Tunisie: la partie n'est pas jouée

L'onde de choc que le départ de Ben Ali a déclenchée dans l'ensemble du Moyen-Orient ébranle encore la région, et avec elle le reste du monde. En Tunisie même, les répliques continuent de se faire sentir, et la partie est loin d'être jouée.

L'onde de choc que le départ de Ben Ali a déclenchée dans l'ensemble du Moyen-Orient ébranle encore la région, et avec elle le reste du monde. En Tunisie même, les répliques continuent de se faire sentir, et la partie est loin d'être jouée. D'autant moins que l'Algérie ne s'accommodera pas aisément d'une expérience démocratique à sa frontière orientale et que sa Sécurité militaire s'y connaît en matière de coups fourrés. Déjà, en 1987-1990, elle avait pesé de tout son poids pour convaincre Ben Ali de renoncer à la libéralisation qu'il avait promise après sa prise du pouvoir.

Sur le plan politique, la poursuite de la pression sociale a jusqu'à présent contrarié le scénario de la reproduction du régime sous le couvert de la révolution de palais du 14 janvier: le Premier ministre qui devait en assurer le bon déroulement, Mohamed Ghanouchi, a été contraint à la démission; le parti unique, le RCD, a été dissous par une décision de justice: la police politique a été officiellement supprimée; l'élection d'une Assemblée constituante, dont le principe a finalement été retenu, non sans peine, a été fixée au 24 juillet: la liberté de réunion et d'expression et le multipartisme ont été instaurés pour la première fois depuis l'indépendance; les exilés qui le désiraient sont rentrés; les prisonniers politiques ont été libérés; la sécurité a été rétablie après les tentatives de déstabilisation qui ont suivi le départ du dictateur. Pour qui a connu la Tunisie de Ben Ali, le changement est aussi palpable qu'émouvant.

Il n'empêche que beaucoup reste à faire pour que l'on puisse légitimement parler de démocratie les responsables de la torture et des tueries des mois de décembre et janvier n'ont pas été traduits en justice; les hommes de l'ancien régime sont toujours en place dans le syndicalisme, l'administration, l'armée et la police, voire ont bénéficié de promotions; cette dernière, si elle a renoncé à harceler les citoyens, est tapie dans l'ombre et continue selon toute vraisemblance de les surveiller; les juges demeurent soumis au ministère de la Justice et ne voient toujours pas reconnue leur indépendance ; l'audiovisuel est contrôlé sous des prétextes techniques et juridiques qui ne trompent pas; les cadres du RCD reprennent leur force en sachant bénéficier de financements, d'une connaissance du pays et d'un savoir-faire administratif qui manquent cruellement à une opposition démocratique morcelée et dépourvue d'expérience gouvernementale, pour des raisons qui ne sont que trop évidentes; ici et là, ils jouent habilement des clivages de terroir entre tribus, ou entre autochtones et allogènes, et des réseaux de la sous-traitance dans le domaine économique, dont ils ont gardé la maîtrise, pour fragmenter à leur avantage le paysage politique local. Seule la mouvance islamiste semble en mesure de faire contrepoids à celle de l'ancien parti unique grâce à l'ampleur de ses soutiens sociaux dormants. Mais on la dit divisée, et en tout cas décidée à s'auto-limiter politiquement, en dépit des suffrages dont on la crédite généralement, à la louche (de 15 à 30% selon les observateurs). En outre, sa puissance supposée sert d'épouvantail et de repoussoir à une partie des laïcistes «éradicateurs» qui, déjà, trahissent leur tentation de se ranger sous la protection de l'armée, à l'instar de leurs congénères algériens ou turcs (1).

Electoralement parlant, le plus probable est donc l'émergence d'un équilibre entre deux courants conservateurs, l'un néo-bourguibiste, l'autre néo-islamique, dont le dénominateur commun serait leur capacité à s'implanter dans le pays, à renoncer à certains de leurs vieux démons respectifs, et à tirer parti de l'animosité réciproque qu'ils se portent, au gré de la vieille logique des «ennemis complémentaires et du «transformisme»: «Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change» (2), dira Ben Tancrède, prêt à se résigner à un pacte de sécurité avec la Nahdha pour conjurer la menace sociale.

