Jupiter et l’Aquarius

La politique d’Emmanuel Macron compromet notre sécurité, en même temps que notre humanité. Tout comme celle des autres gouvernements européens, mais avec cette responsabilité particulière que la France s’est arrogée en Afrique subsaharienne, elle ne répond pas au problème qu’elle prétend régler et, bien pis, elle l’aggrave.

Il y a eu quelque chose d’ignoble dans ce face-à-face méditerranéen muet entre l’hôte du fort de Brégançon et l’Aquarius en déshérence. Après tout, le port de Hyères est « sûr » et aurait pu accueillir ce navire. Ou, à défaut, celui de Toulon, encore plus « sûr », avec ses bateaux de guerre ! Et Emmanuel Macron, qui se pique d’aimer les confrontations difficiles avec les réalités du terrain, aurait pu constater de visu, en se rendant sur le quai de débarquement, ce qu’être réfugié (et sauveteur) veut dire. Le geste eût conféré à son mandat une grandeur dont la portée diplomatique se serait longtemps fait sentir, et aurait mis le chef de l’Etat sur un même pied d’humanité que le Pape François.  

Las ! Le Président, dans le confort de sa villégiature, a préféré se débarrasser du problème au téléphone, de la manière technocratique qui lui sied, en repassant la patate chaude à Malte, après l’avoir refilée à l’Espagne et avoir laissé l’Italie s’y brûler les mains. Il n’a pas eu un mot pour les quelque 141 Africains, dont une moitié de mineurs, rescapés de la mer, qui cuisaient au soleil sur le pont du bateau errant. On ne saura jamais ce qu’aurait pensé de ce mutisme son maître supposé, Paul Ricœur, et il faut se garder de faire parler les morts, même lorsque l’on sent la supercherie philosophique chez ceux qui s’en réclament. Point besoin, de toute manière, de grands auteurs pour savoir que les dirigeants européens s’enfoncent dans l’inhumanité la plus abjecte, et nous y font barboter avec eux. Jusqu’à ces Gibraltariens moins que rien qui retirent à l’Aquarius son pavillon. Il ne reste plus qu’à attendre pour savoir qui « en aura » assez pour couler le bateau maudit. Matteo, te dégonflerais-tu ? Oui, l’instauration de l’ « Etat d’abjection »  est allée bon train cet été.

Emmanuel Macron a déclaré avoir pour livre de chevet l’ouvrage de Stephen Smith, La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent (Grasset, 2018). Un Président ne devrait pas lire que cela. Il pourrait consulter les publications scientifiques des chercheurs qui travaillent sur le Sahel et le Sahara. Il en tirerait une plus juste mesure du « problème » de l’immigration, qui relève largement du fantasme statistique et de la manipulation politique. Le Président devrait surtout prendre connaissance des témoignages de migrants ouest-africains échappés de l’enfer libyen qu’a recueillis le journaliste suisse Etienne Dubuis (Les Naufragés. L’odyssée des migrants africains, Karthala, 2018). Car, faut-il le rappeler à un disciple de Ricœur, il s’agit d’abord d’enfants, de femmes, d’hommes que les dirigeants européens ont donc décidé de renvoyer là d’où ils cherchent à fuir l’esclavage, le viol et la mort : la Libye, avec les autorités et les milices de laquelle ils ont signé des accords, d’abord secrets, et maintenant officiels, de « réadmission » des fugitifs.

Certes, dira le prétendu bon sens en reprenant la formule historiquement irresponsable d’un autre mentor, réel ou supposé, du Président, Michel Rocard, l’Europe « ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Mais, outre que cette formule n’est qu’une sentence dénuée de tout sens politique ou même démographique – « On ne peut pas accueillir tous les Jaunes du monde », aurait-on dit entre les deux guerres mondiales – elle dissimule de manière crapuleuse le fait qu’il s’agit en l’occurrence d’accueillir la misère que l’Europe a contribué à créer : en instaurant une Sainte Alliance anti-populaire avec les gouvernements africains qui ont mené leur continent dans l’impasse économique ; en imposant, à partir des années 1980, des programmes d’ajustement structurel d’inspiration néolibérale qui ont accru les inégalités et la pauvreté de la masse sans pour autant fournir d’opportunités économiques à la majorité des scolarisés ou même des diplômés de l’enseignement supérieur ; en intervenant militairement en Libye pour renverser un colonel Kadhafi qui certes avait ses défauts et ses inconvénients, dont celui de tuer, mais qui employait des dizaines de milliers d’Africains et investissait dans les économies sahéliennes ; en laissant à vau l’eau ce pays ravagé par sa guerre civile et nos bombardements, et en y abandonnant les travailleurs africains, ou les nouveaux venus en quête d’une meilleure vie, voire de la vie tout court quand ils fuient les conflits ou la dictature.

Comme l’a rappelé l’historien Ibrahima Thioub, le 12 décembre, dans son discours de réception du titre de docteur honoris causa à Sciences Po, l’alma mater d’Emmanuel Macron, les Etats européens et africains sont co-responsables de la réinvention contemporaine de l’esclavage sur les rives de la Méditerranée, les uns par leur rejet d’une main d’œuvre que leurs économies appellent pourtant, les autres par leur iniquité radicale.

