Le djihad scientifique de Fariba Adelkhah

Le 24 décembre, Fariba Adelkhah est entrée en grève illimitée de la faim, de pair avec l'Australienne Kylie Moore-Gilbert, détenue depuis quinze mois en Iran, pour obtenir leur libération et protester contre les violations des droits fondamentaux. Pour défendre leur liberté personnelle, mais aussi la nôtre, notre liberté de pensée.

Fariba Adelkhah, anthropologue à Sciences Po-Paris, est incarcérée à Téhéran depuis juin sous les sempiternelles accusations d’espionnage qui ont jeté au moins une quinzaine d’universitaires occidentaux dans les geôles iraniennes, dont Roland Marchal, sociologue du CNRS, arrêté en même temps qu’elle.

Le 24 décembre, elle est entrée en grève illimitée de la faim, de pair avec une universitaire australienne, Kylie Moore-Gilbert, détenue depuis quinze mois, pour obtenir leur libération et protester contre les violations des droits fondamentaux dans l’ensemble du Moyen-Orient. Il y a là le plus cinglant des démentis aux accusations absurdes et cyniques d’atteinte à la sécurité nationale que la République islamique, comme tous les autres régimes autoritaires de la région, formule à l’encontre des chercheurs, ces empêcheurs de penser en rond, pour les réduire au silence ou se constituer un vivier de prisonniers à négocier selon les intérêts de leur « Etat profond ». Fariba Adelkhah et Roland Marchal n’ont jamais eu d’autres activités qu’universitaires, celles de leur vocation qu’ils assument en complète indépendance à l’égard de toute forme de pouvoir ou d’intérêt économique que ce soit. Grandeur et servitude de la recherche que leur intégrité incarne au plus haut point. Mais, en Iran, tous les chercheurs sont des espions, des « OSS 117 », comme l’avait déploré Fariba Adelkhah de manière prémonitoire, dans une lettre ouverte au président Mahmoud Ahmadinejad, en 2009.

Bien que les tortures psychologiques auxquelles a été soumise Fariba Adelkhah l’aient affaiblie, sa décision n’est pas un acte dépressif. Elle est un combat pour sa liberté, celle de ses compagnes d’infortune, et celle de la science que les pouvoirs autoritaires bafouent avec autant d’entrain que les autres libertés publiques, en jouissant d’une impunité à peu près complète. L’assassinat du doctorant italien Giulio Regeni par la police politique du maréchal Sissi, en 2016, a-t-il empêché la moindre vente d’armes, la moindre visite officielle ? L’embastillement d’une bonne partie de l’Université turque par Recep Tayyip Erdogan a-t-il dissuadé les gouvernements européens de lui sous-traiter l’endiguement des « flux migratoires » ? Que non pas…

Le mot djihad a mauvaise presse par les temps qui courent. Il ne signifie pourtant que le combat, et les terroristes n’en ont point le monopole. En Tunisie, le héros séculariste de l’indépendance, Habib Bourguiba, voyait dans le développement du monde arabe le seul djihad qui importât. Et, pour les croyants, le Grand Djihad est celui qu’ils mènent contre eux-mêmes, pour devenir de meilleurs musulmans aux yeux de Dieu.

Je ne vois pas d’expression plus pertinente que celle de djihad scientifique pour qualifier le combat de Fariba Adelkhah. Djihadiste de l’anthropologie, elle l’est sur le terrain dont elle est une virtuose intrépide, restituant avec empathie la parole de ses interlocuteurs et leurs pratiques sans pour autant en être jamais dupe, et en sachant garder ses distances grâce à son humour corrosif, mais jamais méprisant. En sachant aussi affronter les aléas de l’enquête, sous la burqa à Kaboul, en contrebandière à Dubaï, en pèlerine à La Mecque, à Kerbela, à Damas. Elle nous a donné quelques-unes des pages les plus éclairantes sur la religiosité, les rites funéraires, l’ethos de la bienfaisance, le fait social du voyage, les élections, la question foncière, la place des femmes en Iran. Ses recherches sur l’Afghanistan ont été aussi fructueuses. Nul ne doute que le travail qu’elle mène sur la circulation transnationale des clercs chiites – interrompu par son arrestation – sera de la même encre lorsqu’elle pourra le reprendre.

On ne peut comprendre le djihad anthropologique de Fariba Adelkhah contre l’ignorance et la bêtise sans prendre en considération son sens de la justice et de la vérité, que conditionne celui de la liberté de pensée. Il est un terme qui résume tout cela en persan : haq, à la fois, précisément, principe de vérité, de liberté, de justice. La force de Fariba Adelkhah est de ne pas en avoir une conception culturaliste, en quelque sorte indigéniste, mais bel et bien universaliste. Etudiante, elle a lu à la fois Simone de Beauvoir et Ali Shariati, héritier d’une vieille tradition philosophique et religieuse du Khorassan et disciple de Frantz Fanon. Si on reprend ses publications sur l’ethos de la bienfaisance et de la chevalerie – le javanmardi – on voit comment elle a compris celui-ci non comme la manifestation atemporelle d’une prétendue culture iranienne, mais comme un style social, politique et religieux ancré dans l’historicité de son époque.

Djihadiste scientifique, Fariba Adelkhah est une javanmard de la recherche. C’est comme telle qu’elle est entrée en grève de la faim au fond de la prison d’Evin, pour défendre sa liberté personnelle, mais aussi la nôtre, notre liberté de pensée.

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