Merci à l’université

Si l’université n’avait pas consenti à accorder un peu de crédit à ma volonté d’étudier, je n’en serai pas là aujourd’hui même si je peux attester de l’existence d’un plafond de verre qui tient aussi de l’impossible convergence pour ce qui me concerne, entre une culture, certain diront un habitus de transclasse, et un éthos de dominant.

Non-bachelier, j’ai eu la volonté de passer l’ESEU dans les années 80 reportant, nécessité oblige, ce projet à l’année 1990.

La note de 10 sur 20 attribuée très probablement par calcul m’a permis d’entendre mon admission un jour de septembre 1990 : les portes d’une possible deuxième chance s’ouvraient.

S’en est suivi, une bonne dizaine d’inscriptions avec, finalement un DESS, un Master 2, un DIU, un DU et un certificat de spécialisation du CNAM ; trois admissions en Master recherche auxquelles j’ai été amené à renoncer pour des motifs aussi bien circonstanciels que personnels. Je ne me sentais pas la force de sacrifier quelques années de plus une fois inséré professionnellement.

Bref, je peux dire que l’université, ses enseignants, certains auxquels je serai toujours reconnaissant, m’ont fait régulièrement confiance et amené à considérer un parcours de formation auquel je n’aurais jamais pu imaginer ni même penser il y a maintenant vingt huit ans.

L’université a ses défauts : une certaine désorganisation, un manque de moyens, une sélection à l’aveugle, au fil de l’eau elle-même la conséquence d’un manque de moyens mais aussi, il faut bien le dire d’un certain élitisme d’une partie du corps enseignant qui surinvestit les troisièmes cycles au détriment des apprentissages fondamentaux disciplinaires.

L’université avait jusqu’à la loi LORE, une qualité essentielle : son ouverture à tous les jeunes adultes de toutes les catégories sociales, chacun avec son projet, réaliste ou non, adapté ou pas.

Mon propre projet pouvait être considéré comme parfaitement illusoire : un observateur extérieur n’aurait accordé aucun prix à l’idée de ma possible réussite. Je n’ai probablement pas été au bout du chemin du possible mais ce que j’ai obtenu, c’est autant le fait de ma persévérance et de ma volonté de sortir d’une ornière sociale et professionnelle que de celui de personnes qui m’ont accordé leur confiance.

Le libéralisme est une doctrine inhumaine, plus proche de la nature approchée dans sa brutalité sauvage que de la considération d’une nécessité anthropologique tout autant que d’un impératif moral de solidarité et de soutien.

Cette conception de la vie en société se situe aujourd'hui bien loi d'une réalité façonnée par l’idéal de concurrence et de vie rationnelle promue par un pouvoir qui s'attache à transformer les comportements sociaux tout aussi bien que les conduites d’apprentissage scolaire sur les fondements d’une approche réductionniste de l’être humain dès à présent évalué à l’aune de sa compatibilité avec une de ces intelligences artificielles qui gouverne nos existence.

Les unes, incarnées ont pris le pouvoir sur nos destins individuels et collectifs à la tête de nos administrations et de nos entreprises, les autres, algorithmiques orientent nos actions et réduisent notre pensée à une simple fonction cognitive.

La vie, notre vie, nos vies ne sauraient être réduites à l’état d’instrument de quelques volontés de domination, technocratiques ou économiques.

Elles doivent pouvoir s’organiser à l’intérieur d’un monde gouverné en grande partie par le hasard et les circonstances.

Dans ce monde, les relations entre humains ne seraient pas organisées et encadrées, dirigées par des réseaux sociaux, l’accès à l’emploi conditionné par la démonstration d’une conversion radicale à la doxa libérale et à l’idéologie de la concurrence, l’accès aux études subordonné à quelques prérequis et attendus.

Cette dernière disposition législative n'est qu'un épisode de la marche en avant du libéralisme et vise à organiser les flux, qualifier les individus, en fonction des possibilités d’accès à l’emploi du moment empêchant dès-lors toute possibilité de création de nouvelles opportunités, la demande pouvant très bien créer l’offre sur le marché de l’emploi et de la formation comme sur celui des marchandises.

Mais voilà, nous sommes dans un monde où la notion de plus-value est réduite au circuit de production de la marchandise ou du service marchand. Il n’est plus question d’inscrire cette notion dans une autre perspective qui part de l’humain tel qu’il peut, je peux en témoigner devenir d’une certaine manière la plus-value d’un système de formation ouvert à la différence et la diversité.

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