à Iphigénie, sur le point d’être sacrifiée, une simple biche, comme le persifle de manière assassine le réalisateur Panos H. Koutras (8). Mais rien n’eût été possible sans la complicité systémique entre la classe dirigeante hellène et la classe dirigeante ouest-européenne. Et la détermination à contrer, voire démettre, un Premier ministre qui, pour la première fois, n’est pas issu de l’establishment et se donne pour programme de nettoyer les Ecuries d’Augias est troublante.

Quoi qu’il en soit, les airs de vertu outragée dont se pare l’Union européenne ont surtout l’avantage pour les uns, et l’inconvénient pour l’avenir même de cette dernière, d’occulter le vrai problème. La formation d’un marché unique s’effectue historiquement de manière asymétrique et crée des périphéries qui sont moins marginalisées que subordonnées au centre économique, et généralement réduites à l’état de réserves de main d’œuvre, de parcs de loisirs, voire de poubelles sociales où l’on entasse les inadaptés de tous poils. Cette asymétrie peut être organisée de façon coercitive, comme dans la plupart des empires coloniaux. Elle peut également être imposée politiquement, en donnant lieu à des transactions d’ordre électoral, clientéliste ou redistributif. C’est ce qui s’est, par exemple, produit en Europe occidentale, et notamment en France. Des départements comme la Lozère, l’Ardèche, la Creuse, la Corrèze, l’Yonne ont été dépeuplés autant, d’ailleurs, par la guerre « nationale » de 1914-1918 que par la révolution industrielle, et se sont désertifiés. Mais ils ont donné à la République une bonne part de son élite dirigeante, et ils ont bénéficié de retours, sous forme d’investissements publics, de mesures d’accompagnement social, de dispositions d’aménagement du territoire, de solidarité fiscale. Surtout, nul n’a songé à leur demander de payer leur dette ! La Grèce, c’est une Ardèche dont la « banane bleue » de l’Europe du Nord a siphonné la maigre industrie, dont la Politique agricole commune a noyé le marché des produits alimentaires, qui certes a reçu des fonds structurels pour améliorer ses infrastructures mais dont l’utilisation a été dévoyée par l’alliance de son oligarchie avec de grands groupes ouest-européens, et qui pourtant se voit contrainte de payer « sa » dette, sans avoir véritablement profité de la solidarité fiscale qu’aurait permise un impôt européen sur le revenu. Il y a là un angle mort, et un non dit, de la construction européenne plus dévastateur que celui d’une zone monétaire sans gouvernement économique. Car il ne s’agit pas seulement, en l’occurrence, d’un problème aseptisé de « gouvernance », mais bel et bien d’une question politique de justice sociale.

Ainsi, donc, la Grèce est « occupée » et « normalisée » financièrement, au nom de la monnaie et de la « morale » fiscale, par des « hommes en noir ». Elle vit derechef en « xénocratie », subordonnée à une nouvelle « commission de la dette », comme après 1893. Mais d’histoire, et de l’économie politique de l’Etat qui en procède, il ne saurait être question. Il est vrai qu’un fumeux Francis Fukuyama nous avait annoncé, au début des années 1990, la « fin de l’Histoire ». Mais, chassée par la porte de la vision néolibérale du monde, celle-ci ne tarde pas à rentrer par la fenêtre, ainsi que l’avaient immédiatement rappelé la guerre du Koweït, la guerre civile de Yougoslavie, le génocide des Tutsi au Rwanda, et quelques autres menues péripéties. D’Histoire, il va bien être question, dans les mois à venir. Une Union européenne qui prend pour adversaire un Alexis Tsipras sans se formaliser outre mesure d’un Viktor Orban, une Union européenne qui s’émeut plus de ses créances à l’endroit d’un Etat membre, que sa propre dynamique a conduit à la ruine, que de la mort de milliers de migrants et de réfugiés, que son malthusianisme démographique et sa politique étrangère provoquent, cette Europe-là a perdu beaucoup de sa légitimité démocratique et de sa crédibilité éthique aux yeux de ses citoyens. Comme cette Europe-là s’avère dans le même temps incapable d’employer sa population pour s’être enfermée dans une logique économique suicidaire, il est à craindre qu’elle ne se livre désormais aux partis d’extrême-droite qui hantent son paysage électoral depuis trente ans, avec une assurance croissante. En France, le Front national est aux portes du pouvoir, et la convergence sécuritaire entre la droite sarkozyste et la gauche socialiste lui aura concocté, sous prétexte de lutte contre le terrorisme et l’immigration, l’Etat policier dont il n’aurait osé rêver. Le déni de démocratie opposé au peuple grec fera les choux gras des eurosceptiques britanniques, et le Brexit suivra le Grexit que rend inévitable l’inanité du troisième plan d’ « aide » à la Grèce. A Athènes, Aube dorée attend benoitement les prochaines élections sous le regard bienveillant de Vladimir Poutine, qui pourra cueillir le fruit grec quand il sera tombé pourri à terre. Les pays d’Europe centrale et baltique, qui n’ont jamais vu dans l’Union européenne qu’une assurance complémentaire à celle de l’OTAN pour les protéger de l’impérialisme revanchard de la Russie, n’auront plus assez de larmes pour pleurer la réédition de leurs erreurs funestes de l’entre-deux guerres. Quant à l’Allemagne, elle a ruiné en un week-end la respectabilité qu’elle s’était forgée en plusieurs décennies de travail acharné et de prudence. Enfin, une partie de la jeunesse du continent, avide de changements et de justice, aura retenu de la leçon des 11-13 juillet 2015 que la voie des urnes est fermée, et que l’action directe s’impose. Les gouvernements conservateurs, Espagne et Grande-Bretagne en tête, s’y préparent en faisant adopter des législations liberticides contre les droits de grève et de manifestation.

