3e arrondissement : l’autisme comme nouvelle vertu publique ?

Depuis plusieurs années, je propose dans les pages virtuelles de Mediapart une ethnologie politique de mon quartier, le 3e arrondissement de Paris, du double point de vue du chercheur en sciences sociales et du citoyen.

Depuis plusieurs années, je propose dans les pages virtuelles de Mediapart une ethnologie politique de mon quartier, le 3e arrondissement de Paris, du double point de vue du chercheur en sciences sociales et du citoyen. Dans la continuité de mes travaux scientifiques (1), mon propos était de saisir « par le bas » l’évolution de la société française dans le contexte de sa « globalisation », et dans le moment néo-libéral qu’elle traverse depuis une trentaine d’années, à l’instar des autres pays européens. J’ai notamment insisté sur la marchandisation de l’espace public, dont l’occupation sauvage des trottoirs par les débits de boisson ou le développement du tourisme de masse et de consommation, sous prétexte d’environnement et de culture, sont des expressions parmi d’autres. Ce faisant, je rejoignais des thématiques de sciences sociales et des éléments du débat politique qui sont en vogue, et qui souvent font polémique.

Or, curieusement,  ni l’électeur/lecteur ni les responsables politiques ne semblent être en mesure de participer à un débat public qui pourtant concerne directement leur vie quotidienne. Du côté des lecteurs, ce sont les injures ou les invectives qui l’emportent : « Bobo ! », « Si vous n’êtes pas content, déménagez ! ». Du côté des politiques, c’est le silence. Ainsi, pas un seul candidat dans le 3e arrondissement n’a cru utile de répondre à mon argumentation, fût-ce pour la récuser avec d’autres arguments rationnels – et notamment pas le maire sortant, M. Aidenbaum, bien que ma lettre ouverte lui fût personnellement adressée. Mêmes emportements, même mutisme sur le site Vivre le Marais qui a relayé mes analyses.

Il en ressort que ni les électeurs ni les responsables politiques ne sont capables de faire un « usage public de la raison » – la définition de l’espace public chez le philosophe allemand Jürgen Habermas – et d’exercer la démocratie au ras du trottoir, à propos de leur vie quotidienne, sur des problèmes aussi concrets que la privatisation marchande de la voie publique, la piétonisation d’un quartier au détriment des transports publics, la discrimination positive en faveur des deux roues au mépris de l’égalité devant la loi, la dérive d’un chantier largement financé par le contribuable – en l’occurrence celui du musée Picasso – ou la transformation du Marais en zone touristique de masse aux dépens de ses habitants et au profit de ses commerçants. Un seul exemple : le nouveau musée Picasso table sur un million de visiteurs par an, dont 45 000 scolaires, ce qui m’a amené à m’interroger sur les autocars assurant le convoyage de tout ce beau monde, dans un quartier particulièrement inadapté à ce mode de transport. Pas une seule réponse, alors même que Paris étouffait dans un pic de pollution !

Il convient de resituer à cette aune les commentaires sur les résultats des élections municipales. Désaveu du gouvernement ? Peut-être, sans doute. Mais la plupart des électeurs votent (ou ne votent pas) aux municipales en fonction de critères locaux. Tel est mon cas. Et, en toute conscience civique, je ne vois pas comment je pourrais donner, dimanche, mon bulletin à un candidat qui n’a pas cru utile de répondre aux questions triviales d’intérêt général que je pose depuis plusieurs années. Comme aucun candidat n’a cru devoir le faire, je me contenterai – sauf divine surprise d’ici là – d’accompagner ma vieille voisine au bureau de vote pour la regarder accomplir son devoir électoral, qui n’en est plus un pour moi en cette circonstance précise. Je veux dire par là que mon abstention sera d’ordre municipal puisque les candidats, et notamment l’élu sortant, sont autistes, mais qu’elle ne me dissuadera pas de voter lors des prochaines consultations européennes ou nationales.

J’ajoute que la responsabilité des femmes et des hommes politiques est grande en la matière, mais que celle des électeurs l’est tout autant. Car, je le répète, l’on peut s’étonner que les contempteurs de la globalisation, ou du néo-libéralisme, ou du marché, ou de l’Europe et tutti quanti s’avèrent incapables de faire le lien entre leurs pétitions de principe idéologiques et leur vie quotidienne, et de nourrir une vraie réflexion au sujet de celle-ci. Dans ce que l’on appelle pompeusement la « crise de la démocratie », les torts sont partagés. S’il y avait eu d’autres commentaires de mes papiers que les apostrophes qui en ont tenu lieu, M. Aidenbaum aurait peut-être été plus disert sur la prochaine arrivée des autocars dans le Marais, sur l’orientation touristique du quartier, sur la privatisation de ses nuits. Bien sûr, les siennes sont tranquilles puisqu’il est à peu près certain d’être réélu. Mais je lui fais remarquer qu’il a perdu 8,54 % de ses suffrages par rapport à 2008 – dont ma modeste voix – et qu’il ne peut pas se réfugier derrière l’abstention pour expliquer ce recul puisque la participation a progressé dans l’arrondissement de 1,89%. Sans doute y verra-t-il une preuve de plus du mauvais caractère de ses administrés, qu’il considère comme des « enfants gâtés », selon ses propres déclarations (2). Oui, décidément, de l’autisme comme vertu publique…

 

(1) http://www.fasopo.org/cv/bayart.htm ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Fran%C3%A7ois_Bayart

(2) Le Point du 8 décembre 2011 (p. XIII du supplément Marais).

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