Rétablir la liberté de circulation dans le Marais!

Ce jeudi 30 juin, l’Association sportive et culturelle de l'école des Quatre-Fils, dans le 3e arrondissement, met en œuvre son projet de «rue Golotte», rue des Coutures-Saint-Gervais. La rue des Coutures-Saint-Gervais fermée à la circulation, et privatisée par cette association de parents d’élèves, de 14h30 à 19h30, pour que les enfants du quartier puissent jouer sur le macadam.

Ce jeudi 30 juin, l’Association sportive et culturelle de l'école des Quatre-Fils, dans le 3e arrondissement, met en œuvre son projet de rue Golotte – on est prié de rire, c’est un jeu de mot – rue des Coutures-Saint-Gervais. Qu’est-ce que la rue Golotte ? La rue des Coutures-Saint-Gervais fermée à la circulation, et privatisée par cette association de parents d’élèves, de 14h30 à 19h30, pour que les enfants du quartier puissent jouer sur le macadam, à grand renfort de matériel ludique et pédagogique disposé à cet effet, grâce à une subvention municipale de 75 000 euros. Si l’opération s’avère concluante, elle est vouée à se répéter la plupart des après-midi de la semaine. Comme il s’agit d’un projet financé par la mairie au titre des budgets participatifs, à l’issue d’une consultation de la population du quartier, on est prié d’applaudir des deux mains. Quoi de plus sympathique que d’offrir à nos chères têtes blondes (ou brunes, peu importe) un espace de jeu, un lieu de vie, reconquis sur la jungle de la ville ?

Sauf que le caractère démocratique de ce type de projet « participatif » est pour le moins sujet à caution. Tout d’abord, on ne pouvait pas voter contre. Pour dire non à ce projet, il fallait voter pour un autre. Vous me direz que c’est ce que beaucoup ont fait le jour du second tour des élections présidentielles, mais enfin… Ensuite, cette consultation s’est effectuée de manière sauvage, au petit bonheur la chance, sans vraie liste électorale, et sans guère d’information des premiers concernés, les riverains. Louable souci d’initiation à la démocratie-golotte, les enfants ont participé au vote avec les encouragements de l’association des parents d’élèves. Autant demander aux chats de se prononcer dans les urnes sur les souris gratuites et obligatoires, ou sur la distribution de chocolats à la sortie du métro !

Bref, le projet a été approuvé, et s’est immédiatement heurté à l’opposition des riverains, habitants et galeries d’art confondus, qui ont fait valoir les inconvénients d’une telle initiative : accès de la voie interdit à la desserte pendant une bonne partie de la journée ; inévitables nuisances sonores des cris des enfants, déjà très nombreux dans le square ; circulation des piétons, et notamment des personnes âgées de la maison de retraite avoisinante, rendue plus difficile au milieu des installations disposées ; encombrement des portes cochères des immeubles ; report de l’enlèvement des poubelles au début de la soirée, ce qui n’est pas sans soulever de vraies difficultés pour les copropriétés ayant signé des contrats avec des salariés ou des entreprises sur la base d’autres horaires ; risques de dommages dans les galeries de la part d’enfants par définition inattentifs, plusieurs sinistres ayant déjà eu lieu l’année dernière à la suite de jets de ballon ou de maladresses dont la responsabilité civile n’a pas pu toujours être établie ; limitation de fait des possibilités de livraison pour ces galeries, alors qu’elles sont tributaires des horaires des avions acheminant sur Paris les œuvres, etc.

Il apparaît en outre que ce projet sympathique et un peu loufoque est au mieux absurde, au pire dangereux. Absurde parce qu’il se déploie dans une rue qui longe le square Léonor-Fini, susceptible d’accueillir cette initiative – mais apparemment la Ville de Paris refuse aux parents d ‘élèves ce qu’elle tolère du réseau du magasin Supreme qui squatte l’espace vert à des fins marchandes tous les jeudis après-midi, en dépit de la législation et de la réglementation. Absurde car le jardin des Archives, en face de l’école, ouvert au public, pourrait être lui aussi mis à contribution, tout comme celui du Musée Picasso. Absurde parce que le long trottoir de la rue des Quatre-Fils, côté des numéros impairs, qui longe le mur aveugle des Archives et ne comporte aucune entrée d’immeuble, pourrait également convenir. Absurde, enfin, parce que l’école publique de la rue des Quatre-Fils, où est née cette idée, pourrait en abriter la mise en œuvre dans sa belle cour de récréation.

Projet dangereux, car une arrivée inopinée de véhicules d’urgence, par exemple en cas d’incendie, se heurterait à un dispositif fixe dont l’installation et le retrait semblent demander plus d’une heure, si l’on en croit l’horaire annoncé de l’opération, et provoquerait une belle panique parmi des enfants coincés dans une rue très étroite entre des immeubles et les grilles d’un square. Projet potentiellement dangereux, aussi, malheureusement, en ces temps de terrorisme où l’on ne peut exclure qu’une voiture venant de la rue du Perche ne fonce à tombeau ouvert dans la foule des jeunes piétons. On peut d’ailleurs s’étonner que le plan Vigipirate, qui a interdit tous les stationnements devant les écoles, autorise une telle opération. Enfin, projet douteux du point de vue de l’hygiène publique, les trottoirs étant souillés par la foule des consommateurs indélicats des établissements de boisson voisins et des fêtards du Marais qui se soulagent systématiquement sur la chaussée, la nuit.