Encore faudrait-il que les chebab, les «jeunes» se laissent faire. Pour eux, la «révolution» est celle, non du 14 janvier, mais du 17 décembre. Non celle du jasmin, mais celle de la figue de barbarie, comme le note plaisamment Sadri Khiari. Ils ont démontré leur détermination et leur courage. Ils s'appuient sur l'acquis de deux ans de mouvement social, dont on peut dater le commencement à la mobilisation ouvrière dans le bassin minier de Gafsa, en 2008. Ils ne cessent de faire pression sur les instances de transition auxquelles ils ont arraché concession sur concession. Or, ils semblent ne plus cacher leur colère et leur amertume face à un Etat incapable de leur procurer du travail, de reconnaître leur dignité, de les traiter en citoyens plutôt qu'en subalternes, et même de prendre en charge les soins des «martyrs» blessés par les fusillades. Ils seraient exaspérés de l'impunité dont jouissent les policiers coupables de la mort de leurs compagnons de lutte ; de la condescendance avec laquelle les autorités de transition ont tenté de les dédommager de leur engagement en espèces sonnantes et trébuchantes, pour solde de tout compte ; des augmentations de salaires dont ont bénéficié les privilégiés du «miracle» économique, ceux à qui celui-ci a donné un emploi, quand les chômeurs qui en ont été privés sont laissés à eux-mêmes.

La disjonction paraît complète entre, d'une part, le microcosme de l'élite de La Marsa -la banlieue chic de Tunis - qui, à ce jour, privilégie la scène institutionnelle, se consacre à la formation de partis politiques et se perd en querelles byzantines, et, d'autre part, les régions de l'ouest du pays, en pleine déshérence socio-économique, et que l'Etat persiste à délaisser en dépit de leur rôle décisif dans le renversement de Ben Ali. Seule une poignée de militants syndicaux ou associatifs établissent un lien entre ces deux Tunisie, désespérant de faire entendre à l'une la voix de l'autre.

Un problème n'arrivant jamais seul, les perspectives économiques sont préoccupantes, alors qu'une forte reprise serait nécessaire pour absorber le chômage et mettre à niveau les régions de l'hinterland en termes de logement, d'éducation, de santé et d'infrastructures. La saison touristique est gâchée. Les contradictions du modèle de développement industriel suivi depuis une trentaine d'années ne sont ni résolues ni pensées, bien que la crise mondiale les ait rendues plus criantes (3). Le conflit libyen fait peser sur les épaules de la Tunisie le fardeau de plus de cent mille réfugiés -ce qui ne dissuade pas le gouvernement italien de réclamer à cor et à cri le rapatriement groupé de 5 000 émigrés clandestins qui sont parvenus à Lampedusa, à l'occasion d'une visite officielle particulièrement indécente de Roberto Maroni, ministre de l'Intérieur, et de Franco Frattini, ministre des Affaires étrangères, le 25 mars! Surtout, la guerre civile a provoqué le rapatriement des travailleurs tunisiens, l'interruption de leurs remises (remittances) et la suspension de la contrebande qui, de notoriété publique, fait vivre le sud du pays. Economistes et entrepreneurs prévoient un surcroît de 200 000 chômeurs d'ici la fin de l'année, et une détérioration drastique de la balance des paiements dont l'équilibre dépend traditionnellement du tourisme et des remises des émigrés.

Il n'est décidément pas certain que la Tunisie ait vécu une révolution le 14 janvier. Mais il est à peu près sûr qu'elle s'est installée dans une situation révolutionnaire depuis 2008, en raison de l'exacerbation de la question sociale à laquelle ont conduit six décennies de réformisme autoritaire.

 

1 Voir à ce sujet la remarquable mise en garde de l'ancien doyen de la faculté de Droit de Tunis, Sadok Belaid, « Souvent, le mieux est l'ennemi du bien... », La Presse de Tunisie, 27 mars 2011, p. 5.

 

2 Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, Paris, Le Seuil, 2007, p. 32 (traduction par Jean-Paul Manganaro, coll. « Points »).

 

3 Voir Béatrice Hibou, «Les marges de manœuvre d'un "bon élève" économique: la Tunisie de Ben Ali», Les Etudes du CERI, 60, décembre 1999, et La Force de l'obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006.

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