On ne peut reprocher à François Hollande l’acharnement désespéré avec lequel il a essayé de sauver, à la fois, l’appartenance de la Grèce à la zone euro et le couple franco-allemand. Mais il faut déplorer son incapacité à « sortir du national-libéralisme », faute d’avoir compris de quoi était faite cette machine infernale : le libéralisme pour les riches, le nationalisme pour les pauvres. Oui, l’Europe de demain sera national-libérale, et peut-être serons-nous nombreux à devoir embarquer à notre tour sur de frêles esquifs pour la fuir si sa « normalisation » financière continue d’aller de pair avec l’enfumage identitaire des électeurs. L’Histoire dira si le point de basculement ne s’est pas situé dans ce petit pays péninsulaire dont la mythologie antique a donné à notre continent son nom, et auquel nous avons pris l’habitude, à dire vrai assez contestable, d’associer l’idée même de démocratie ; si le Diktat de Bruxelles n’a pas dépassé les intentions de ses auteurs et revêtu une portée que leur défaut d’imagination, voire de pensée, ne les a pas autorisés à concevoir, selon l’inusable scénario du normalisateur normalisé.

 

(1) Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004, pp. 80-81 et 126-127.

(2) Fritz Stern, L’Or et le fer. Bismarck et son banquier Bleichröder, Paris, Fayard, 1990.

(3) K. J. Holsti, The State, War, and the State of War, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, pp. 53 et suiv.

(4) R. M. Douglas, Les Expulsés, Paris, Flammarion, 2012.

(5) Eric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.

(6) Sur ce concept de « national-libéralisme », je me permets de renvoyer à Jean-François Bayart, Le Gouvernement du monde, op. cit., pp. 279 et suiv. et Sortir du national-libéralisme. Croquis politiques des années 2004-2012, Paris, Karthala, 2012, ainsi qu’à Jean-François Bayart: «La gauche répète les fadaises du national-libéralisme» Mediapart, 1erseptembre 2014) et Le bilan de Nicolas Sarkozy : la réalité a dépassé l’appréhension (Jean-François Bayart, 23 avril 2012).

(7) Voir, de Béatrice Hibou, « La Grèce dans l’Europe. Le révélateur budgétaire », CEMOTI, 23, octobre 1997, pp. 315-329 ; « L’historicité de la construction européenne. Le secteur bancaire en Grèce et au Portugal », Les Etudes du CERI, 85-86, avril 2002 ; « L’intégration européenne de la Grèce et du Portugal. Le rôle des marges » in Sophia Mappa, dir., La Coopération internationale face au libéralisme, Paris, Karthala, 2003, pp. 87-134 ; « Greece and Portugal » in Simon Bulmer, Christian Lequesne, eds., The Member States of the European Union, Oxford, Oxford University Press, 2005, pp. 229-253 (ce chapitre, sans doute trop mal pensant, ayant été curieusement expurgé de la seconde édition de cet ouvrage … peu de temps avant l’éclatement de la crise grecque !)

(8) Le Monde, 5-6 juillet 2015, p.17.

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Excellent article, parfaitement documenté.Il y a eu un avant, il ya maintenant un aprés.Le cotè positif de la crise grecque est qu'elle a été un puissant révélateur de ce qu'est le reich européen, ce que l' Allemagne n'a pas reussi avec ses chars elle le fait avec la finance, c'est vrai on ne voit pas les morts mais c'est pire encore ce sont des morts-vivants. Il faut savoir reconnaitre quelques fois que l 'on se trompe et c'est le cas avec l 'Europe telle qu'elle est construite, ne pas oublier que l 'erreur est humaine mais persévèrer dans l 'erreur est diabolique , donc à nous de tout faire pour que celà change.