Embarrassée par le vent de révolte des habitants et des commerçants de la rue des Coutures-Saint-Gervais, la municipalité a organisé quelques réunions de concertation qui ont finalement débouché sur l’autorisation accordée à l’Association sportive et culturelle de l'école des Quatre-Fils de tester la rue Golotte le 30 juin. Ce qui veut dire, sans doute, de la pérenniser, si l’on en juge par le précédent désastreux de l’opération de piétonnisation du Marais cyniquement dénommée « Paris respire », lancée en 2008, et qui est toujours présentée sur les panneaux d’affichage comme étant provisoire et en phase d’expérimentation. Les habitants et les galeristes, qui mettront leurs vitrines en deuil dans la mesure où ils estiment menacée leur activité, organisent une contre-manifestation.

Pourquoi cet acharnement, au mépris des préoccupations des riverains ? Pour complaire aux parents d’élèves de l’école de la rue des Quatre-Fils ? Ce serait bien la première fois que la Mairie du 3e arrondissement donnerait la priorité aux habitants du quartier, dont l’opinion quant à son évolution a été tenue pour quantité négligeable depuis dix ans, et souvent méprisée avec un brin de provocation de la part de M. Aidenbaum, qui les traite volontiers d’ « enfants gâtés ». Il est probable que l’Association sportive et culturelle de l'école des Quatre-Fils joue à son insu le rôle de l’idiot utile. En réalité, le directeur du Musée Picasso, M. Le Bon, ne cache pas son désir de voir piétonniser les rues avoisinantes pour accroître l’emprise de son musée-usine sur le quartier, afin d’y accueillir le million de visiteurs planifiés pour assurer l’équilibre de son entreprise – car il s’agit bien de cela, aujourd’hui, les financements publics ne couvrant grosso modo que la moitié des frais de fonctionnement. En catimini, durant les vacances de Noël, la Préfecture de Police a déjà interdit à la circulation de passage les rues des Coutures-Saint-Gervais et Thorigny, rejetant les usagers du parking de la rue Barbette vers la rue des Francs-Bourgeois et la rue des Archives, saturées. Mais cela n’est pas suffisant, et c’est désormais le trafic de desserte des rues jouxtant le musée qui est limité, avant sans doute d’être complètement interdit.

La piétonnisation de l’ilot rejoint ainsi une évolution plus générale du Marais qui se transforme en shopping mall à ciel ouvert avec les encouragements de la Ville de Paris, et les facilités de la loi Macron. Attirer des millions de visiteurs dans ce quartier historique aux rues étroites est pure folie. Cela se traduit déjà par la dégradation de son patrimoine, recouvert d’affiches sauvages, et de son hygiène publique, mise en danger par la prolifération des rats qu’attirent les déchets alimentaires des touristes et les incivilités des consommateurs de bars dont les toilettes sont sous-dimensionnées, ou rendues inaccessibles par la foule. Surtout, il est devenu littéralement impossible de circuler dans ce quartier, même à pied, notamment le week-end où affluent badauds, touristes et chalands. Loin de résoudre le problème, l’opération de piétonnisation l’a aggravé en créant un appel d’air. A intervalles réguliers, le magasin Supreme privatise, à l’aide de son service de sécurité, les trottoirs de la rue des Quatre-Fils et de la rue Elzevir, et de manière permanente celui de la rue Barbette où il est installé. Bénéficiant d’une impunité complète de la part des pouvoirs publics, les bars occupent eux aussi les trottoirs sans vergogne, certains de ne pas être verbalisés, ou de manière infinitésimale par rapport aux bénéfices que leur procure le non respect de la réglementation. Si les galeries de la rue des Coutures Saint-Gervais mettent la clef sous la porte, comme elles menacent de le faire, en cas de pérennisation de l’opération de la rue Golotte qui semble devoir compromettre leur activité, elles seront remplacées par des magasins de restauration rapide destinés aux touristes et aux visiteurs du Musée Picasso, et à terme par de nouvelles terrasses, ou encore par des magasins de fringues dont la multiplication, ces dernières années, transforme le Haut Marais en annexe marchande du Sentier.

En dépit de ces évidences, la Ville de Paris poursuit sa fuite en avant. Sa caravelle emblématique est devenue un bateau ivre ! C’est ainsi que la RATP annonce la suspension du trafic de la ligne du bus 29 le matin de 6h15 à 7h, pour permettre les livraisons du Monop de la rue des Haudriettes par d’énormes camions polluants, déchargeant en pleine chaussée en dépit de la proximité d’une place de livraisons. Les habitants se voient de la sorte privés de la continuité d’un service public qu’ils ont pourtant payé en achetant leur Navigo. Plus grosse est l’infraction, mieux elle est tolérée, voire encouragée par les pouvoirs publics. De même, l’opération « Paris respire » provoque l’interruption ou le détournement de la même ligne 29 de bus toute la journée du dimanche. Où l’on voit que l’écologie a parfois bon dos, et la priorité donnée aux transports publics ses limites, dès lors que le business est en jeu. De toute évidence, l’Hôtel de Ville et la Mairie du 3e préfèrent la liberté du commerce à celle de la circulation de ses habitants. Le problème, rue des Coutures Saint-Gervais, c’est que les marchands, en l’occurrence d’art, réclament le maintien de la seconde pour sauvegarder la première. Et qu’une ville est faite de « passages », comme nous l’a enseigné le philosophe Walter Benjamin dans son très beau livre sur le Paris du 19e siècle.

Le dessein de la Ville de Paris est maintenant clair : transformer le Marais en nouveau Forum des Halles, pour faire du chiffre à tout prix, dans une métropole qui est déjà la première destination touristique au monde. L’un des prix à payer, avec la flambée de l’immobilier du fait de l’Airbnbisation du quartier, est sa piétonnisation au détriment de ses habitants effectifs et de leur liberté de circulation. La rue Golotte s’inscrit dans cette évolution, sans que ses responsables en soient sans doute conscients. Pas drôle du tout, la rue Golotte !

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