La politique anti-migratoire des dirigeants européens est criminelle. Depuis quinze ans, elle a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes – plus, par exemple, que l’insurrection de Boko Haram dont les exactions et, surtout, la répression ont entraîné le décès de 20 000 civils depuis 2009. Dans la mesure où tout durcissement de cette politique anti-migratoire se traduit mécaniquement par une augmentation de ses victimes, ainsi que le savent chercheurs et militants associatifs, l’élément d’intentionnalité de son caractère criminel apparaît de plus en plus clairement, et devrait finir par permettre de déférer les dirigeants européens devant la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, et pour complicité avec les crimes contre l’humanité que commettent leurs partenaires, les milices para gouvernementales libyennes. Je rêve publiquement de cette incrimination depuis plusieurs années (lire ici et ).

Sans compter les atteintes à la dignité humaine dont se rendent coupables les forces de l’ordre, sur instruction des gouvernements, dans la plupart des pays européens, dont la France, notamment à Calais et à Paris, et qui relèvent plutôt de la Cour européenne de Justice. Sans non plus compter le non respect des traités et conventions internationaux qui nous lient, ou du droit international de la mer.

Il y a comme une gêne, sinon une omerta, dans la plupart des médias français, quant à cette dimension juridique du traitement de l’immigration, que la plupart d’entre eux se refusent à évoquer. L’inculpation de Matteo Salvini par le parquet italien suggère pourtant que la judiciarisation de la violence d’Etat à l’encontre des migrants et des réfugiés ne serait pas dénuée de fondements légaux.

De surcroît, la politique d’Emmanuel Macron compromet notre sécurité, en même temps que notre humanité. Tout comme celle des autres gouvernements européens, mais avec cette responsabilité particulière que la France s’est arrogée en Afrique subsaharienne, elle ne répond pas au problème qu’elle prétend régler, et bien pis elle l’aggrave. Dans la droite – et même la très droite – ligne de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande, elle confond systématiquement les prétendues menaces de l’immigration et du terrorisme – aucun des deux phénomènes ne constitue une « menace », au sens militaire précis du terme – et, ce faisant, elle les nourrit mutuellement. La pression sur les Etats d’Afrique du Nord et du Sahel pour qu’ils bloquent sur leur territoire les migrants les déstabilisera. Le risque est déjà avéré au Niger, où le tarissement de la manne migratoire sinistre la maigre économie du nord saharien qui en vivait depuis l’effondrement du tourisme, et entraînera la reprise des rébellions touarègues, lesquelles emprunteront le kit idéologique du djihadisme.

La France n’a plus d’autre politique africaine que sécuritaire, anti-migratoire, anti-terroriste, anti-narcotique, et inféode désormais son aide publique au développement à son intervention militaire, que doivent renforcer sur le terrain les programmes de l’Agence française de développement. Elle est revenue aux bonnes vieilles recettes de la guerre d’Algérie, y compris en termes d’exactions puisque l’Elysée cautionne les violations des droits de l’homme auxquelles se livrent les armées malienne et camerounaise. La France appuie en conséquence les dictatures vieillissantes du Tchad et du Cameroun, à nouveau trop utiles pour être critiquées, et, au Mali, la perpétuation électorale d’une classe dominante à bout de souffle. La militarisation de la lutte contre le djihadisme, qu’elle a encouragée et dont elle est la chef d’orchestre, a eu pour résultat d’étendre le périmètre de la violence au centre du Mali et à l’ensemble du bassin du lac Tchad. Les officiers français le disent eux-mêmes : elle n’apportera pas la solution, qui ne pourrait être que politique et sociale.

L’enlisement redouté est donc là. Il est d’autant plus inéluctable qu’aucune des perspectives par lesquelles les dirigeants européens cherchent à se rassurer n’est viable. Le « développement » ? Cela fait quarante ans que l’on en parle, avec les résultats que l’on sait, et s’il devait survenir il se traduirait par une augmentation des flux migratoires. L’ « émergence », à qui Emmanuel Macron a fait risette lors de ses visites officielles au sud du Sahara en s’entourant des conseils du sorcier Lionel Zinsou ? Aussi fantasmatique que le monstre du Loch Ness, elle risque fort de replonger dans les eaux sombres du surendettement et de la guerre commerciale entre les pays industrialisés. La « bonne gouvernance » ? Il faut avoir la foi millénariste chevillée au corps pour oser en parler encore au Mali, au Nigeria, au Tchad, au Cameroun.

La triste et menaçante réalité, c’est que l’Afrique sahélienne est en passe de s’installer pour longtemps dans un « gouvernement par la violence », selon l’expression du spécialiste de la Colombie Jacobo Grajales (Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie, Karthala, 2016). La responsabilité de l’Europe est accablante dans cette évolution. Sa politique ne cesse d’en favoriser les protagonistes sous prétexte de les combattre, jusqu’à son prohibitionnisme stupide des narcotiques qui fournit une formidable rente aux organisations criminelles et à leurs répondants gouvernementaux de part et d’autre de l’Atlantique, du Sahara et de la Méditerranée. Lutte contre la drogue, lutte contre l’immigration, lutte contre le terrorisme : tous les ingrédients du cocktail qui a fait basculer l’Amérique centrale dans une situation incontrôlable sont réunis au Sahel. Vous avez aimé le Mexique ? Vous adorerez l’Afrique de l’Ouest !

[1] Libération a publié une version abrégée de ce texte dans son édition du 22 août.

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